- Le "dessein intelligent"
- des chrétiens conservateurs
ne passera pas
- Courrier
international, 23 décembre 2005 par Eric Glover
- [Texte intégral]
Un
juge américain a décidé que le concept de "dessein intelligent" devait être
extirpé des programmes d'éducation, alors que c'est sur cette invention que les
chrétiens conservateurs, une des bases électorales de George W. Bush, essaient
de promouvoir leurs idées dans les établissements scolaires. Un revers pour les
réactionnaires, mais une victoire pour l'intelligence, selon la presse
américaine.
"Aujourd'hui, les chrétiens conservateurs qui dominaient
il y a peu le bureau de l'éducation de l'école de Dover, en Pennsylvanie,
doivent regretter leur témérité, eux qui ont voulu imposer l'enseignement du
'dessein intelligent' dans les classes de biologie comme une alternative à la
théorie de l'évolution. Ils ont non seulement été virés du dit bureau de
l'éducation [instance représentative qui oriente les contenus éducatifs] en
novembre dernier, mais un juge fédéral vient de déclarer leur initiative
anticonstitutionnelle et ordonner à l'école de Dover d'abandonner l'enseignement
du 'dessein intelligent' dans les cours de biologie", constate The New York
Times dans un éditorial.
"Une décision intelligente", affirme le Los Angeles Times, qui
décrit ce concept de "dessein intelligent" comme "l'idée que la vie
est si complexe qu'elle a dû être créée par une intelligence supérieure",
intelligence supérieure que "les défenseurs de cette théorie du 'dessein
intelligent' se gardent bien de nommer, même s'ils pensent que cette
intelligence supérieure est Dieu", ajoute le NYT.
"La décision du juge Jones, le mardi 20 décembre, ne s'appuie sur aucune
jurisprudence", remarque The Washington Post. Et ne nous y trompons pas,
reprend le Los Angeles Times, "ce jugement n'empêchera certainement pas les
zélateurs du 'dessein intelligent' de continuer à essayer d'infiltrer les
programmes scolaires". Mais, "la décision du juge Jones présente
l'intérêt d'être claire et argumentée", poursuit le Post. Et, remarque le
New York Times, "le juge Jones ne peut être soupçonné d'être un activiste
libertaire, lui qui émarge depuis longtemps au Parti républicain et a été nommé
par George W. Bush".
"Le juge Jones relève que les défenseurs du 'dessein intelligent'
n'évoquent jamais clairement Dieu et emploient un langage à résonance
scientifique, mais qu'ils défendent cependant des thèses religieuses",
continue le Washington Post. "Ce concept fournit une explication
surnaturelle à des phénomènes naturels, ce qui est dans l'essence une approche
non scientifique, non vérifiée et, de fait, non vérifiable. En outre, quand le
bureau de l'éducation de Dover a décidé d'imposer cet enseignement, les membres
qui l'avaient défendu n'ont pas caché à l'époque qu'ils le faisaient pour des
motifs religieux. 'Il est amusant', note le juge, 'que ces personnes qui clament
haut et fort leurs convictions religieuses en public se soient senti obligées de
tricher et de mentir devant la cour afin de cacher leurs intentions réelles dans
le domaine scolaire'. Or, a rappelé le tribunal, la séparation de l'Eglise et de
l'Etat ne tolère pas le prosélytisme religieux dans les écoles publiques. En
conséquence, le 'dessein intelligent' ne peut et ne doit pas y être
enseigné."
Pour autant, le LA Times ne se fait pas d'illusions : "Tout comme la vie
sur la planète, le prosélytisme pour l'enseignement à l'école publique de
croyances religieuses – généralement, d'ailleurs, des croyances chrétiennes –
n'est pas en voie d'extinction. Il va donc continuer d'une manière ou d'une
autre", et l'expression "dessein intelligent" va céder la place à
autre chose, de même nature mais sous d'autres mots.
Or, estime l'éditorial du Los Angeles Times, "la science ne prouve ni ne
nie le rôle d'un pouvoir divin dans la nature ; c'est simplement une question
qui ne l'intéresse pas, car elle relève du domaine de la religion ou de la
philosophie, tout comme la notion de 'dessein intelligent'". Un point de
vue que ne partage pas du tout The Christian Science Monitor, qui argumente
que "nul aujourd'hui ne peut tracer une limite claire entre ce qui est
scientifique et ce qui ne l'est pas. Toute la philosophie des sciences du XXe
siècle a essayé de fixer une telle limite, et elle a échoué".
Pour autant, tempère le quotidien chrétien, "il ne faut effectivement pas
enseigner le 'dessein intelligent' dans les classes de biologie. Non pas parce
que c'est faux dans l'absolu, mais parce que c'est un concept très faible au
niveau scientifique. Or, dans des classes de science, il faut enseigner les
théories qui ont fait leurs preuves, pas celles qui reposent sur quelques
éléments épars et sans force."
En cela, juge le quotidien britannique The Guardian, "l'interdiction d'un
concept aussi pauvre dans un cursus scolaire est une excellente chose. Car
laisser planer le doute sur la théorie de l'évolution avec des arguments
fallacieux est chose grave. Certes, en science rien n'est jamais sûr, mais si la
théorie de Darwin a été revue, corrigée, améliorée depuis la parution, en 1859,
de De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, s'il y a de
nombreuses discussions au sein de la théorie, celles-ci ne portent pas sur la
notion même d'évolution, totalement acceptée par la communauté scientifique et
vérifiée quotidiennement, ne serait-ce qu'avec les mutations des bactéries qui
deviennent ainsi résistantes à certains antibiotiques."
"Le 'dessein intelligent' est le produit d'une idée très ancienne : la
nature semble si parfaite qu'elle ne peut être le produit du hasard. Et
pourtant, c'est le cas ! Et la théorie de l'évolution est aussi solide que la
théorie newtonienne sur les déplacements des solides. Elles ne sont pas sûres,
mais ce sont elles qui nous amènent au bureau chaque jour, en Australie, et même
sur la Lune."
Son confrère britannique The Economist note même que la théorie de
l'évolution est probablement la théorie la plus fructueuse du XIXe siècle.
"On a souvent en mémoire qu'elle favorise 'la survie du plus fort' - alors
que ce mot est d'Herbert Spencer et pas de Darwin - mais en réalité l'avancée la
plus spectaculaire du darwinisme moderne est d'avoir identifié que la
collaboration et la confiance étaient au cÅ“ur de l'évolution humaine, et pas
simplement la concurrence et la compétition."
Et que ces deux comportements humains, concurrence et coopération,
"soient également au cÅ“ur de l'activité économique est sans aucun doute une
ironie du sort. Car la lutte entre égoïsme et altruisme est sans fin et sans
vainqueur. Il n'est donc pas étonnant que le pays le plus capitaliste de la
planète, les Etats-Unis, est aussi celui où l'on trouve des gens pour prétendre
que l'évolution n'existe pas."
"Parmi les trois grands concepts nés au XIXe siècle - le
darwinisme, le marxisme et le freudisme -, le deuxième est mort douloureusement,
le troisième glisse doucement vers sa fin, le premier est de plus en plus fort,
et nous réalisons chaque jour à quel point il a forgé notre humanité. Et c'est
là sans doute une pensée pleine d'espoir pour entrer dans la nouvelle
année." |