-
- Bilan,
juin 1994, Philippe Le Bé
-
- Scientologie
- Les consultants qui s'inspirent des cours de management mitonnés
par Ron Hubbard, le père américain de la scientologie,
considèrent le monde des entreprises comme un vivier
de rêve. Hélas, ces cours laissent souvent un goût
très amer aux patrons et cadres qui ont affaire à
-
- Ces
étranges conseillers d'entreprises
-
- «Je
suis juif, scientologue et libre-penseur.» Le conseiller
d'entreprises Peter Molnar, l'unique représentant de
Man Age S.à r.l. à Blonay, à un grand mérite.
Contrairement à maints de ses confrères membres
de l'Eglise de scientologie, il ne craint pas d'afficher la
couleur. Ou plutôt les couleurs, quitte à opérer
de bien curieux mélanges. Fils de père hongrois
et de mère suisse alémanique, ce personnage ressemble
à la fois à un jeune patriarche et à un
antiquaire soixante-huitard.
-
- Séduit
par la scientologie en 1980 à la suite de nombreux décès
dans sa famille, dont celui de son fils tué dans une
avalanche, Peter Molnar ne veut plus aujourd'hui entendre parler
de WISE, l'Institut mondial des entreprises de scientologie.
(Voir l'encadré «WISE, la scientologie dans
les affaires».) Son diagnostic est clair: «WISE
est devenue la maladie des marchands du Temple. On y a mélangé,
à tort, le business et le religieux.»
-
- Surprenante
déclaration. Comment une personne, toujours scientologue,
peut-elle ainsi décocher de telles flèches au
bras économique de la secte de Ron Hubbard ? Car Peter
Molnar n'y va pas avec le dos de la cuillère. Il précise: «Derrière WISE se profile l'Eglise qui affiche
sa spiritualité, devant WISE le chaland qui sort son
portefeuille. C'est un peu comme le vin des chanoines qui sert
à alimenter la tirelire, autrement que par les contributions
des fidèles.» Les chanoines de l'abbaye de SaintMaurice,
dont notre interlocuteur a fréquenté le collège
durant sa jeunesse, apprécieront sans doute la comparaison.
-
- Sincérité
? Les réflexions de ce scientologue plutôt atypique
ne peuvent gommer cette réalité . la quasi-totalité
des «formateurs indépendants» ou des sociétés
de conseils en management qui diffusent les méthodes
préconisées par Ron Hubbard ne se posent pas les
questions existentielles soulevées par Peter Molnar.
Reliés d'une manière ou d'une autre à WISE
(voir l'encadré «Contrat
type»), ils participent financièrement et psychologiquement
à un système qui ne laisse pas de place au dilettantisme.
-
-
- Une lionne
protégeant amoureusement ses deux lionceaux: c'est le
logo de WISE, World Institute of Scientology Enterprises International
(Institut mondial des entreprises de scientologie). Dans l'un
de ses documents rédigé
en français. WISE se présente
comme «une organisation de gestion dont le but est
de faire en sorte que la technologie administrative de Ron Hubbard
soit disséminée à grande échelle
et employée dans le monde des affaires». Et le
document de nous apprendre que «L. Ron Hubbard a développé
la seule technologie administrative complètement fonctionnelle,
codifiée et globale
sur cette planète».
-
- Merci, sauveur
!
-
- Fondée
en 1979, WISE est en effet la branche ouvertement économique
de la secte. Elle figure à tous les niveaux hiérarchiques
de cette dernière : le «Watchdog Committee»,
l'autorité suprême représentée
par le schéma ci-dessus (l'équivalent d'un
conseil d'administration dans une entreprise), l'«Executive
Director International», la direction générale
opérationnelle, les «Flag Command Bureaux»
assistés par les «Continental Liaison Offices».
-
- Derrière
ce jargon se cache un système complexe de contrôle
et de surveillance au niveau planétaire. Cette emprise
transparaît au travers des contrats passés
entre WISE International (à Los Angeles) et les six différentes
catégories de membres ! Actuellement
présidée par l'Américain Rick Siegel, WISE
International chapeaute une organisation qui délivre
des licences à
des particuliers ou à des sociétés, afin
de leur permettre d'utiliser la «technologie administrative»
de Hubbard.
-
- A Genève,
la société de consultants Organisation &
Management diffuse la littérature
hubbardienne à sa clientèle. Dans l'introduction
de son volume 2 sur la «technologie du management»,
L. Ron Hubbard promet au lecteur et à l'utilisateur
un avenir des plus merveilleux: «Celui qui connaît
à fond le cours pour cadres d'entreprise (sept volumes)
et qui saurait le mettre en application pourrait complèmement
redresser une entreprise ou un pays en déclin.»
|
- Il existe
en Suisse une bonne quinzaine de conseillers d'entreprises dans
la mouvance de la scientologie. (Voir
le tableau). Près des trois quarts se trouvent en
Suisse romande. Rarement organisés en équipe de
plusieurs associés, ils travaillent généralement
en solitaire ou en couple. Si Monsieur était scientologue
et si Madame ne l'était pas (ou vice versa), le couple
ne tiendrait pas longtemps.
-
- Leur clientèle favorite:
les petites
entreprises. Mais les sociétés de moyenne ou de
grande importance ne sont pas ignorées pour autant. Il
est vrai que, pour les scientologues, les cours de management
restent un outil multifonctionnel remarquable. Pour commencer,
ils s'adressent à des patrons. Ces derniers, ou leur
entreprise, reposent généralement sur un coussin
financier attirant. Par ailleurs, dès que le directeur
général a mordu à l'hameçon, le
consultant peut toujours jeter ses filets parmi les cadres de
la société. Enfin, depuis quelques années,
la mode est résolument au «coaching».
-
- Dans
les années soixante-dix, le conseiller d'entreprises
parlait plus volontiers au savoirfaire de l'entrepreneur.
Dix ans plus tard, il avait tendance à mettre l'éclairage
sur ses compétences financières. Aujourd'hui,
plus que jamais, il s'adresse à la tête et au cœur
du manager. Le savoir-penser, le savoir-être demeurent
la clé du succès. Les portes des âmes s'ouvrent
plus facilement. Le consultant scientologue ne peut que profiter
de cette évolution. Celui qui s'adresse à des
chefs ou à des cadres d'entreprise doit le faire avec
un certain doigté. Il convient de ne pas heurter de front
ces patrons non scientologues, ces personnes certes cultivées
mais dont les «engrammes», troubles de l'esprit
et du comportement (pour reprendre le langage hubbardien), empêchent
une «vision claire» de la réalité.
-
- Fin janvier
1992, P. et G. , respectivement directeur et sous-directeur
d'une entreprise industrielle dans le Nord vaudois, suivent
un cours de management dispensé par JeanLuc Guignard,
de la société vaudoise Lightec. Aucune allusion
à Ron Hubbard ne sera faite. Mais, à l'occasion
d'une seconde rencontre au printemps de la même année,
Jean-Luc Guignard propose à Paul Gamber de lui envoyer
un ouvrage, sans préciser lequel. Après avoir
reçu «La dianétique, la science moderne
du mental» à son domicile, livre de base de Hubbard,
le directeur finit par réaliser à qui il a affaire.
Il convoque immédiatement le formateur de Lightec. L'entretien
ne dure pas plus de deux minutes. Démasqué, Jean-Luc
Guignard tire sa révérence. Fort courtoisement.
On est entre gentlemen.
-
-
- Selon
un contrat de licence type, rédigé
en anglais et qui peut être conclu entre WISE,
à Los Angeles, et un formateur indépendant
ou une société de conseil en management,
trois cas sont prévus:
- Les
membres WISE qui délivrent à leur
clientèle des service fondés sur la
«technologie administrative» de Ron
Hubbard. De tels services comprennent le conseil
en management, des séminaires, des ateliers
et des cours. Lors des deux premières années
du contrat, les royalties perçues par WISE
se montent à 13% des honoraires, et à
15% après ce délai.
- Les
membres WISE qui utilisent la «technologie
administrative» pour leur clientèle
sans toutefois délivrer de séminaires,
d'ateliers ou de cours versent des royalties atteignant
9% de leurs honoraires.
- Enfin,
pour les membres WISE qui n'utilisent qu'une partie
seulement de la «technologie administrative»,
les royalties s'élèvent à 6%
des honoraires.
|
- Caméléon
-
- Au vrai,
l'attitude du consultant sera adaptée à la personnalité
ainsi qu'aux réactions de son client. A cet égard,
l'histoire vécue par Compac est exemplaire. En 1991,
cette société d'appareils de mesure est scindée
en deux: la partie électronique (Compac Electronics)
qui reste en mains familiales est dirigée par B., l'un des donateurs importants cités par l'Association
internationale des scientologues. La partie mécanique
(Compac SA) est conduite par P. C. qui, lui, n'est pas
du tout favorable à la scientologie.
-
- Organisation
& Management, une société genevoise de consultants
membre de WISE, intervient en mai 1992 pour régler un
problème de décompte entre nouvel et ancien actionnaire.
Cette intervention n'aboutira pas. Mais en octobre 1993, Organisation
& Management revient à la charge. René Hauser,
l'un de ses collaborateurs, contacte P. C. pour lui
proposer un audit. Il lui présente alors une carte de
visite sur laquelle on peut lire: «Hubbard Quality System,
la qualité totale pour votre entreprise.» Le patron
de Compac SA devine alors avec qui il traite.
-
- Mais
une semaine plus tard, P. C. aperçoit par hasard
ce même René Hauser dans le hall de l'entreprise.
En grande discussion avec le directeur technique de Compac SA.
Le collaborateur d'Organisation & Management vient de donner
à sa nouvelle cible une seconde carte de visite. La mention
«Hubbard Quality System» y a mystérieusement
disparu !
-
- Parfois,
l'intrusion de scientologues au sein de l'entreprise peut avoir
des conséquences redoutables sur son devenir.
-
- PierreAlain
Moret en sait quelque chose. Fin août 1991, il fonde avec
deux associés une société d'informatique,
Cryptocom Technologie, à Bussigny (VD). En octobre de
la même année, une jeune femme scientologue puis,
dans la foulée, la secte de Ron Hubbard séduisent
l'un des associés. Lequel s'est fixé pour objectif
de devenir OT 8 en trois ans, le grade le plus élevé
et aussi le plus onéreux délivré par la
scientologie. (Voir l'encadré «Un univers de
science-fiction».) Un gouffre financier béant
s'ouvre alors devant lui.
-
- Le
test
-
- Un an
plus tard, à court d'argent, l'associé scientologue
insiste pour que Pierre-Alain Moret accepte les sages conseils
d'un certain Robert Weinberger. Ce dernier, soutient-il avec
ardeur, aidera la petite société à trouver
de nouveaux débouchés, à s'agrandir ...
donc à s'enrichir. Les conseillers d'entreprises E +
R Weinberger, à Lausanne, ont explicitement mentionné
dans l'annuaire suisse du Registre du commerce qu'ils utilisaient
des techniques de management de L. Ron Hubbard. Cette transparence
les honore. Hélas, pour PierreAlain Moret comme
pour tant d'autres personnes, le nom de Hubbard ne signifie
pas grand-chose. Pourquoi, dès lors, ne pas tenter l'expérience
? Pierre-Alain Moret ne garde pas un bon souvenir de sa première
rencontre avec Robert Weinberger. Ses deux associés (dont
le scientologue) l'accompagnent. Voulant en savoir un peu plus
sur les méthodes de travail du consultant, il se voit
rétorquer qu'une telle question est déjà
payante !
-
- Le prix
du service (6'000 fr.) fixé par Robert Weinberger est
exceptionnellement bas. Mais cette faveur s'explique: le consultant
entend s'introduire auprès des futurs clients. de la
société d'informatique. En définitive,
il se contentera de proposer à son client qu'il fasse
de la publicité. Sous quelle forme ? «Nous allons
élaborer une stratégie pour voir comment vos concurrents
sy prennent», rétorque-t-il laconiquement. Le conseil
fort nébuleux aura finalement coûté 750
fr. l'heure. Mais Robert Weinberger fera mieux. Il inscrit Pierre-Alain
Moret à un cours sur «l'éthique et la survie
de l'entreprise», indispensable, selon lui, à la
compréhension de ses prochaines prestations. Pierre-Alain
Moret, pris dans l'engrenage, accepte de suivre ce séminaire
de quarante heures étalées sur un mois. Celui-ci
est animé par Richard Bovey, alors collaborateur d'une
autre organisation de conseil en management: Power Management
Institute, aujourd'hui à Ecublens (VD). Pierre-Alain
Moret: «M. Weinberger m'a assuré que ce cours était
destiné aux hommes d'affaires et n'était en aucun
cas un cours de scientologie. En fait, je n'ai pas vu la différence.»
-
- Aujourd'hui,
les trois associés se sont séparés
et la société Cryptocom Technologie vient d'être
liquidée. Les conseillers d'entreprises hubbardiens ont
naturellement tissé des liens entre eux. Ils savent se
renvoyer l'ascenseur en cas de besoin. Ils utilisent aussi des
tests identiques, destinés à mieux cerner la personnalité
de leur aimable clientèle. Ainsi, Organisation &
Management, Power Management Institute Lightec et E + R Weinberger,
notamment, proposent le test «Epoch Business Analysis».
-
- Les cent
affirmations interrogatives de ce test, auxquelles il faut répondre
«vrai», «incertain» ou «faux»,
permet- tent notamment de mesurer la capacité financière
du dirigeant concerné, ainsi que sa propension à
épargner ou à investir. L'allégation 99
(«Un bon dirigeant préfère générer
des fonds plutôt que d'emprunter le financement qu'il
estime nécessaire») revêt un intérêt
certain pour n'importe quel directeur d'entreprise. Mais,
aux yeux des scientologues, l'information prend une signification
bien particulière: pour financer les cours de la
scientologie, le recours au crédit est largement encouragé.
Ne pas s'y plier est considéré comme plutôt
fâcheux.
-
- Autre
aspect important révélé par le test: ce
que Ron Hubbard appelle «l'échelle des tons»,
soit une gradation des différents états de conscience.
Cela va de l'enthousiasme à la mort en passant par la
colère. Comme le souligne Julia Darcondo («Voyage
au centre de la secte», Editions du Trident), «la
tech (technologie de Hubbard, n.d.l.r.) consiste à évaluer
au premier coup d'œil l'état émotionnel de
l'individu ou du groupe à «manier»,
et à établir une stratégie à partir
de cet élément. «(...) Chacun sait, par
exemple, qu'il est inutile de chercher à convaincre une
personne en colère ou antagoniste. Aucun argument ne
peut l'atteindre. D'après la tech, il faut commencer
par l'amener sur un niveau émotionnel où elle
sera plus malléable.»
-
- Le cours
intitulé «L'éthique et la survie de l'entreprise»,
notamment dispensé par Power Management Institute, invite
le client à pratiquer
de singuliers exercices. Par exemple, celui qui consiste
à «donner des exemples du passé ou du présent
dans lesquels des individus, des groupes, etc. étaient
ou sont dans une condition de trahison» (section
IV du cours,
point 8).
-
-
- Les adeptes
de la scientologie ne manquent pas une occasion de mettre
sérieusement en doute l'éthique personnelle
ou professionnelle de tous ceux qui n'adhèrent pas
à leur manière de voir le monde.
-
- Mais, au fait,
que signifie l'«éthique» aux yeux des scientologues
?
La lecture de «Scientologie, introduction à l'éthique»,
l'un des ouvrages de base écrit par Ron Hubbard, est
vivement recommandée par certains conseillers en management
membres de WISE à leurs clients. Voici deux extraits,
aux pages 247 et 249 de ce livre:
-
- «II
existe, relativement au pouvoir, sept principes fondamentaux
que l'homme, dans son état aberré, n'a jamais
compris: (...) «5. Lorsque vous quittez le pouvoir, acquittez-vous
scrupuleusement de toutes vos dettes, donnez les pleins pouvoirs
à tous vos amis et partez les poches remplies de munitions,
de preuves compromettantes (pour éventuellement
faire chanter vos anciens ennemis), de fonds illimités
(déposés dans un compte privé) et d'adresses
de tueurs à gages chevronnés, puis allez
vous installer en Bulgravie (sic) et soudoyez la police. (...)»
-
- (...)
«7. Enfin, et c'est là le plus important, comme
nous n'occupons pas tous le devant de la scène,
vous devez constamment essayer d'apporter plus de pouvoir
à celui qui le détient. Cela peut consister à
lui procurer davantage d'argent, à lui rendre la vie
plus facile, à le défendre bec et ongles contre
les critiques, à éliminer l'un de ses ennemis
par une nuit sombre ou même à lui offrir le spectacle
grandiose de tout un camp ennemi en flammes pour anniversaire.»
|
-
- Le même
exercice suggère au participant qu'il examine sa propre
vie et qu'il note «les zones ou dynamiques qui sont ou
étaient dans une condition de trahison». Le mot
«trahison» peut être remplacé, un peu
plus loin dans le cours, par celui d'«ennemi» (section
IV, point 11). On ne sort pas vraiment du registre de la persécution.
-
- Les scientologues
sont passés maîtres dans l'art de la perversion
sémantique. Plus de dix mille mots ont été
redéfinis par la secte. A commencer par le mot «réalité»
qui, selon les disciples de Hubbard, «est essentiellement
accord. Ce que nous sommes d'accord
de considérer comme réel est réel.»
Dès
lors, pourquoi ne pas «se mettre d'accord»
sur de nouvelles définitions ?
-
- Dans
le cours WISE sur «le leadership efficace»,
on lit notamment: «Un bon dirigeant prend soin des travailleurs.
Il prend aussi soin de l'entreprise. Le type qui a un parti
pris pour le travailleur - le syndicaliste, l'agitateur,
le bon samaritain - ne s'occupe que du travailleur et de ce
fait il l'assassine.» Assassiner ? Bigre ! Mais dans
le glossaire de la scientologie, «assassiner»
signifie «faire échouer, se défaire de».
De toute
manière, quelle que soit la signification donnée
à ce mot, la phrase demeure incompréhensible.
Comme bien d'autres, d'ailleurs.
-
- La redéfinition
de mots, l'invention de termes
nouveaux, les sempiternelles allégories d'un goût
souvent douteux, tout cela vise un objectif précis : faire
perdre aux individus leurs propres références,
les détacher de leurs fondements éducatif et social,
les déstabiliser. «Désapprendre pour apprendre»
les nouvelles valeurs et les nouveaux principes de la scientologie.
-
- Mais
avant d'en arriver à la phase active et réellement
efficace de son intervention, le consultant hubbardien se doit
d'apprivoiser son client. Tout en douceur et en patience. H., directeur d'une entreprise industrielle du Nord
vaudois, se souvient avoir passé dix-huit heures d'affilée,
de 7 heures du matin à 1 heure le lendemain, en compagnie
de Jean-Luc Guignard, de Lightech. Après avoir été
repoussé pendant six mois, le cours sur le mana- gement
du temps a commencé le 6 septembre 1990. «Dès
que M. Guignard a su mon
salaire, nous avons lié amitié.» La moindre
difficulté, la moindre question d'organisation soulevée
par H. trouve sa solution. Le cours du conseiller d'entreprises
finit par plaire au directeur.
-
- Fin 1991,
Jean-Luc Guignard envoie à son élève enthousiaste,
et à qui il téléphonait tous les deux mois
pour avoir des nouvelles, le fameux test des cent questions.
Après analyse, il lui suggère de rencontrer Monique
Kimmeier... de la société Organisation &
Management. Le prix de ce nouvel enseignement est élevé
(27'500 fr.- /=17'200 euros). Mais le conseil d'administration donne son
feu vert le 28 janvier 1992. Une semaine plus tôt, Monique
Kimmeier a proposé
une liste de cinq garanties à H. La troisième
est ainsi formulée : «Possibilité à
moyen terme de devenir consultant d'entreprises faisant partie
des efficaces.» Suggestion plutôt surprenante !
Mais, dans l'esprit des scientologues, il va de soi que l'arrosé
ne doit pas trop attendre avant de devenir à son tour
arroseur.
-
- Durant
le mois de mars 1992, tous les lundis, H, met
sa société à nu devant sa consultante,
qui lui parle notamment de la «troisième dynamique»,
la dynamique de groupe des huit impulsions répertoriées
par Ron Hubbard. Lors d'une séance, le licenciement
d'un collaborateur (vraisemblablement
un «suppressif» selon la terminologie scientologue)
est chaudement recommandé. Et comme le conseil ne semble
pas être suivi à la lettre, Monique Kimmeier réprimande
son élève quelque peu désobéissant.
Mais la coupe est pleine. Mis en
alerte, H. convoque en avril 1992 Jean-Luc Guignard
et Monique Kimmeier. Il leur demande d'être remboursé.
«Attention, vous avez engagé le conseil d'administration.
Que va-t-il penser de vous ?» mettent en garde les consultants.
«Le conseil d'administration est déjà au
courant»), rétorque sèchement H. Finalement, le remboursement sera en partie réalisé.
-
-
- Dans
son édition du 6 avril 1987, le «Figaro littéraire»
publiait quatre pleines pages d'un article dithyrambique sur
le fondateur de la scientologie, intitulé: «L.
Ron Hubbard. Profession: humaniste.» Hubbard l'explorateur,
le philosophe, le pédagogue,
l'artiste, le romancier, le gestionnaire, le guérisseur
des toxicomanes, l'humaniste, rien ne manquait au portrait du
héros.
-
- Hélas, les auteurs de cet étrange
publi-reportage présenté comme un article étaient
des scientologues. Aujourd'hui encore, la rédaction
en chef du journal se souvient de ce très fâcheux
dérapage.
-
- Pour
en savoir un peu plus sur la véritable vie de Lafayette
Ron Hubbard (il est mort en 1986 à l'âge de 75
ans), rien ne vaut encore la lecture du livre de Russell Miller («Ron Hubbard, le gourou démasqué»,
Plon 1993). Au terme d'une minutieuse enquête, l'auteur
démonte, page après page, la biographie du gourou
américain, revisitée par l'Eglise de scientologie.
Hubbard a mis sur pied l'une des sectes les plus
riches et les plus puissantes de la planète, après
avoir maintes fois répété que e plus sûr
moyen de devenir millionnaire était encore de fonder sa propre
religion.
-
- Il y avait
du Charlot dans Hubbard. Voyez, par exemple, sa manie d'enterrer
des trésors, un des éléments récurrents
de ses vies passées sur terre, de même que sa frustration
de ne pas les retrouver dans sa vie présente. Voyez encore,
un exemple parmi bien d'autres cités par Russell Miller,
ses pitreries à l'occasion des leçons qu'il dispensait
à ses disciples. Un jour, il donna son cours en boitant,
expliquant qu'il avait remonté sa piste de temps génétique
jusqu'au moment de la guerre de Sécession, où
il avait reçu une balle dans la jambe. Il n'avait pas
eu le temps de revenir au présent.
-
- Si le
fondateur de la scientologie s'était contenté
d'écrire sa centaine de médiocres romans
de science-fiction, l'histoire
n'aurait sans doute pas retenu son nom. Mais Hubbard s'est fendu
d'une méthode pseudo-psychanalytique, la dianétique,
au début des années cinquante.
-
- Comme le remarque
judicieusement un témoin de l'époque, la
Dianétique n'a pas seulement eu du succès
parce qu'elle arrivait historiquement au bon moment, dans un
pays hanté par le maccarthysme et la terreur nucléaire.
Hubbard savait beaucoup de choses sur Freud, l'hypnose, l'occultisme,
la magie, les véritables ingrédients de sa découverte.
-
- A la
fin de sa vie, Ron Hubbard navigue sur un bateau amiral. Délirant,
déprimé, couvert d'or, il s'est entouré
de «messagères». De jeunes adolescentes en
minishort, ivres de pouvoir, qui font régner la terreur
à bord. Le «commodore» a institué
une section disciplinaire baptisée «Rehabilitation
Project Force», ou RPF. Tous ceux qui n'exécutent
pas les ordres du gourou avec assez de diligence sont condamnés
à un stage plus ou moins long à la RPF.
|
- Sens
critique
-
- Le client
de rêve du consultant scientologue est celui qui n'a jamais
suivi de cours de formation donné par un conseiller
extérieur à l'entreprise. Mais le cadre déjà
habitué à côtoyer d'autres formateurs,
ou bien initié aux différentes théories
du management aura appris à aiguiser son sens critique.
A l'instar de ce collaborateur de l'Hôpital de Moutier,
le seul à savoir qui est réellement Ron Hubbard
quand le conseiller Renaud Monnin y fait référence
devant certains cadres de l'établissement. En septembre
1992, à l'occasion de son cours de présen- tation,
Renaud Monnin précise en effet qu'il a été
formé en Allemagne, dans une école qui applique
les principes du fondateur de la scientologie.
-
- Ce même
collaborateur découvre, un peu plus tard, que les quelques
principes de rangement de bureau prodigués par Renaud
Monnin ont nécessité une pleine journée
de travail. «Une demi-heure aurait suffi !» Le consultant
voulait faire place nette. Et celui-ci de demander à
son interlocuteur si tel vase ou telle photo de famille étaient
vraiment indispensables. «Une technique abrutissante,
avilissante qui, de surcroît, met l'accent sur notre
vie privée dans le cadre professionnel.» La découverte
d'un conseiller d'entreprises scientologue dans l'établissement
hospitalier provoquera
un joli scandale dans l'établissement et fera la manchette
de la presse.
-
- Mais,
encore une fois, les formateurs scientologues savent fort
bien moduler leur comportement en fonction des personnes
rencontrées et des circonstances. René Monnier, patron de la
société Diffusair SA, à Russin (GE),
a dans un premier temps été fort refroidi par
«les promesses utopiques» d'un collaborateur
de la société Organi- sation & Management,
décidément fort active. Le cours proposé
valait plus de 20'000 fr. (12'500 euros) et ne semblait pas répondre
à ses besoins. Deux mois après cette rencontre,
fin 1992, Monique Kimmeier s'est elle-même
déplacée pour
vendre à René Monnier un cours d'organisation
personnelIe mieux adapté à sa société.
«Une méthode efficace qui a le mérite
de poser les problèmes de manière juste»,
commente le président de Diffusair.
Qui reconnaît par ailleurs s'être intéressé,
par curiosité, à la scientologie, «parce
lue je savais que c'était la source du cours que je
recevais».
-
- Jugement
plutôt positif, encore, d'un autre responsable d'un magasin
genevois qui affirme: «En trois ans de travail avec Organisation
& Management, le thème de la scientologie n'a pas
été abordé directement plus de dix minutes
sur des centaines d'heures.» Mais cet interlocuteur reconnaît
aussi manifester un manque d'intérêt pour les sectes
en général, ainsi que pour la vie et l'œuvre de
Ron Hubbard
en particulier. «Sans doute les Kimmeier
ont senti cela.» Approche à géométrie
variable, modulée en fonction des facteurs «temps»
et «réceptivité» des clients.
A quoi bon forcer la dose si ces derniers ne sont manifestement
pas (encore) disposés à aller plus loin ?
-
- Vie antérieure
-
- Tout
autre expérience, celle vécue par Mme O et M.
A.. Encore sous le choc de ce qui a failli entraîner
un écla- tement du couple. Tout a commencé en septembre
1990
lorsqu'un consultant est venu leur proposer d'améliorer
la gestion de leur entreorise
en Suisse romande. Mme O n'est pas convaincue. Un peu plus tard,
ce même collaborateur revient, accompagné
cette fois d'un autre conseiller. Mme O et M. A acceptent alors de suivre un cours. Mais ensemble.
Hélas, les cinq premières leçons ne
concernent qu'A, tandis que sa femme demeure sur
la touche. «Pour vous, j'ai quelque chose de mieux»,
suggère le consultant. A partir de janvier 1991 commencent
alors de bien étranges leçons. Le conseiller demande
par exemple à son élève de s'asseoir en
face de lui, de le fixer des yeux sans jamais détourner
le regard. Puis de dire des nombres,
n'importe lesquels, à haute voix.
-
- Lors
d'une autre rencontre, le conseiller d'entreprises parle à
Mme O. de ses vies antérieures, lui annonce qu'elle
menait jadis une vie dépravée et que sa grand-mère
était une sorcière. «J'aimerais faire de
la Dianétique avec vous», s'entend dire Mme O.
Réticente quelques semaines auparavant encore, Mme O. finit par accepter d'invrai-
semblables pratiques
: «Il
me touchait à certains endroits du corps et je devais
dire merci.» Un exercice de conditionnement pratiqué
sur tout débutant scientologue.
-
- Quant
à M. A, le consultant lui propose de participer
à une conférence dans un restaurant de Carouge.
Curieux, il s'y rend. Parmi la vingtaine de participants
figure un personnage venant des Etats-Unis. Le thème
de cette conférence: le communisme et le fascisme
dans le monde. «Complètement bidon !» se souvient
aujourd'hui M. A. A ce moment-là, le couple
réalise qu'il a été embarqué dans
une spirale infernale.
Il décide enfin d'y mettre un terme. Coût de l'opération:
quelque 28'000 fr. (17'500 euros)
-
- «L'embrigadement
?
C'est un
crime!» déclare avec un brin
d'indignation Peter Molnar, le scientologue libre-penseur
de Suisse romande. Hélas, ni Ron Hubbard ni ses disciples
les plus fervents ne semblent partager cet avis. Dans un
fascicule de la secte daté d'octobre 1985, Hubbard
s'exprime ainsi: «Quand quelqu'un s'inscrit, considérez
que c'est pour l'éternité. Ne permettez à
jamais
une approche de type «esprit ouvert». (...)
Quand nous faisons réellement et correctement l'instruction
de quelqu'un, il devient un tigre,»
-
-
- L'échafaudage
du système hubbardien repose sur quatre principaux
piliers: le bouddhisme, la théosophie, la psychologie
et la science-fiction. Cette dernière est assurément
l'élément le plus important. La cosmogonie
élaborée par Hubbard s'inspire en effet largement
des histoires de bandes dessinées.
-
- A la
fin des années soixante, le chef de la secte a publié
les grades supérieurs de cette dernière, appelés
«Operating Thetan» (OT). Le thétan, esprit
immortel, aurait des capacités bien supérieures
à celles que l'homme peut imaginer. Par un prétendu
travail initiatique, l'adepte est censé traverser
les différents grades scientologiques afin, précisément,
de revitaliser son thétan. Bien que considérés
comme secrets par les scientologues, les niveaux OT sont connus
du public. Le premier, OT 1, consiste en une série d'exercices,
tels que marcher dans la rue en comptant les gens jusqu'à
ressentir
de l'euphorie et parvenir à une sorte de réalisation.
-
- Arrivé au second stade
(OT 2),
l'adepte lutte contre une liste d'affirmations et de négations
qui n'en finissent pas, du genre «je dois exister»
et «je ne dois pas exister». Il doit s'imaginer
voir une lumière et ressentir un choc à
chaque phrase.
-
- Une fois
le problème des antagonismes résolu, le nouvel
OT 2 est prêt à traverser «le mur du feu»
du niveau OT 3. Il apprend alors, révélation inouïe,
qu'il y a soixantequinze millions d'années la Terre
faisait partie d'une Confédération galactique
régie par un prince maléfique du nom de Xénou.
Hélas, cette Confédération souffrait
d'une surpopulation massive. Pour
résoudre ce problème, Xénou envoya sur
terre les gens de quelque septante-six planètes différentes,
avant de les détruire. Capturés au moyen d'un
rayon paralysant, puis congelés et empaquetés,
les thétans ont été rassemblés dans
des volcans.
-
- Des bombes thermonucléaires y ont alors
explosé. Ensuite, pendant trente-six jours, on a
implanté des images de sociétés terrestres
dans ce qui restait de ces pauvres victimes. Toujours selon
Hubbard, toutes les cultures et religions qui ont suivi ces
tragiques événements découlent de
ces implantations hypnotiques. Sous l'effet de la déflagration
nucléaire, les thétans ont été malencontreusement
rassemblés par grappes. Autrement dit, mon «je»
est tenu prisonnier par des centaines de thétans collés
à lui, les «body thetan», comme les a appelés
Hubbard. L'apprenti OT 3 doit se débarrasser de ces intrus.
«Un long travail qui requiert du soin, de la patience
et de la bonne audition», prévient Hubbard.
-
- OT 8
est le grade le plus haut actuellement délivré
par la secte. Il donnerait le pouvoir d'être cause sur
la matière, l'énergie, l'espace et le temps,
subjectifs et objectifs. Dieu n'a qu'à bien se tenir!
-
- (Sources:
Jan Atack, ex-scientologue, «The Total Freedom Trap»,
Tetha Communications, 1992,. Paul Ranc, «Une secte
dangereuse», Editions Contrastes, 1993.)
|
-
|