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- L'Hebdo, 8 février 1996, par Pierre-André
Krol
- [Texte intégral]

- Ariane Jackson est
cette frêle Genevoise de 46 ans qui, lors d'une récente
émission de TF1 sur les sectes, a accusé
l'Eglise de scientologie de l'empêcher de voir ses trois enfants,
qu'elle n'a pu soustraire à son emprise dont elle s'est elle-même
libérée il y a quelques mois. La présidente de la branche
française de la secte, qui participait également à
l'émission, a rétorqué devant les caméras qu'elle
avait tenté de négocier son silence et l'abandon de ses enfants
pour 17 millions de dollars. Ariane Jackson a réagi par une
plainte en diffamation. Un procès de plus pour cette prétendue
«Eglise», qui en a vu d'autres.
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- Il est plus facile
d'entrer dans une secte que d'en sortir. Et plus facile encore d'en
sortir que d'en témoigner. Ariane Jackson a accepté de nous
raconter son naufrage de dix-sept années passées au sein de
l'Eglise de scientologie, où elle avait atteint un grade élevé
dans la hiérarchie, en Suisse puis aux Etats-Unis.
- Le
pied dans l'engrenage
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Rien, a priori, ne prédisposait Ariane à tomber sous l'emprise
d'une secte. Rien sinon sa fragilité. Une enfance pas très
heureuse, la pension dès l'âge de quatre ans, la mésentente
des parents, un premier mariage raté après ses études
d'infirmière, un divorce suivi d'une dépression qui la conduit
vers un psychiatre genevois ... scientologue. Un détail qu'il lui
cache et qu'elle ne saurait déceler. Elle ignore alors tout de l'Eglise
de scientologie.
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- Aussi trouve-t-elle tout naturel d'accepter la cure que
lui prescrit le psychiatre dans une «mission» que l'Eglise de
scientologie exploite à Versailles. C'est ainsi que la jeune
femme, alors âgée de 26 ans, va mettre le pied dans l'engrenage
de la dianétique, la fameuse doctrine de Lafayette Ron Hubbard, père
de la scientologie, avant de s'y vouer corps et âme.
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- C'est à Versailles
qu'elle rencontre celui qui va devenir son second mari, un artiste
peintre qui vit mal de son art, mais scientologue actif. Le couple, qui
s'installe à Genève, aura trois enfants, voués
à la scientologie dès leur plus jeune âge. «Cela
faisait partie de
la doctrine, j' étais totalement sous son emprise, explique Ariane
en essayant de cacher son émotion par un doux sourire serein. Mon
adhésion était évaluée
par ce qu'on appelle les auditions, qui se passent devant des membres de
la secte auxquels on doit tout déballer: doutes, angoisses, souvenirs,
et même des choses insignifiantes en réponse au harcèlement
des questions.»
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- Ariane deviendra
à son tour «auditeur» à l'Eglise de scientologie
de Lausanne, tout en étant elle-même réguliè- rement
«auditée». Parfois sur dénonciation de son mari,
explique-t-elle, qui la trouve «suppressive», selon l'un
des nombreux termes du jargon de la secte appliqués aux sujets chancelants. Les
«suppressifs», ou, qualificatifs plus accablants, les «Out-éthic»les
«PTS» (sources de troubles), ou encore les «Fair Game»
(gibier de potence, sa traduction française!).
- Le
Christ en personne
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La vie du couple peu à peu se dégrade. Tout l' argent du ménage
se consume dans les cours de formation perma- nente qu'impose la secte, les
deux conjoints ne se supportent plus. «Mon mari avait des hallucinations.
Il se prenait pour une réincarnation du Christ c'était intenable»,
précise Ariane, qui travaillait à l'époque à
la «mission» scientologue de Peney, près de Genève.
Finalement le couple divorce en 1983, après neuf ans de vie commune.
L'«Eglise» prend parti pour le mari et convainc son épouse
de lui laisser la garde des enfants. «Selon la direction, il avait
de l'argent et il était plus ancien que moi dans la secte, explique-t-elle. On m'a fait admettre que mes enfants deviendraient de meilleurs scientologues que si on me les confiait. J'ai d'abord résisté, et
finalement je me suis inclinée devant cet argument.»
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- Les trois enfants
sont envoyés à St Hill, près de Londres, un centre
de la secte équipé d'un internat. Le premier écolage
sera payé par un adepte suisse fortuné, Albert Jaquier, qu'Ariane
épouse peu après son divorce. De quinze ans son aîné,
totalement dévoué à la doctrine et à l'organisation,
il va l'aider à gravir le: échelons par une formation intensive
au siège de la secte, Clearwater, en Floride. Ariane accédera
au grade d' «OT8». «Ces cours d'approfondissement s'adressent
à des membres déjà très conditionnés, précise-t-elle. Ils impliquent des méthode, poussées à
l'extrême, fondées notamment sur une surveillance de tous
les instants. Surveillance exercée non seulement par les cadres
et les agents de sécurité, mais aussi par les proches, conjoint compris,
constamment sollicités pour rédiger des rapports, souvent
basés sur des peccadilles.»
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- Ainsi Ariane sera-t-elle
dénoncée par sa propre fille aînée - aujourd'hui
en poste à Clearwater - parce que' elle avait eu la mauvaise idée
de critiquer les enseignements de la secte. «A chaque rapport
je râlais, je serrais les dents mais je m'inclinais. Et
j'exécutais les sentences, nettoyer les bureaux des cadres supérieurs
par exemple, prononcées à l'issue de l'audience devant
les juges patentés. Mon mari a fait des rapports sur moi, et j'en
ai fait moi-même
sur lui, bidons et anodins, il le fallait pour ne pas être suspecté
de complaisance ou de manque de ferveur.»
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- Selon Ariane, Albert
Jaquier a dilapidé toute sa fortune, des centaines de milliers de
dollars, dans sa dévotion à l'«Eglise». Il est
mort en 1994 à Clearwater, d'une maladie de cour. «Les
médecins lui avaient conseillé une transplantation, mais il
n'avait plus depuis longtemps les moyens de la payer», explique-t-elle.
- Deux
ados sous influence
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- Albert Jaquier lui a
laissé pour seule richesse l'enfant né
de leur union, Michael, aujourd 'hui âgé de huit ans, que
la secte n'a pu lui ravir malgré l'obstination du «Grand
Chapelain». Ariane était encore sous l'emprise de
la dianétique quand elle a rencontré et épousé,
aux Etats-Unis, Alex Jackson, lui aussi scientologue. Ils s'en sont détachés ensemble
et, depuis décembre dernier, vivent à
Genève avec le jeune Michael. Ariane n'a pas vu ses deux plus
jeunes enfants, âgés de 16 et 13 ans, depuis un an. Ceux-ci
vivent toujours à St.Hill. Sa dernière
entrevue avec l'aînée, 18 ans, remonte à
juillet dernier, en Floride. «J'ai passé trois heures avec
elle, sur la plage, nous n'avons parlé que de choses. très
anodines, se souvient-elle. En présence d'une scientologue de
son âge qui l'accompagnait pour des raisons évidentes.»
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- Ariane a trouvé
à Genève un appui moral et juridique
auprès du Groupement de la protection de la
famille et de l'individu.(GPFI) «Il s'agit pour elle de retrouver une vie
normale après
ce qu'elle a vécu, tomber dans la dépendance d'une secte n'est
pas une tare, c'est un accident», souligne François Lavergnat,
directeur de cette association d'assistance aux victimes des abus du
sectarisme en général et de l'Eglise de scientologie en particulier.
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