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EMPLOI
: Sauve qui peut, mon chef est scientologue
par
Pierre-André Krol
- L'Hebdo,
le 30 septembre 1993
- [Texte
intégral]
- Fraîchement
recrutées, trois jeunes filles démissionnent
:
- elles
risquaient de travailler pour rien et de
se voir imposer des cours de scientologie.

- Florence
et Véronique : de surprises en déconvenues
- photo
Jean-Philippe Daulte
Florence,
Véronique et Anita ont terminé leurs études de commerce
il y a plus d'un an et, depuis lors, cherchent désespérément
du travail, comme des centaines de jeunes Romands
de leur âge. Dans la première quinzaine de septembre,
parcourant comme chaque jour les annonces dans la
presse, elles y trouvent une offre d'emploi émanant
d'une entreprise lémanique, LEM SA (Logiciel et
matériel). Spécialisée dans la microinformatique,
cette société cherche des «commerciaux de force»
et une secrétaire-réceptionniste. Elles écrivent,
«c'était au moins ma 150e lettre», précise Véronique,
reçoivent peu après une réponse positive, se présentent
et sont engagées. Sur-le-champ.
«On
ne m'a pas demandé de référence, ni de passer le
moindre test, il fallait commencer le lendemain,
un vendredi, souligne Florence, j'ai trouvé tout
cela un peu étrange, mais j'étais ravie d'avoir
enfin du travail, pas question de faire la fine
bouche.» Autre surprise pour Florence, c'est Véronique
qui, arrivée la veille, est affectée au recrutement,
et chargée d'assurer l'entretien d'entrée en fonction
comportant une présentation de l'entreprise - organigramme,
champ d'action, perspectives, etc. - et de recueillir
auprès de la nouvelle employée les informations
personnelles d'usage. «J'ai fait six entretiens
avec des recrutées qui toutes ont démissionné un
ou deux jours après, précise Véronique, moi aussi
j'ai trouvé bizarre que l'on me confie cette tâche.»
L'étonnement
fait place à la déception pour Florence quand, peu
après ses deux collègues, elle découvre, ce même
premier jour qui sera le dernier, les conditions
dans lesquelles elle est engagée telles qu'elles
figurent sur son contrat. «Il nous a été clairement
précisé qu'il ne s'agissait pas d'un contrat mais
d'un mandat, explique-t-elle, et que le salaire,
mentionné mais non garanti, était calculé selon
un système de points d'après le chiffre d'affaires
non pas réel mais escompté.» Le mot «contrat» figure
cependant en toutes lettres à plusieurs reprises
dans le document signé par l'employeur et l'employé.
Au
paragraphe «Conditions financières» et pour les
3,5 points correspondant à leur future fonction,
la rémunération prévue s'élève à un montant inespéré
: 5'250 francs (3'500 euros). Le calcul mentionné
porte sur un chiffre d'affaires net de 200'000 francs
mensuels (env. 133'500 euros), dont 30% en masse
salariale. Il n'est pas indiqué qu'il s'agit d'une
estimation, ni sur quelles perspectives, optimistes
ou réalistes, elle est fondée. «Nous avons été prévenues
verbalement que pendant les premiers mois, on ne
toucherait sans doute rien mais que par la suite,
en faisant du télémarketing, nous gagnerions plus
que les cadres, explique Véronique.
Les
employés que nous avons interrogés, engagés il y
a plusieurs mois ou semaines, n'ont encore rien
perçu. On nous a assuré que nous conserverions nos
droits à l'allocation chômage en attendant.» Rien
de tout cela, en effet, n'est mentionné sur le «mandat»
d' engagement.
Autre
perspective redoutée par les trois jeunes filles
: l'obligation de rembourser les cours, quotidiens,
de formation internes à l'entreprise, en cas de
démission avant l'expiration du contrat, fixé à
deux ans. «Nous n'avons eu aucune précision sur
le prix de ces cours, j'ai pourtant insisté sur
ce point important», précise Florence.
De
surprises en déconvenues, les jeunes filles découvrent,
en suivant le premier cours, que la formation s'inspire
des principes de la scientologie. En effet, la brochure
utilisée dans cette première leçon fait partie de
la panoplie des manuels didactiques, destinés à
la jeunesse, mis au point «d'après l'œuvre de L.
Ron Hubbard», fondateur de l'Eglise de scientologie
qui les publie et les diffuse dans le monde entier.
Ce manuel correspond au tout premier degré, réservéaux
enfants, d'une gradation qui en comporte cinq, le
dernier s'adressant aux jeunes adultes.
«Cette
première leçon nous a paru en effet très infantile,
il s'agissait d'avancer dans le texte en s'arrêtant,
pour les définir, sur des mots comme bonbon, explique
Anita. Mais quand j'ai constaté que ça émanait de
la scientologie et que j'ai vu le nom de Hubbard
sur la couverture, j' ai pris peur. J'ai aperçu
également dans les rayonnages des livres de cette
secte, comme Wise, avec son logo, la lionne et ses
lionceaux.» Wise
(World Institute of Scientology Enterprises) dont
le siège est à Los Angeles, est à la fois une officine
faisant partie de la galaxie scientologue et un
traité sur l'entreprise basé sur l'idéologie de
Hubbard. D'après ses publications, des centaines
de grandes sociétés - parmi lesquelles General Motors,
Citroën, Perrier, Lancôme, Cyanamide, etc. - appliqueraient
les principes développés par Wise qu'elles rétribuent
à prix fixe ou proportionnellement à leur chiffre
d'affaires.
J'ai
vu le nom de Hubbard sur la couverlure, j'ai pris
peur
«Nous
avons interrogé le directeur général sur les relations
entre la société et la secte, précise Florence.
Il nous a dit qu'il n' y en avait aucune mais il
a reconnu l'emprunt à ses principes dans la gestion
et la formation.»
Anita
affirme avoir remarqué un membre du staff qu'elle
avait vu dans l'émission de Temps présent sur l'Eglise
de scientologie: «Il figurait dans une séquence
tournée à l'intérieur des locaux de la section lausannoise
où on le voyait faire exécuter face à un mur des
exercices bizarres à des adeptes.» Bref, cet aspect
de l'entreprise, jugé inquiétant par les trois jeunes
filles, a été «la goutte d'eau qui a fait déborder
la coupe» et le lendemain - 22 septembre - elles
ne se sont pas présentées.
Fondée
en 1988, LEM SA crée, conçoit et commercialise ses
produits, une dizaines de logiciels divers dont
un traitement complet du courrier, Easy mail, l'un
des plus performants actuellement sur le marché.
La société exécute également des commandes sur mesure
pour le compte d'entreprises auprès desquelles elle
fonctionne comme conseil en informatique. «Mon
objectif est d'étendre notre champ d'action, Jusqu'à
maintenant limité essentiellement à la Suisse, et
de viser notamment le marché américain, explique
Jean Suter, 37 ans, président de la société et concepteur
des produits, notamment Easy mail, dont la nouvelle
version s'appelle Magic Murge. Pour cela, j'ai besoin
de doubler mon personnel.»
Depuis
son lancement, autofinancé par des opérations immobilières
réalisées antérieurement, sa société a toujours
rémunéré son personnel au chiffre d'affaires : «Ce
qui m'a évité le recours au crédit bancaire. Pour
m'en tenir à cette politique et développer l' entreprise,
j'ai besoin de collaborateurs motivés acceptant
de s'investir et de prendre certains risques. Je
comprends que cela ne convienne pas à tout le monde.»
Outre
ces trois jeunes filles, plusieurs autres ont démissionné
pendant la même période, dont l'une a saisi l'inspection
du travail. La rémunération au chiffre d'affaires
ou à la commission n'est pas illégale, ni l'allocation
chômage, mais elle doit alors servir de complément
à un salaire trop bas et non de remplacement. Sur
ces deux points essentiels, les conditions d'engagement
faites aux jeunes filles et les propos qu'on leur
a tenus paraissent plutôt flous.
Quant
à la pratique de la scientologie par la direction
de l'entreprise, elle ne saurait relever du droit
qu'en cas d'atteinte à l'intégrité des personnes.
Les trois démissionnaires se passeront d'en savoir
plus au-delà d'«Apprendre pour apprendre», l'anodine
leçon du premier jour. Nous avons fait état de leurs
réactions auprès de Jean Suter : «Je sais que plusieurs
de mes collaborateurs, dont le directeur général,
ont des affinités avec l'Eglise de scientologie,
ce qui n'est pas du tout mon cas. Je suis également
au courant des manuels utilisés dans la formation.
Si toutefois je décelais une tentative d'infiltration
de cette organisation dans ma société, je procéderais
immédiatement aux licenciements nécessaires des
responsables. J'avoue que je n'avais pas pris conscience
de ce risque.»
Pierre-André
Krol
"Le
roi est borgne au pays des aveugles" (Devise
du Gravis)
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