- Sommes-nous
plus forts, plus intelligents et
- plus malins
que
les adeptes de sectes ? (*)
Par
Claude Monnier
Le
croire, c'est la charité qui se fout de l'hôpital
! Lors du procès de Michel Tabachnik, accusé
d'être en par- tie responsable du suicide ou
de l'assassinat de plus de soixante-dix adeptes
de l'Ordre du temple solaire, à Cheiry, à
Salvan et dans le Vercors, peut-être avez-vous
été frappé, comme je l'ai été,
par le paternalisme de la plupart des commentaires.
Les
adeptes de base de l'Ordre ne peuvent être,
nous expliquait-on, que des personnalités
faibles, impres- sionnables, délicates, méritant
toutes affaires cessantes d'être protégées
par la société. Ce paternalisme sous-entend
naturellement que les commentateurs, et vous, et
moi, disposons tous, a contrario, d'une intelligence
si aiguë et d'une âme si forte que nous
démasquons le moindre gourou dès qu'il
paraît, et le réexpédions aussitôt
dans le marécage de ses contes ridicules,
et continuons alors, insensibles et intacts, notre
chemin.
Le
problème est que les commentateurs, et vous
et moi, comptons vraisemblablement parmi ceux qui
devien- nent chèvres lorsqu'une nana (ou
un mec) leur fait du charme, qui, lorsque: leurs
parents ou leur sergent- major leur faisaient la
grosse voix, filaient doux, qui, à l'adolescence,
étaient prêts à mourir d'amour
pour une vedette punaisée sur leur mur, qui,
chaque matin, lisent leur Pravda et révèrent
ses maximes, qui, au boulot, lèchent les
pompes de leur patron et le trouvent forcément
génial, qui, à l'heure du vote, empruntent
leur prêt-à-penser à je ne sais
quel parti politique de stricte obédience.
Et j'en passe, et de meilleures.
En
vérité, chacun de nous est une petite
chose sensible, délicate, hésitante,
déchirée, et continûment sous
influence. Reprocher à autrui d'être
influençable, c'est jouer à la charité
qui se fout de l'hôpital, La vraie question
n'est pas de savoir si nous sommes sous influence
— nous le sommes — mais si nous sommes capa- bles
de maintenir à la longue un équilibre
dynamique entre notre personnalité, propre
et les gens et les choses qui ont de !influence
surnous.
Du
charabia ? De la théorie ?
Je
ne crois pas. Voyez cet enfant: si ses parents et
ses maîtres prennent trop d'influence sur
lui, ils le brise- ront, le bouèbe deviendra
plat comme une limande et finira par s'enfermer
dans une forme d'autisme. Si ses parents et ses
maîtres ont, en revanche, l'intelligence et
le cœur d'exercer sur lui une influence raisonnable,
le petit s'épanouira, grandira, et sera heureux.
D'où
je tire trois conclusions.
-
La première, et principale, est que nous
devrions chaque jour rendre grâce au Ciel
d'être influen- çables; c'est même
ce qui fait de nous des êtres humains.
Si nous étions si forts et si insensibles,
que rien ni personne ne puisse jamais espérer
avoir sur nous la moindre influence, nous ne
serions que de vulgaires robots. Pas une vie,
ça !
-
La deuxième est que notre capacité
à nous laisser influencer est ce qui
nous permet, c'est logique, de changer, de nous
adapter, bref, de progresser. Si nous étions
figés pour l'éternité clans
ce que nous sommes, nous ne progresserions jamais,
fût-ce d'un millimètre.
-
La troisième est que notre capacité
à progresser sous influence nous fait
courir le risque d'absorber des influences trop
fortes pour nous, tels la discipline de certaines
sectes, ou l'alcool, ou les drogues, ou les
violences d'un gang, et de devenir alors, contre
notre intention première, de pitoyables
zombies: mystiques déjantés, nazillons
de base, alcooliques, shootés ou voyous.
Risque
et progrès sont inséparables
Malgré
cela, risque et progrès sont inséparables.
Ils sont les deux faces d'une même pièce.
On ne peut supprimer le risque (en prétendant
par exemple l'interdire) sans, du même coup,
supprimer les espoirs de progrès.
Cheiry,
Salvan et le Vercors désignent des cas où
le risque le plus extrême s'est hélas
réalisé. Mais, à des niveaux
heureusement moins sanglants, nous connaissons tous
nos Cheiry et nos Salvan. C'est pourquoi la condescendance,
l'apitoiement ou la sévérité
impitoyable avec lesquels nous jugeons les adeptes
du Temple solaire nous siéent mal, je crois.
(*) Titre
original: Sommes-nous plus forts, plus intelligents
et plus malins que les adeptes du temple solaire
(OTS) ?
- Source:
http://www.lematin.ch
-
6 mai 2001
- [Texte
intégral]
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