RÉCIT
«Si cela peut aider quelqu’un
... C’est dans ce seul espoir que je
veux témoigner», commence Philippe en nous faisant le récit d’une partie de sa
vie. Et de celle de son frère Marc (*), ex-scientologue et ex-époux de
scientologue.
C’est qu’il a le sens de la famille, Philippe. Et que, après le
mariage «scientologue» d’un des fils de Marc, samedi 15 juillet dernier, les
souvenirs se font à nouveau lourds. «Tu n’es pas le bienvenu. Voilà ce que le
futur marié m’a dit une dizaine de jours avant la cérémonie». Motif de cette
peu sympathique déclaration téléphonique du neveu : Philippe aurait «attaqué sa
foi et sa religion» en parlant, quelques années plus tôt, à la presse, déjà.
Philippe a quand même été au mariage. S’il n’avait pas pu, les 19 membres de sa
famille, présents, se seraient retirés. Marc, lui, y a découvert les parents de
la mariée, qu’il n’avait jamais rencontrés avant.
L’anecdote est symptomatique de ce que Philippe avance et veut
faire savoir - avec mesure : «Que Marc ait été scientologue ne nous inquiétait
pas. Le problème n’est pas là : les gens peuvent bien croire ce qu’ils veulent.
Et Marc y a peut-être même gagné de bonnes choses.
Parfois comme un roman
Idem, côté liberté : «Ils évoquent leur liberté, mais ne sont pas
libres. Lorsque mon frère s’est enfui en septembre 2000, il a fallu qu’il quitte
l’Angleterre sans papiers et en cachette. Il s’est réfugié dans notre maison
d’enfance, à Bruxelles. Le lendemain de son arrivée, deux «amis» anglais la
surveillaient !» S’ils n’ont fait aucune violence, ils sont restés
longtemps ...
Le témoignage de Philippe peut prendre l’allure d’un roman,
reconnaît-il lui même. Par exemple quand il raconte la fuite en plein Bruxelles,
pour échapper à ces «amis» et ainsi permettre à Marc de rejoindre une discrète
bâtisse, à la frontière française. Pas de chance : c’était en septembre 2000,
lors de la grève des camionneurs. Tout Bruxelles était bloqué. Alors, profiter
d’un relâchement de la surveillance, faire la course, dans les rues, le tram, le
métro ... «avec peut-être un brin de paranoïa», admet Philippe.
S’il y en a eu, elle a été alimentée par des épisodes bien réels.
Comme lors du dépôt d’une enveloppe chez Philippe, à l’adresse pourtant alors
très discrète. C’est la pharmacienne du coin qui avait été questionnée, sans se
rendre compte. Ou comme lorsque Marc, revenu de sa «planque» campagnarde vers
Bruxelles, trois semaines plus tard, avait été retrouvé aussitôt «par les
«amis», alors qu’il se rendait à la banque». Et hop, reparti au centre
anglais des scientologues, le Marc !
Les économies
Une autre «évasion», comme dit Philippe, avait avorté aux
Etats-Unis, où Marc était en «stage» de «redressement». «Je suis dans la
rue. Je n’ai pas de papiers et pas d’argent. Qu’est-ce que je fais ?», avait
demandé Marc par téléphone à son frère, en mai 2001 à Los Angeles. En peu de
temps, le consulat belge avait trouvé une solution. Les scientologues, aussi.
Ils attendaient Marc au consulat et l’avaient encore repris ...
«Cela se fait sans violence physique», précise Philippe. «Des
mots, rien que ça. Ils ne lui ont même pas touché l’épaule».
Mais le portefeuille, oui : les petites économies que Marc avait
pu réaliser se sont bizarrement volatilisées peu avant qu’il quitte
définitivement la secte. A la différence, il est vrai, des versements pour la
pension, scrupuleusement versés en France et au Royaume-Uni, pour le travail de
Marc (jusqu’à 18 heures par jour en tant qu’opérateur d’«auditions» -
comprendre confessions - pour un bénéfice réel très menu puisqu’il faut
participer à des «séminaires » payants ...).
Philippe aimerait remercier «tous ces inconnus qui nous ont
aidés», ces policiers spécialisés qui ont «si bien» protégé sa famille trop
souvent stressée, à certaines occasions, le CIAOSN (Centre d’information et
d’avis sur les organisations sectaires nuisibles) pour ses informations. Il
estime que son frère est vraiment un «ex», qu’il ne «rechutera pas». Mais il
prend, en disant cela, un air songeur. «On ne quitte pas près de 30 ans de sa
vie comme ça», dit-il savoir. Des années d’endoctrinement («On lui avait même
fait croire qu’une loi punit les anciens scientologues, en France !») et de
déstructuration de la famille («Je n’ai pas dû voir ma belle-soeur 10 fois» en
autant de temps) ...
Marc, 55 ans, ingénieur civil, n’avait plus le temps de rien,
quand il était scientologue. Surtout pour ses proches. Le voilà revenu à la vie
civile. Sans sa femme. Sans ses enfants. Il a trouvé du travail, comme
informaticien. Mais après une «parenthèse» ouverte en 1977 ...
(*) Prénom d’emprunt