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LE PHÉNOMÈNE SECTAIRE
 
Antoine THIARD Président Honoraire de l’ADFI Paris Ile-de-France
 
On parle beaucoup de sectes. Moins maintenant peut-être qu'il y a quelques années. Il ne s'agit malheureusement pas d'une disparition du phénomène. Celui-ci est toujours présent. Il a changé simplement de visage : le mal est plus diffus, comme nous le verrons plus loin.
 
Aujourd'hui, tout un chacun en a pour le moins entendu parler, voire a un parent ou un ami capté dans un groupe sectaire. Et l'on est très surpris par le caractère quasi irréversible de l'emprise dont le parent ou l'ami est victime, par la métamorphose, souvent très douloureuse à vivre, qui s'est produite dans son comportement vis-à-vis de ses proches, de ses amis et même de la société, et par le changement parfois radical de son mode de vie.
 
Alors qu'en est-il ?
 
Etymologiquement, le mot "secte" vient, soit du latin "secare" (couper, séparer), soit du latin "sequi" qui veut dire suivre. Les deux types coexistent : la secte qui se détache d'un groupe plus important, et la secte qui suit un maître qui la fascine, voire les deux à la fois.
 
Le mot "secte" n'avait jusqu'à il y a 40 ans environ aucun sens péjoratif. L'arrivée dans les années 60 - 70 des premiers groupes dangereux a amené à employer le mot "secte" pour désigner un groupe dangereux, faute de mot approprié dans la langue française. Il s'agit de groupes qui, sous des masques le plus souvent honorables (religion, santé, développement personnel, actions humanitaires, formation, médecine, psychothérapie, etc…) poursuivent des objectifs et emploient des moyens, en somme ont des comportements, dangereux pour les adeptes, leurs familles et la société.
 
Leurs outils préférés sont la manipulation mentale et le totalitarisme de tous les instants. Il n'existe pas à proprement parler de définition du mot secte. Il en existe un certain nombre d'approches. On choisira ici la "définition" donnée par le rapport de la mission parlementaire sur les sectes publié en janvier 1996 : Groupes visant par des manoeuvres de déstabilisation psychologique à obtenir de leurs adeptes une allégeance inconditionnelle, une diminution de l'esprit critique, une rupture avec les références communément admises (éthiques, scientifiques, civiques, éducatives) et entraînant des dangers pour les libertés individuelles, la santé, l'éducation, les institutions démocratiques.
 
Ces groupes utilisent des masques philosophiques, religieux ou thérapeutiques pour dissimuler des objectifs de pouvoir, d'emprise et d'exploitation des adeptes. L'objectif final du "maître" ( le gourou) est tout simple : dans la plupart des cas, c'est le pouvoir ou l'argent, ou les deux à la fois, quand cela n'est pas le sexe.
 
Les idées et, lorsque c'est le cas, les croyances proclamées ne sont que des moyens d'asservissement pour atteindre plus rapidement et plus sûrement cet objectif.
 
Comme l'a dit Ron Hubbard, fondateur de la Scientologie, "si l'on veut vraiment devenir millionnaire, le meilleur moyen consiste à fonder une religion". Ce serait une erreur de croire avoir affaire à des débiles ou à des illuminés, voire à de banals escrocs. Les gourous sont plutôt des surdoués intellectuels, ayant un sens aigu de la communication, et capables de tenir un discours structuré fondé sur des bases fausses et de faire passer des affirmations incontrôlables pour des vérités absolues. Dotés d'un fort pouvoir de séduction, ce sont aussi des êtres de passion : la griserie que leur procure la soumission aveugle des adeptes, associée souvent à une paranoïa délirante, les aveuglent parfois au point de leur interdire toute conception réaliste d'eux-mêmes et du monde extérieur.
 
Aussi les gourous ont-ils besoin, pour arriver à leurs fins, d'exploiter les aspirations - et les points faibles - de ceux qu'ils veulent prendre dans leurs filets; pour cela, tout l'arsenal des techniques physiques, psychiques, individuelles ou de groupe sont utilisées, dévoyées, et perverties à seule fin de déstabiliser et d'asservir.
 
A travers toutes les sectes, les méthodes sont très voisines. On les reconnaît à ce qu'elles obéissent à un scénario constant : séduction, endoctrinement, inhibition de la personnalité, programmation. Il s'agit là de méthodes typiquement totalitaires.
 
Séduction
 
Le prosélytisme fait partie intégrante de la "mission" des adeptes. Il peut prendre différentes formes, y compris des "doctrines" soi-disant religieuses, la plus extrême étant celle du "flirty fishing", consistant à charger d'accortes adeptes d'attirer par leurs charmes de nouveaux poissons. Quand celui-ci est harponné, on dépense des trésors de gentillesse apparente pour l'attirer et le retenir : on l'écoute, on l'entoure, on le baigne dans une ambiance d'amitié chaude et confiante. On désarme ses résistances. On lui donne l'impression qu'il est unique, qu'il est le maître de la situation, et qu'il va pouvoir améliorer ses conditions de vie par lui-même avec l'aide fraternelle de tout le groupe.
 
Voici ce que disait Jeannie Mills, ex-membre du People's Temple, assassinée depuis, sur cette phase de séduction : "Quand vous rencontrez les gens les plus amicaux que vous ayez jamais connus, qui vous amènent dans le groupe le plus chaleureux que vous ayez jamais rencontré et que vous trouvez que le leader est la personne la plus inspirée, la plus attentionnée, la plus pleine de compassion et de compréhension que vous ayez jamais rencontrée, et qu'alors vous apprenez que l'objectif du groupe est quelque chose que vous n'auriez jamais osé espérer voir réaliser, et que tout cela semble trop beau pour être vrai, c' est probablement aussi trop beau pour être vrai".
 
Endoctrinement
 
Lorsque le poisson est bien ferré commence alors l'endoctrinement. Celui-ci fonctionne comme une roue à cliquet: on le fatigue, on l'enferme dans des séances interminables, on le culpabilise dès qu'il tente d'émettre des objections, on exalte ses "bons" sentiments. Le contexte est souvent à base de privation de sommeil, de nourriture, accompagnés parfois de traitements de choc (les vitamines dans la scientologie par exemple).On coupe tous ses contacts avec l'extérieurs, surtout la famille et les amis proches.
 
Il faut à tout prix créer une rupture franche avec l'environnement précédent. La perversité du système va jusqu'à donner au nouvel adepte l'illusion qu'il joue un rôle moteur dans son propre endoctrinement.
 
Inhibition de la personnalité
 
Alors, fatigué, hébété, déjà fortement affaibli physiquement et psychiquement, mais croyant avoir découvert quelque chose, le nouvel adepte est mûr pour la déroute finale. Déjà, il n'est plus capable de penser par lui-même, il est devenu perméable. Le gourou, aidé des membres du groupe, va pouvoir le saccager. Le système totalitaire a bien fonctionné. Il est perdu. Il est pris dans la nasse. Ces trois premiers stades peuvent prendre quelques mois, quelques jours, voire quelques heures seulement …
 
Programmation
 
Il devient alors relativement simple, de "programmer" le nouvel adepte : son "moi" est détruit jusqu'à l'auto-inhibition et à l'auto-censure. Il va demander lui-même ce qu'il doit faire. Ayant perdu toute pensée propre et tout sens critique, il est prêt à obéir comme un robot à n'importe quel ordre venant du gourou. Et alors, tout devient possible: il est déjà coupé des siens, parents, amis et relations; mais maintenant il lui faudra par exemple donner beaucoup d'argent (évidemment …), voire sa future succession, quitter ses études ou son travail, accepter par contre de travailler comme une bête sans salaire ni protection sociale.
 
Il devra se plier à tous les "rites" de la secte, même si ceux-ci consistent en des pratiques inhumaines comme s'installer pour passer l'hiver sous la tente en Laponie sans feu ni nourriture, ou si en plus ils pataugent dans des voies morales interdites telles que la pédophilie, la prostitution ou l'abandon d'enfants entre les mains du gourou ou de n'importe qui d'autre dans la secte.
 
La route des sectes est jonchée de ces véritables "robots", blessés psychologiques et physiques incurables, même de morts, et de parents qui désespérément recherchent leur enfant parti dans une secte et jamais revenu à la maison …
 
Il est difficile de sortir d'une secte
 
Tout cela ne paraît pas pensable au XXIème siècle. Ça l'est pourtant. Il est difficile de sortir d'une secte.
 
D'abord, tout a été fait pour vous culpabiliser, voire vous diaboliser si vous exprimez des velléités de sortie. Et puis, vous n'êtes plus le même homme : vous avez perdu tout esprit critique, toute capacité d'analyse, et même toute volonté. Vous êtes démoli.
 
Si en plus vous vous êtes rendu compte de la situation dans laquelle vous vous êtes mis, vous avez honte de vous être trompé, de ne pas avoir su distinguer un séducteur d'un ami véritable, d'avoir choisi de suivre un tyran au lieu d'un maître éclairé.
 
Comme vous avez sans doute perdu votre emploi, vous êtes devenu inapte à la reconversion. Vous avez peut-être fait le malheur de votre famille, de vos parents, de votre conjoint, de vos enfants, de vos amis. Ils vous ont vu couler, et devenir un étranger. Vous n'avez pas voulu les écouter: vous avez rompu les amarres, vous avez refusé de les voir, parfois même vous les avez insultés, voire traînés devant les tribunaux, vous leur avez peut-être sans cesse demandé de l'argent, bref, vous vous êtes conduit vis-à-vis d'eux comme un parfait voyou.
 
Alors, l'escroquerie dont vous avez été victime vous apparaît dans toute sa plénitude : escroquerie intellectuelle, escroquerie morale, escroquerie financière.
 
Vous n'avez plus devant vous, si vous n'êtes pas aidés, que la honte et le désespoir. Certains y succombent.
 
Ceux qui s'en sortent ont le plus souvent besoin de plusieurs années pour se retrouver, quand ils y arrivent.
 
Les ADFI ont là-dessus une très grande expérience, où l'atroce du désespoir le dispute parfois à l'espérance d'un retour à la vie normale sans trop de séquelles.
 
Les victimes
 
Ne croyons pas que seuls les êtres faibles se laissent prendre. C'est faux. On trouve dans les sectes des gens de toutes origines et de toutes formations. Les techniques de déstabilisation ont une efficacité redoutable. Combien de simples curieux, pourtant sûrs d'eux, se sont fait prendre sans s'en rendre compte !
 
Il y a des personnes qui ont un certain penchant pour la dépendance : ne pas avoir à prendre de décisions, à se poser de questions, à faire des efforts personnels, en clair, s'en remettre à quelqu'un. Ces personnes sont des proies toutes trouvées si elles sont contactées dans un moment de fragilité: deuil, maladie, déception sentimentale, dépression …
 
D'autres sont des idéalistes, à la recherche d'émotions nouvelles ou de réponses à des questions pour lesquelles ils ne trouvent pas de réponse dans les institutions existantes. Beaucoup de jeunes sont dans ce cas. La séduction manoeuvre No1 des gourous y fait des ravages.
 
Il y a aussi ceux qui ne croient pas à la médecine traditionnelle, ou aux méthodes classiques de formation, ou encore qui font confiance à tout ou partie de l'arsenal des croyances qui fleurissaient au Moyen Age: sorcellerie, prophéties en vogue, spiritisme, parapsychologie, etc …, toutes activités dans lesquelles se développent des comportements sectaires d'individus qui y voient des moyens commodes de plumer le chaland. Ce genre de groupe sectaire peut entraîner des conséquences absolument dramatiques, pouvant aller jusqu'à la mort (par exemple "soigner" un cancéreux par l'imposition des mains tout en l'obligeant à arrêter son traitement médical).
 
On compte aussi parmi les adeptes des sectes des intellectuels et des scientifiques.
 
Pourquoi donc des scientifiques, personnages formés au langage et aux concepts rationnels, précis et vérifiables ? On pense qu'ils sont en recherche d'une sorte de compensation au caractère trop sec de leur rationalité … Et puis, il y le tout-venant, vous, moi, lui, n'importe qui, qui se trouve être happé et s'en aperçoit trop tard, par suite d'un concours de circonstances défavorable.
 
Les méthodes de recrutement - Par un attrait fallacieux.
 
La séduction décrite plus haut s'appuie sur un projet de vie, qui peut être présenté de différentes manières, y compris le mode religieux. Certains groupes attirent par la vie en commun, d'autres en laissant entendre que la morale n'y est pas trop rigide (voire carrément hors la loi, mais bien tentante pour certains), d'autres par la promesse inverse d'une vie très rigoureuse, opposée à celle que mène le monde dissolu qui nous entoure, d'autres encore en se présentant comme des solutions alternatives à certains échecs de la médecine ou de l'Ecole, ou des psychologues, d'autres par les actions "humanitaires", attirant ainsi les bonnes volontés généreuses, d'autres encore par l'affirmation qu'ils représentent la seule "vraie" religion, etc… -Par les adeptes eux-mêmes.
 
Les Témoins de Jéhovah, par exemple, sont passés maîtres dans l'art de faire faire par leurs adeptes et leurs enfants, même petits, du porte à porte toutes les semaines pour recruter de nouveaux adeptes. - Par le développement considérable de filiales apparemment anodines qui sont autant de centres de recrutement : - Ecoles, cours de danse, de gymnastique, de musique, pour enfants et jeunes gens - Formation continue pour et dans les entreprises - Infiltration et noyautage des institutions décisionnelles publiques et privées - Organismes pseudo - humanitaires ou sanitaires (sida, drogue, …). - Par des distributions de tracts, des manifestations telles que musique sur le trottoir, y compris naturellement devant les écoles et collèges. - Et encore par tout autre moyen que les sectes saisissent opportunément, notamment en multipliant les procès pour faire parler d'elles.
 
Sectes et religions
 
En 1996, j'écrivais, à la fin de l'article sur lequel je me suis appuyé pour écrire celui-ci, la constatation et la mise en garde suivante : "Il est piquant de voir certains de ces groupes totalitaires, destructeurs de la dignité de l'homme, chercher, pour s'acheter une honorabilité (assortie d'avantages fiscaux), à se faire reconnaître comme "nouveaux mouvements religieux" et se voir appliquer les stipulations de la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l'Etat.
 
Devant cette absence de vergogne, et ce franc cynisme, seule une analyse sans indulgence de leur fonctionnement et de leurs motivations est digne de l'idée que l'on se fait de l'homme en démocratie. Mais beaucoup, y compris dans les plus hautes sphères, n'ont pas encore parfaitement saisi la perversité des intentions et des méthodes de ces groupes, et mesurent mal le danger qu'elles représentent pour l'équilibre de notre société et pour le respect de l'individu".
 
Le masque religieux est plus que jamais le déguisement favori de certains groupes sectaires; Depuis 1996, l'Etat a pourtant fait beaucoup, notamment par la création en 1998 de la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes (MILS), devenue fin 2002 la Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires (MIVILUDES), et en aidant les associations d'aide aux victimes. Mais, sur le fond, à savoir la prétention, encouragée dans divers pays, de ces groupes à se faire considérer comme des "mouvements religieux", la situation est plutôt pire aujourd'hui en France qu'il y a 8 ans, ce qui ne laisse pas d'être inquiétant pour l'avenir de la lutte contre les groupes sectaires, leurs comportements et leurs débordements.
 
En conclusion
 
Les sectes constituent un exemple flagrant de ce qu'une société peut porter en son sein d'aigrefins, de charlatans, de petits malins, d'exploiteurs de la crédulité humaine et de froids calculateurs sans scrupules vivant de la domination de leurs semblables.
 
Lorsque ce genre de corps étrangers s'attaque, avec ses méthodes totalitaires, à la substance, à l'intégrité de l'Homme, et aux valeurs d'une société démocratique, la seule attitude digne est de lutter de toutes ses forces contre ses agissements, avec comme objectif le rétablissement total des droits de l'homme et de sa dignité. Avec le devoir de vigilance, pour la sauvegarde des siens, ce devoir concerne tout citoyen conscient de la fragilité de nos sociétés démocratiques face aux manoeuvres totalitaires.
 
Antoine THIARD Président Honoraire de l’ADFI Paris Ile-de-France
 
 
 
N.B.: Cet article est directement inspiré de l'article intitulé "Le Phénomène Sectaire - Mal de Fin de Siècle", que j'ai écrit pour le numéro de mai 1996 du Bulletin "La Jaune et la Rouge" de l'Association des anciens élèves de l'Ecole Polytechnique (A X).