Quelle politique mettre en place
face aux dérives
sectaires
- Dimanche Express
, 9 avril 2006 propos recueillis par Charles Delhez
- [Texte intégral]
Rencontre avec le professeur Louis-Léon Cristians
A la demande de la
Politique scientifique fédérale, dans le cadre du programme “Problèmes actuels
concernant la cohésion
sociale”, les professeurs Vassilis Saroglou et Louis- Léon Christians, de l’UCL
(Université Catholique de Louvain),
ont mené une étude (Academia Press, 2005) sur les mouvements religieux
contestés. Ils ont mis en relation la psychologie, le droit et les politiques de
précaution.
Questions à
Louis-Léon Christians, juriste.
Peut-on renoncer à ses
droits ?
On le fait sans cesse. Tout choix est un engagement qui
nous prive de certaines choses. Si j’expérimente ceci, je renonce à cela. La loi
intervient souvent pour assurer que ces renonciations ne se fassent pas à
n'importe quelle condition et en tout cas qu’elles ne puissent jamais conduire à
se soumettre de façon absolue à un tiers. Dans la vie religieuse (au sens
large), le renoncement est érigé en idéal, et est protégé à ce titre par les
droits de l’homme. Mais ce que l’.État ne peut admettre, c’est un renoncement qui
déboucherait sur des formes nouvelles d’esclavage ou d’emprise. Il y a donc un
continuum : le renoncement peut être accepté comme valeur pour
autant qu’il ne soit pas obtenu ou maintenu par le biais
d’abus.
Aujourd’hui, peut-on encore parler de
sectes?
On a renoncé à ce vocable trop marqué par des a priori.
Il vaut mieux parler de dérives sectaires, et aucun groupe n’est à l’abri. Dans
le domaine religieux, on peut constater l’existence de groupes intenses et
contestés. Certains vont au-delà d’une vie religieuse intense. Leurs membres ont
en général besoin d’une connaissance claire et précise qui donne des repères
sûrs. Ils ont souvent été marqués par des événements négatifs de leur vie
passée. Les groupes auxquels ils adhèrent sont “holistes” – ils englobent toute
la vie – et se tiennent en retrait du monde. Dans notre étude, nous avons
interrogé 400 personnes qui étaient proches de ce genre de groupes, qui en
étaient membres ou qui en étaient sortis.
Quelle est la position de la Cour
européenne des droits de l’Homme ?
Elle est double. Il s’agit à la fois de protéger contre
les abus qui menaceraient la liberté des individus et mettraient en péril les
droits fondamentaux; il s’agit aussi de lutter contre l’intolérance en matière
religieuse. Contre les sectes, on utilise volontiers le mot de “manipulation”,
mais il y a en a dans tous les domaines de la vie. L’éducation est une forme de
“manipulation”. Le tout est de voir quand celle-ci devient illégitime, comme,
par exemple, dans l’abus de position de faiblesse.
Ici encore, il y a un continuum : la manipulation peut insensiblement devenir perverse.
Mais l’Europe est aussi soucieuse de préserver la liberté religieuse. L’Autriche
et la France, par exemple, ont pu être condamnées pour le retrait de la garde de
son enfant à une mère sur la seule base d’imputations théoriques liées à son
appartenance à un groupe donné.
Vous parlez du principe de
précaution …
C’est également un principe que l’on retrouve dans
d’autres domaines. Pensez aux O.G.M. Il s’agit de répondre à l’incertitude : “Je
ne sais pas à l’avance s’il y a un risque.” Les mécanismes de précaution
commencent par l’information.
Cette étape a été menée à bien en Belgique par le
Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles. (CIAOSN)
Il
s’agit de susciter une réflexion documentée, et non la simple gestion d’une
liste de mouvements (technique désormais prohibée par la loi).
Il faut aussi,
deuxième élément, encourager des dispositifs de cohésion sociale. Ainsi, les
techniques de médiation permettent aujourd’hui tant au groupe qu’à la personne
concernée de prendre conscience, de changer, d’évoluer. Dans les domaines
d’incertitude, il faut responsabiliser l’ensemble des intéressés. Ce genre de
démarche ne correspond évidemment pas toujours au profil des personnes en danger
ni à celui des dérives les plus radicales.
Des améliorations du droit pénal
commun sont alors à penser.
Concluons en disant que la question des sectes est
un test pour la démocratie : par delà les polémiques, lutter contre les pratiques
abusives est une exigence de dignité humaine qu'un programme de cohésion sociale
doit soutenir sans confondre étrangeté et dangerosité.
Louis-Léon Cristians,
professeur à l'Université Catholique de Louvain
Remarques
d'anti-scientologie :
- En
Suisse, selon la Constitution, les
cantons peuvent prendre des mesures
contre les groupes sectaires mais jusqu'à
présent ils ont rejetté la balle à la
Confédération.
- En
Suisse les juges, les magistrats et policiers
ne recoivent
aucune formation sur les manipulations
sectaires
- En
Suisse il n'y a pas d'institution fédérale d'informations
sur les dérives sectaires
- Aucune
prévention dans le cadre scolaire n'est
envisagée dans les cantons ni à l'échelle
suisse et cela sous prétexte de liberté
de croyance, alors que la dignité humaine
n'est pas respectée. (Un programme de prévention
expliquant les mécanismes de "prise
au piège sectaire" pourrait être
mis en place sans parler d'une seule secte
en particulier)
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