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SCIENTOLOGIE LILLE
 
Quand l'église de scientologie recommande le divorce
 
L'Express, 22 novembre 1990
[Témoignage intégral]
 
La présidente ne reçoit pas. Au "61", c'est Olivia qui vous accueille. Elle vient de Paris. Elle est "déléguée extérieure" de la SCientologie. Son rôle: régler les problèmes. Y en aurait-il ? Olivia assure que non. Ce n'est pourtant pas l'avis d'un homme. Il s'appelle René Tison. Il est sculpteur. Et lui sait de quoi il parle: la prési- dente, c'est sa femme. Elle vient de le quitter. Voici son témoignage.
 
"C'était inscrit dans l'un de leurs bouquins: si vous vivez avec un être suppressif, vous vous mettez vous-même dans un état suppressif. Alors, soit vous réussissez à le convertir à la "Sciento", soit vous vous séparez de lui. Rapidement, nettement et sans dialogue. C'était écrit, et je viens de le vivre. Deux ans après que Rose-Marie a eu le malheur de se plonger dans ce satané livre sur "La Dianétique". Un livre qu'un copain lui avait filé ..
 
Bizarre, quand même. Rose-Marie, qui a toujours été fan de science-fiction, trouvait les romans de Ron Hubbard complètement nuls. Et puis, là ... La rupture s'est déroulée à Paris. Moi, j'y étais pour une commande; elle, pour un énième stage. Le soir, je lui ai téléphoné. Parce que je voulais absolument dîner avec elle. Et, alors même que nous étions déjà deux étrangers, Rose-Marie m'a posé la sempiternelle question:
 
- Est-ce que tu seras longtemps contre la Scientologie ?
 
- Tant que tu en seras membre, lui ai-je répondu.
 
Elle a ajouté :
 
- Tu sais très bien que tu m'empêches de faire des "gains".
 
- Alors, séparons-nous.
 
- Très bien, a-t-elle sèchement répliqué.
 
Et puis, elle a raccroché. Plus tard, le téléphone a de nouveau sonné :
 
- Je rentre avec toi ce soir, m'a-t-elle lancé.
 
J'ai cru rêver.
 
- Tu as terminé ton stage ?
 
- Non. Mais j'ai un problème de divorce à régler.
 
C'était fini. Vraiment fini. Elle qui n'a jamais fait une démarche administrative de sa vie, la voilà le lendemain qui file à la banque pour séparer les comptes, qui demande l'aide judiciaire. Elle qui était plutôt bohème, la voilà froide, tranchante, déterminée. Plus rien ne l'intéresse : pas même la peinture ni les plantes, ses deux passions "d'avant". Mais, bon Dieu : combien de temps on y reste, dans cette Scientologie ?
 
Chaque fois que je lui pose la question, elle m'affirme que je ne suis qu'un pauvre mec. Que je n'ai jamais été capable de gagner assez d'argent. J'en gagnais, pourtant, en taillant la pierre. Depuis qu'elle est partie, je me suis remis à la sculpture. Je le lui ai dit. Alors, elle n'a rien trouvé de mieux que de me répondre:
 
"Ça aussi, c'est une victoire de la Scientologie...".
 
SCIENTOLOGIE LILLE
 
Moi, Agnès, ex-scientologne
 
 
L'Express, 22 novembre 1990
[Témoignage intégral]
 
Je pensais vraiment sauver, la planète. Et je n'ai fait qu'engraisser des escrocs". Agnès Creton a 26 ans. Elle est assistante sociale dans la région lilloise. Et gagne à peine 6'000 francs par mois. Pour la Sciento", elle en a dépensé 36'800 en un trimestre.
 
Tout a commencé - comme d'habitude - par un tract glissé dans sa boîte aux lettres. On y proposait un "test de personnalité". Nous sommes en juillet 1989. Agnès est seule avec sa fille, Sonia. Son mari, archéologue, est parti pour de longues fouilles, à Besançon.
 
Difficile de rompre l'ennui. D'autant que le stage de yoga prévu par Agnès vient de tomber à l'eau. Alors, pourquoi pas un test ? Il suffit de se rendre à l'adresse indiquée : Centre de dianétique, 61, rue de Béthune, Lille. La dianétique ? Le mot lui est (encore) étranger. Sans doute une simpleméthode de remise en forme...
 
Erreur, bien sûr. Depuis deux ans, le "61" est la succursale, dans le Nord, de l'Eglise de scientologie. Un appartement feutré, une salle de cours, des ordinateurs et, aux murs, de belles affiches à la gloire de Ron Hubbard, le fondateur. Il y a aussi un tableau qui dresse l'impressionnante liste des "auditions" indi­pensables pour... une purification réussie,
 
L'accueil est chaleureux; la politesse, presque obséquieuse. Seul problème: les résultats du test d'Agnès sont mauvais, désespérément mauvais. Néanmoins, elle n'a pas à s'en faire: tous ceux qui se livrent au test sont dans le même cas... Responsables ?... Les "engrammes", bien sûr, des images mentales, souvenirs de blessures lointaines, dont elle est "bombardée".
 
Comment échapper au "bombardement" ? Rien de plus simple. Il suffit de suivre un premier entretien avec un "auditeur" confirmé. Agnès se laisse séduire. Pendant deux heures, elle raconte par le menu ses affres, ses douleurs, ses remords.
 
Coût du déballage: 1'200 francs. Mais ne lui promet-on pas des progrès fulgurants ? Promesse tenue, d'ailleurs: le deuxième graphique est nettement meilleur. De quoi, dans la foulée, lui faire signer une "lettre de succès".
 
"Ils me disaient que mes "gains" (progrès, en langage scientologique) n'étaient rien. Que j'allais en faire de beaucoup plus importants; que justement, là, tout de suite, il y avait un cours - à 500 francs - "vraiment pas cher et supergénial". Agnès s'exécute.
 
Jusqu'au jour où on lui propose le grand bond : une audition avec électromètre, à Paris. Le must du programme. Comment refuser ? Surtout qu'on lui fait une fleur : 17'500 francs pour vingt-cinq heures, au lieu de 24'000 francs pour douze heures trente ! Certes, la jeune femme est un peu effrayée par la somme. Pour éviter de se laisser tenter, elle se rend même au "61" sans moyen de paiement.
 
"Mais ils sont très forts, dit-elle en souriant. Grâce aux premières auditions, ils connaissent tous vos points faibles. Ils se sont mis à trois pour me convaincre." La suite ? Un scientologue m'a accompagnée en taxi à la banque pour y retirer mes économies amassées depuis deux ans : 20'000 francs au total ! Et j'ai payé sur-le-champ."
 
Agnès va alors à Paris. Là, dans "une espèce d'auto-hypnose", elle décrit ses "vies antérieures": "Je disais que je m'appelais Mélanie, que j'avais 60 ans, que nous étions en 1425. J'étais une sorcière, j'avais de gros sabots, et les villageois me torturaient." Rude expérience ! Sur le coup, pourtant, Agnès la juge positive: "En rentrant à Lille, j'étais calme, comme libérée d'un poids." D'où son désir d'aller jusqu'au bout. Mais avec quel argent ?
 
"A la maison, on ne mangeait ni viande ni fromage, juste des oeufs et des yaourts." Les scientologues lui conseillent d'emprunter. Ce qu'elle fait : un contrat de "découvert négocié" de 10'000 francs !
 
Le tournant, probablement. Car, cette fois, une (bonne) question lui vient à l'esprit : où va tout cet argent ? Agnès la pose, un jour, à "ceux de 61". Réponse : "C'est pour alphabétiser les petits Africains et lutter contre les groupes "suppressifs". Les suppressifs ? "Tous ces journalistes et psychiatres qui tentent de faire croire que la Scientologie n'est qu'une pompe à fric."
 
Sans le savoir, les scientologues de Lille jettent le doute dans l'esprit d'Agnès. Un doute bientôt accentué par les premières scènes avec un mari dont, bizarrement, ils lui demandent de se séparer. La procédure est pourtant classique (voir article : Quand l'"Eglise" recommande le divorce)
 
Désormais, Agnès se fait réticente. Elle rechigne quand on la pousse au prosélytisme en lui promettant une commission de 15 % sur chaque dépsnes effectuée par les nouvelles recrues. Elle s'insurge quand on lui demande d'acheter 10 exemplaires de "La Dianétique" (1'290 francs) et de les revendre sans profit. Les scientologues l'accusent d'être égoïste, de ne pas "vouloir sauver la planète". Trop tard. C'est sa vie qu'Agnès, cette fois, veut sauver.
 
Dès lors, elle se renseigne, lit la presse suppressive. Et se souvient de l'existence d'une association qui, trois ans plus tôt, est intervenue dans une affaire de Témoins de Jéhovah. C'est l'Adfi, un organisme reconnu d'utilité publique et qui lutte contre les sectes. "Elle a eu un courage extraordinaire", assure Lydwine Ovigneur, présidente de l'Adfi lilloise et rédactrice en chef de "Bulles", le bulletin de liaison pour l'étude des sectes.
 
Convaincue de s'être fait bluffer, Agnès décide don d'attaquer. Avec un premier objectif: récupérer les 7'461 franc, versés, d'avance, pour un nouveau cours. Comment ? En menaçant de "balancer" son histoire à la presse locale. Quelques jours après son ultimatum, un huissier sonne à sa porte. Pour lui remettre un chèque de 7'461 francs.
 
Première victoire. Et volonté d'en remporter d'autres. Pourquoi pas le remboursement intégral ? Les circonstances s'y prêtent. Nous sommes en juillet 1990. A Lyon, plusieurs scientologues viennent d'être inculpés. La secte n'est pas au mieux. Agnès en profite. En jurant qu'elle aussi va porter plainte devant le tribunal de grande instance de Lille. Résultat: un chèque de 29'000 francs, qui lui arrive comme par miracle !
 
Irrémédiablement suppressive, Agnès. Mais gagnante. Enfin, presque: le 7 novembre, l'Adfi organisait à Lille la première réunion publique sur les méthodes de la SCientologie. Lydwine Ovigneur aurait bien aimé qu'Agnès soit là pour répondre aux "envoyés spéciaux" de la secte. Elle n'est pas venue. Parce qu'elle n'en a pas fini avec la Scientologie. Au "61", en effet, reste précieusement conservé un document. Celui sur lequel Agnès avait longuement confessé tous ses "overts". Ses péchés.
 

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