-
- Le
courrier, 17 janvier 2002 Charles Pralong
-
- VALAIS -
La scientologie s'implante en Valais, sous la forme d'un bureau
d'information contre les abus de la psychiatrie. Les psychiatres réagissent et
s'inquiètent de ce que les plus fragiles ne deviennent pas des proies faciles
pour ces drôles de «missionnaires».
-
- Elle existe déjà
dans plus de trente pays, elle vit à Lausanne, Genève, Bâle, Berne, Zürich, au
Tessin. La Commission des citoyens pour les droits de l'homme (CCDH) débarque en
Valais. Encore une honorable association non gouvernementale aux objectifs non
moins honorables.
-
- Que vous croyez
! Grattez un peu, et le tableau révèle sa
vérité. La CCDH n'est rien d'autre qu'une fondation de la scientologie, cette
méthode pseudo religieuse et pseudo scientifique créée par Ron Hubbard pour ôter
l'insécurité, le doute, le désespoir et ouvrir aux mortels les chemins vers
l'épanouissement et la liberté. C'est elle qui a créé la CCDH en 1969 afin
qu'elle assume une tâche précise au sein de la multinationale scientologue:
lutter contre les abus de la psychiatrie.
-
- L'argument est carré: les
psychiatres seraient un ramassis d'incompétents, de cupides, d'arrogants, dotés
de surcroît d'une tendance au viol; des destructeurs au service d'une science
inefficace, qui «nient l'existence de l'esprit et ne voient en l'homme qu'un
amas de matière et de produits chimiques».
-
- Le dénigrement des psychiatres est un
argument fondateur de la scientologie. Ceux-là comme celle-ci tou- chent au même
domaine: l'équilibre de l'esprit, et les psychiatres représentent une sérieuse
concurrence à l'appétit de la secte.
-
- Vingt-deux ans plus tard, voici donc les
prémisses de la conquête valaisanne. La commission a ouvert un bureau à Ardon,
au domicile même d'André Granges, un ingénieur agronome qui ne cache pas sa
conviction de scientologue, mais précise que la Commission agit «de façon
indépendante et distincte». Lui et un collègue font la paire pour informer du
danger public psychiatrique.
-
- Campagnes d'affichage, tenue de stands d'infos
richement dotés en brochures et flyers dans des foires comme la Sainte-Catherine
ou devant des grands magasins, l'action reste pour l'instant limitée. «Nous n'en
sommes qu'au début. Nous prévoyons des conférences et la distribution d'une
brochure aux enseignants pour les sensibiliser sur l'abus de prescriptions de
médicaments chez les enfants.»
-
- Le chef du service de l'enseignement
Jean-François Lovey n'est pas au courant. «De toute façon, il leur faudra une
autorisation.» Mieux encore, la CCDH a pris contact avec l'Evêché. Celui-ci a
décidé de ne pas entrer en matière.
-
- L’AVANCE MASQUÉE
-
- A Ardon,
la CCDH reste transparente. Président de commune ou curé, ils ignorent même son
existence. Quant à l’Evêché, il a dû demander des informations complémentaires
avant de se prononcer. André Granges ne mentionnait nulle part la filiation
sectaire de son association. Cette invisibilité serait-elle due au fait que le
mouvement débute à peine ? Possible. Quoiqu'il en soit, la scientologie a
l'habitude d'avancer masquée.
-
- Dans un article consacré à l'expansion de cette
coterie dans le 17e arrondissement de Paris (Le Monde, 24
novembre 2001.), Anne Fournier, membre de la
mission interministérielle de lutte contre les sectes, affirme : «C'est une
tactique bien connue de la scientologie que de développer des associations sur
lesquelles personne ne peut rien dire et dont l'activité ne peut être en soi
contestée.»
-
- Masque ou non, la noble mission de défense des droits de l’homme
proposée par la CCDH n’abuse pas les organisations reconnues qui Å“uvrent sur ce
terrain. Pour elles, ces gens ne sont guère fréquentables. Comme dit la
porte-parole d’Amnesty International Suisse, Catherine Morand, ses membres ne
défendent pas tant les droits de l’homme que leur propre cause. Amnesty a
d’ailleurs rejeté les appels du pied que la Commission, en quête de légitimité
et d’honorabilité, lui avait lancés.
-
- PROIES FACILES
-
- Un qui n'a
pas manqué la discrète arrivée valaisanne, c'est Pierre-André Fauchère. Le
responsable de la communication du groupement valaisan des psychiatres,
praticien lui-même, a vu les affiches, les stands. Il a été interpellé par le
président de son groupement sur la conduite à adopter, mais il a renoncé à une
réaction officielle. Comme souvent, ainsi que le souligne un ex-scientologue sur
son site Internet, psychiatres, psychologues et médecins ne réagissent pas
publiquement, sous-estimant ainsi le danger que représentent pour eux ces
détracteurs très particuliers.
-
- Une menace pourtant réelle: la CCDH pose souvent
ses arguments sur un socle de vérité, et vise des sujets à fort impact public.
«Ils attaquent des choses attaquables, comme l'abus de ritaline (un médicament
pour lutter contre les troubles de l'attention chez l'enfant, ndlr)», souligne
Pierre-André Fauchère. Et leur croisade contre l'abus de prescriptions de
médicaments par certains psychiatres n'est pas infondée. Mais la CCDH joue
toujours sur plusieurs plans, qu'elle mêle pour servir ses démonstrations. «Elle
se sert d'exemples extrêmes de la psychiatrie du siècle dernier, comme les
électrochocs ou la lobotomie frontale, qui ne sont plus pratiqués aujourd'hui,
en tout cas pas de la même façon. Et à partir de là, elle généralise. Les abus
existent et ont existé dans la psychiatrie, mais pas plus qu'ailleurs.»
-
- Ce
que Pierre-André Fauchère redoute avant tout, c'est que ce discours ne séduise
les plus vulnérables, les fragiles, les désorientés: «Je suis inquiet qu'ils ne
soient les proies faciles d'une démarche sectaire.» André Granges se défend.
Pour lui, il n'est pas question de recrutement ni de propagande scientologue,
seulement «d'enquêtes et de dénonciations des abus».
-
- «NOUS SOMMES
ATTENTIFS»
-
- L'Etat du Valais ne dispose d'aucun service affecté à la
surveillance des sectes. Il peut intervenir. L'an dernier, en se substituant
d'ailleurs curieusement à l'Eglise, le gouvernement avait dénoncé, au pénal, les
raéliens pour la diffusion d'une brochure dans laquelle ils faisaient l'amalgame
entre prêtrise et pédophilie. Mais la démarche reste rarissime.
-
- La tâche de
surveillance est dévolue à la police, qui intervient sur plainte ou
dénonciation. Chargé d'information à la police cantonale, Pierre-Martin Moulin
affirme que cette irruption du mouvement scientologue en Valais est connue des
services policiers. La Commission des citoyens pour les droits de l'homme a été
repérée à Monthey pendant le marché de Noël. «Nous n'avons pour l'instant aucun
motif d'intervention, mais nous gardons un oeiil ouvert.»
-
-
|