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LEM SA servait la soupe à la scientologie en 1993 !
 
LEM SA : Sauve qui peut, mon chef est scientologue (L'Hebdo -30 septembre 1993)
 
Remarque : nous ignorons si en 2006 la situation a évolué chez LEM SA. Nous publions uniquement cet article à titre d'information. Si LEM SA veut se prononcer sur les dégâts de la scientologie dans son entreprise et la valeur du système de gestion proposé alors par WISE et la scientologie, c'est bien volontiers que nous publierons son courrier.
 

 EMPLOI : Sauve qui peut, mon chef est scientologue

par Pierre-André Krol

L'Hebdo, le 30 septembre 1993
[Texte intégral]
Fraîchement recrutées, trois jeunes filles démissionnent :
elles risquaient de travailler pour rien et de se voir imposer des cours de scientologie.

Florence et Véronique : de surprises en déconvenues
photo Jean-Philippe Daulte

Florence, Véronique et Anita ont terminé leurs études de commerce il y a plus d'un an et, depuis lors, cherchent désespérément du travail, comme des centaines de jeunes Romands de leur âge. Dans la première quinzaine de septembre, parcourant comme chaque jour les annonces dans la presse, elles y trouvent une offre d'emploi émanant d'une entreprise lémanique, LEM SA (Logiciel et matériel). Spécialisée dans la micro­informatique, cette société cherche des «commerciaux de force» et une secrétaire-réceptionniste. Elles écrivent, «c'était au moins ma 150e lettre», précise Véronique, reçoivent peu après une réponse positive, se présentent et sont engagées. Sur-le-champ.

«On ne m'a pas demandé de référence, ni de passer le moindre test, il fallait commencer le lendemain, un vendredi, souligne Florence, j'ai trouvé tout cela un peu étrange, mais j'étais ravie d'avoir enfin du travail, pas question de faire la fine bouche.» Autre surprise pour Florence, c'est Véronique qui, arrivée la veille, est affectée au recrutement, et chargée d'assurer l'entretien d'entrée en fonction comportant une présentation de l'entreprise - organigramme, champ d'action, perspectives, etc. - et de recueillir auprès de la nouvelle employée les informations personnelles d'usage. «J'ai fait six entretiens avec des recrutées qui toutes ont démissionné un ou deux jours après, précise Véronique, moi aussi j'ai trouvé bizarre que l'on me confie cette tâche.»

L'étonnement fait place à la déception pour Florence quand, peu après ses deux collègues, elle découvre, ce même premier jour qui sera le dernier, les conditions dans lesquelles elle est engagée telles qu'elles figurent sur son contrat. «Il nous a été clairement précisé qu'il ne s'agissait pas d'un contrat mais d'un mandat, explique-t-elle, et que le salai­re, mentionné mais non garanti, était calculé selon un système de points d'après le chiffre d'affaires non pas réel mais escompté.» Le mot «contrat» figure cependant en toutes lettres à plusieurs reprises dans le document signé par l'employeur et l'employé.

Au paragraphe «Conditions financières» et pour les 3,5 points correspondant à leur future fonction, la rémunération prévue s'élève à un montant inespéré : 5'250 francs (3'500 euros). Le calcul mentionné porte sur un chiffre d'affaires net de 200'000 francs mensuels (env. 133'500 euros), dont 30% en masse salariale. Il n'est pas indiqué qu'il s'agit d'une estimation, ni sur quelles perspectives, optimistes ou réalistes, elle est fondée. «Nous avons été prévenues verbalement que pendant les premiers mois, on ne toucherait sans doute rien mais que par la suite, en faisant du télémarketing, nous gagnerions plus que les cadres, explique Véronique.

Les employés que nous avons interrogés, engagés il y a plusieurs mois ou semaines, n'ont encore rien perçu. On nous a assuré que nous conserverions nos droits à l'allocation chômage en attendant.» Rien de tout cela, en effet, n'est mentionné sur le «mandat» d' engagement.

Autre perspective redoutée par les trois jeunes filles : l'obligation de rembourser les cours, quotidiens, de formation internes à l'entreprise, en cas de démission avant l'expiration du contrat, fixé à deux ans. «Nous n'avons eu aucune précision sur le prix de ces cours, j'ai pourtant insisté sur ce point important», précise Florence.

De surprises en déconvenues, les jeunes filles découvrent, en suivant le premier cours, que la formation s'inspi­re des principes de la scientologie. En effet, la brochure utilisée dans cette première leçon fait partie de la panoplie des manuels didactiques, destinés à la jeunesse, mis au point «d'après l'œuvre de L. Ron Hubbard», fondateur de l'Eglise de scientologie qui les publie et les diffuse dans le monde entier. Ce manuel correspond au tout premier degré, réservéaux enfants, d'une gradation qui en comporte cinq, le dernier s'adressant aux jeunes adultes.

«Cette première leçon nous a paru en effet très infantile, il s'agissait d'avancer dans le texte en s'arrêtant, pour les définir, sur des mots comme bonbon, explique Anita. Mais quand j'ai constaté que ça émanait de la scientologie et que j'ai vu le nom de Hubbard sur la couverture, j' ai pris peur. J'ai aperçu également dans les rayonnages des livres de cette secte, comme Wise, avec son logo, la lionne et ses lionceaux.» Wise (World Institute of Scientology Enterprises) dont le siège est à Los Angeles, est à la fois une officine faisant partie de la galaxie scientologue et un traité sur l'entreprise basé sur l'idéologie de Hubbard. D'après ses publications, des centaines de grandes sociétés - parmi lesquelles General Motors, Citroën, Perrier, Lancôme, Cyanamide, etc. - appliqueraient les principes développés par Wise qu'elles rétribuent à prix fixe ou proportionnellement à leur chiffre d'affaires.

J'ai vu le nom de Hubbard sur la couverlure, j'ai pris peur

«Nous avons interrogé le directeur général sur les relations entre la société et la secte, précise Florence. Il nous a dit qu'il n' y en avait aucune mais il a reconnu l'emprunt à ses principes dans la gestion et la formation.»

Anita affirme avoir remarqué un membre du staff qu'elle avait vu dans l'émission de Temps présent sur l'Eglise de scientologie: «Il figurait dans une séquence tournée à l'intérieur des locaux de la section lausannoise où on le voyait faire exécuter face à un mur des exercices bizarres à des adeptes.» Bref, cet aspect de l'entreprise, jugé inquiétant par les trois jeunes filles, a été «la goutte d'eau qui a fait déborder la coupe» et le lendemain - 22 septembre - elles ne se sont pas présentées.

Fondée en 1988, LEM SA crée, conçoit et commercialise ses produits, une di­zaines de logiciels divers dont un traite­ment complet du courrier, Easy mail, l'un des plus performants actuellement sur le marché. La société exécute également des commandes sur mesure pour le compte d'entreprises auprès desquelles elle fonctionne comme conseil en infor­matique. «Mon objectif est d'étendre notre champ d'action, Jusqu'à maintenant limité essentiellement à la Suisse, et de viser notamment le marché américain, explique Jean Suter, 37 ans, président de la société et concepteur des produits, notamment Easy mail, dont la nouvelle version s'appelle Magic Murge. Pour cela, j'ai besoin de doubler mon personnel.»

Depuis son lancement, autofinancé par des opérations immobilières réalisées antérieurement, sa société a toujours rémunéré son personnel au chiffre d'affaires : «Ce qui m'a évité le recours au crédit bancaire. Pour m'en tenir à cette politique et développer l' entreprise, j'ai besoin de collaborateurs motivés acceptant de s'investir et de prendre certains risques. Je comprends que cela ne convienne pas à tout le monde.»

Outre ces trois jeunes filles, plusieurs autres ont démissionné pendant la même période, dont l'une a saisi l'inspection du travail. La rémunération au chiffre d'affaires ou à la commission n'est pas illégale, ni l'allocation chômage, mais elle doit alors servir de complément à un salaire trop bas et non de remplacement. Sur ces deux points essentiels, les conditions d'engagement faites aux jeunes filles et les propos qu'on leur a tenus paraissent plutôt flous.

Quant à la pratique de la scientologie par la direction de l'entreprise, elle ne saurait relever du droit qu'en cas d'atteinte à l'intégrité des personnes. Les trois démissionnaires se passeront d'en savoir plus au-delà d'«Apprendre pour apprendre», l'anodine leçon du premier jour. Nous avons fait état de leurs réactions auprès de Jean Suter : «Je sais que plusieurs de mes collaborateurs, dont le directeur général, ont des affinités avec l'Eglise de scientologie, ce qui n'est pas du tout mon cas. Je suis également au courant des manuels utilisés dans la formation. Si toutefois je décelais une tentative d'infiltration de cette organisation dans ma société, je procéderais immédiatement aux licenciements nécessaires des responsables. J'avoue que je n'avais pas pris conscience de ce risque.»

Pierre-André Krol

"Le roi est borgne au pays des aveugles" (Devise du Gravis)