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 POURQUOI ENTRE-T-ON DANS UNE SECTE ?
 
COMMENT LES SECTES NOUS RENDENT VICTIMES
 
Illustré par deux témoignagnes d'ex-adeptes des Témoins de Jéhovah et inspiré par les recherches de René Girard, Roland Huckel, professeur de philosophie à Strassbourg, décrit les mécanismes de nos comportements. Comme lorsque nous sommes au service d'une nouvelle entreprise, d'un nouveau patron, nous avons sans doute tous, à divers degré pour être bien vu, cette tendance à baisser notre garde au sujet d'attitudes, voire de contraintes, qui dans d'autres circonstances nous auraient fait réagir.
 
1. Nouvel éclairage sur nos activités. Les victimes émissaires
 
2. Les mécanismes des sectes pour lier leurs membres
 
3. Interview d'un ex-adepte des Témoins de Jéhovah
 
4. La méconnaissance victimaire
 
5. Oeuvres principales de René Girard
 
RENTRER DANS UNE SECTE RESULTE-T-IL D'UN CHOIX ?
 
2. Texte de Roland Huckel : Mais comment donc les sectes nous séduisent-elles ? (mars 1989)
 

 
 
I. NOUVEL ÉCLAIRAGE SUR NOS ACTIVITÉS
 
1. NOTRE REFLEXE DU BOUC EMISSAIRE ET LES SECTES.

Depuis plus de vingt ans, les recherches de René Girard (né en 1923, Avignon, professeur dans les Universités des Etats-Unis) ont remis en question tous les systèmes anciens et modernes de la pensée. Le Dictionnaire des Religions de Monseigneur Poupard (Presses Universitaires de France) lui réserve une page. En 1978, j'ai découvert l' hypothèse girardienne et je l'ai trouvée si pertinente que j'ai immédiatement résumé à l'intention de mes élèves de terminales en classe de philosophie "La violence et le sacré", ainsi que "Des choses cachées depuis la fondation du monde" (les deux aux Editions Grasset).

En prenant sous la loupe tous les textes anciens, profanes et sacrés, grecs, hébreux, latins, etc ... René Girard remarque que tout le tissu de nos discours, classiques et modernes, est cousu d'un seul fil blanc : le mécanisme d'imitation, qui, par la concurrence, aboutit au sacrifice d'une victime. La force de ce mécanisme mimétique est notre désir fou d'être un autre, plus prestigieux, de posséder ce qui le valorise (ses qualités, ses atouts, ses biens ses personnels, sa chance, etc...).

Comme nous sommes plusieurs à désirer la même chose, nous sommes amenés inévitablement à employer tour à tour ruse et violence, et si nous sommes vainqueurs, c'est dans chaque cas en laissant derrière nous des perdants, des victimes émissaires; celles-ci nous les présentons alors comme défaillantes, coupables ... Le désir d'être parmi les 144'000 privilègiés de Jéhovah pour l'éternité, est glorieux, mimétique : il est aussi victimaire et aboutit à la division en 3 castes.

La 1ère : celle des "oints", en tout petit nombre, 2ème : celle des Jéhovistes non élus, parqués dans un paradis terrestre et 3ème caste, celle qui nous concerne tous, les non Jéhovistes, convoyés vers un appareil d'incinération! Lutter pour obtenir un privilège (phase mimétique) c'est toujours jouer des coudes et écarter, piétiner s'il le faut, les concurrents (phase victimaire) . La liaison entre ces deux phases est la découverte de base de R. Girard. Admirer un gourou, c'est, à long terme, le servir, se sacrifier pour lui. Voilà le drame de victimes de sectes: il est mimétique et victimaire.

Moi et mon concurrent, nous formons les doubles mimétiques, les frères plus ou moins ennemis. Notre objectif commun est de ressembler à un modèle extraordinaire, imité par beaucoup d'autres. Le désir des autres induit et canalise notre désir (nous ne voulons pas un objet pour ce qu'il est, mais parce qu'il nous est signalé comme valeureux par le faisceau de convoitises des autres: principe No 1 de la publicité). Fascinés par le modèle, par le tiers qui figure au sommet, les doubles mimétiques de la base ferment le triangle d'une situation donnée (la secte des témoins de Jéhovah par exemple) à l'intérieur duquel l'objet convoité dès le début, la compétence en discussions bibliques, est vite oublié au profit de réalités personnelles ou du prestige d'un seul.

Quand les conflits s'exacerbent, le grand modèle, le maître à penser, est menacé; lui qui était sacralisé, risque d'être bientôt accusé d'être le coupable de tous les désordres; nous sommes bientôt tous contre un, et à partir de là le bouc émissaire, chef ou non, est désigné puis inéluctablement expulsé ..."Tout roi est une victime en sursis" dit René Girard et cela explique tous nos revirements politiques.

Si le chef tient bon, reste intouchable, comme y sont arrivés longtemps Hitler et Staline, alors les victimes sont plus insignifiantes mais aussi plus nombreuses : les paysans mal organisés, les infirmes et vieux, les étrangers et nomades, les prisonniers de guerre, les officiers perdants, les petits commissaires de province, etc ... Règle du jeu de tout chef : plutôt que de se faire déboulonner de son socle glorieux, accuser un sous-groupe de tous les maux et l'écraser de façon spectaculaire (en fabriquant des preuves). Régner, c'est purger. Et non seulement dans les sectes jéhovistes, moonistes, scientologues, etc ... C'est ce réflexe de purification obsessive, qui, depuis des milliers d'années, entretient la chaîne interminable des fondations, suivies automatiquement d'exclusion de dissidents qui vont faire par ailleurs une nouvelle fondation, etc ...

La prolifération actuelle des sectes internationales, religieuses et politiques, représente un chaînon de cette "génération spontanée" des sécessions, dont le moteur est à présent connu : nos réflexes mimétiques à conclusions victimaires.

2. POUR NOUS BLANCHIR, NOUS NOIRCISSONS LES AUTRES !

Chaque société, chaque secte, fonctionne comme un triangle mimétique qui élimine ses déchets vers le bas, vers l'extérieur. Les jéhovistes qui réfléchissent puis critiquent les dogmes officiels, sont vite isolés puis exclus, punis : personne n'a plus le droit de leur parler, ils sont contagieux !

La Société ne se donne de valeurs positives qu'en s'opposant à la valeur négative de ses doubles mimétiques : les Eglises et les Etats. Nous nous valorisons constamment en dévalorisant quelqu'un de l'entourage : nous appelons cela vanité, orgueil, égoïsme, pêché mignon: nous concluons ainsi que nous obéissons, comme selon un instinct animal en nous, à notre mécanisme mimétique de la victime émissaire, qui fonctionne en nous 24h sur 24.

Il s'agit des lois non dites de notre conduite double; les dire serait les rendre inefficaces et impraticables, ce serait nous trahir sur la place publique, nous signaler comme victimes à expulser, comme coupables des désordres ...

Ces lois non dites s'appliquent réellement mais avec la complaisance de tous ou la complicité de chacun. Nous ne voulons pas nous priver du mimétique ni du victimaire, ni de la concurrence, ni de la rivalité, ni de nos purges, ni de nos dissidences. Nous n'aimons pas qu'un curieux sans respect vienne analyser nos comportements agressifs : ceux-ci nous essayons de les faire passer pour normaux (tout le monde le fait), pour nécessaire (comment faire autrement !) et pour bons (seule façon de rétablir la paix).

3. POUR NOUS CACHER LES "LOIS NON FORMULEES", NOUS NOUS FORMULONS A NOUS-MEMES DE BEAUX MENSONGES

Nos façons de parler entre nous, d'expliquer les événements du monde, ont toujours évité d'analyser nos jalousies, nos manoeuvres secrètes, nos saintes colères, comme mécanisme principal. Encore aujourd'hui nous considérons comme secondaires ou insignifiantes les études à ce sujet, qu'elles soient évangéliques, marxistes, freudiennes ou mythologiques ... Les formuler comme mécanismes universels, ce serait risquer de nous voir démasqués, de voir échouer toutes nos entreprises. Depuis que nous parlons, selon une coutume culturelle inscrite dans nos gestes et dans nos langues, nous nous mentons à nous-mêmes et aux autres : nous savons aussi que nos interlocuteurs en font autant. C'est cette stragétie hypocrite, mais générale, que René Girard appelle le système de méconnaissance victimaire culturellement organisée, qui, seule, permet à un groupe humain d'avancer en luttant, sans s'accuser lui-même de laisser des cadavres sur son itinéraire.

Ce ne sont pas seulement les sectes qui génèrent des victimes sur leur passage, ce sont toutes les institutions, civiles et militaires, publiques et privées, laïques et religieuses. Les groupes se purgent régulièrement pour conserver leur unité et leurs identités et, à cet effet, ils ont besoin d'un beau discours officiel qui nous couvre à l'avance tous les coups bas portés aux concurrents menaçants, aux contestataires violents ou aux victimes émissaires ...

C'est ce même besoin permament d'auto-valorisation par dévalorisation des adversaires qui donne une dérive, mimétique et victimaire à toutes les célèbres théories officielles d'explication scientifique, politique, économique, philosophique même et religieuse surtout. Nos connaissances sont nos illusions: elles sont motrices, elles nous permettent de vivre et parfois de progresser, mais elles nous enfoncent toujours davantage dans la violence, destinée à arrêter nos violences ...

Un jalon important: le meurtre du Christ innocent, un non-sacrifice historique sans coupable qui dénude le fil blanc de notre tissu de mensonges justificatoires, qui montre l'innocence des victimes dont nous disons qu'elles sont coupables, que leur sacrifice est indispensable à notre santé sociale, etc ... Le mécanisme mimétique et victimaire s'est dévoilé publiquement à ce moment là, il y a deux mille ans, revoilé aussi tôt par nos réflexes de méconnaissance victimaire, par nos essentialismes !

Chaque déclaration de chef, gourou ou non, obéit aux pulsions mimétiques (de réunion communautaire, de climat amical et chaleureux) et aux réflexes victimaires (d'exclusions nécessaires à l'unité dogmatique).

Chaque culte d'un gourou religieux ou d'un héros national aboutit à une sacralisation, puis, après un long conflit, à son remplacement pour un nouveau héros, un successeur au gourou, à la désacralisation de l'ancien. Une secte est un groupe en phase ouverte et mimétique de sacralisation d'un maître à penser, avec, à l'ombre, les préparatifs de sa chute, de sa désacralisation victimaire. D'où les revirements cycliques de nos mouvements ...

(Roland Huckel, professeur de philosophie à Strassbourg)


  II. LES MECANISMES DES SECTES POUR LIER LEURS MEMBRES

LES TEMOIGNAGES VECUS DES RESCAPES DE SECTES RADIOGRAPHIENT
NOTRE SYSTEME VICTIMAIRE DE MECONNAISSANCE ORGANISEE
 
Les articles qui suivent vont analyser les mécanismes utilisés par les sectes pour lier les membres, pour
les tromper sans qu'ils s'en aperçoivent. L'amitié intérieure aux communautés sectaires fonctionne comme un réseau d'auto-mensonges, complaisants, dont nous dressons, une liste, encore incomplète ...
 
Nous y voyons à l'oeuvre le système de méconnaissance à effet victimaire, que les faux maîtres spirituels sont des champions à montrer. En psychologie, sociale et appliquée, nous avons beaucoup à apprendre des gourous.
 
1. DES AMIS QUI ME DENONCENT, QUI M'EXCLUENT !
 
Voici, le témoignage d'un ancien Témoin de Jéhovah de Mulhouse, Bernard, et deux convocations bien instructives ...
 
"Je fus confronté pour la première fois avec les Témoins de Jéhovah à l'âge de 12 ans. La mère d'un de mes camarades d'enfance me parle de "La Vérité" et m'explique de surprenantes prophéties bibliques. Elle dit que je n'atteindrais jamais l'âge de vingt ans car la fin, du monde viendra avant, etc. En juillet 1965, je me fis baptiser lors de l'Assemblée Internationale de Bâle. A mesure que s'approchait la date fatidique de 1975, les esprits s'échauffèrent. Ayant mis en doute leur datation de la création si peu scientifique de 6 x 7000 ans, je fus taxé d'évolutionniste et on évite de me fréquenter. Mon rapport d'activité était en baisse ... On me reproche aussi la fréquentation de cours du soir d'ordre professionnel alors que la fin est si proche ...
 
Les Témoins de Jéhovah ne devraient s'entretenir que de choses positives pour l'Organisation et l'on est encouragé à ne fréquenter que les bons éléments ...
 
Un autre "frère" fut exclu alors même qu'il se trouvait emprisonné comme objecteur de conscience parce qu'il avait été trop entreprenant avec sa fiancée. Ayant été dénoncés pour avoir salué une soeur exclue (de 60 ans, qui avait oeuvré pendant 25 ans dans le groupe), mon épouse et moi -même furent convoqués devant leur "Comité Judiciaire" pour être réprimandés publiquement. Suite à ces évènements (janvier 1975) je me retire de l'Organisation par lettre recommandée. Aussitôt on m'exclut.
 
Les Témoins de Jéhovah n'organisent rien pour ceux qui souffrent de la famine et des maladies, comme les Eglises. Ils ne sont solidaires qu'entre eux. Leur amour n'est qu'une forme d'émulation où tous se surveillent les uns les autres. Eux seuls ont la vérité. En dehors de l'Organisation, point de salut.
 
Beaucoup d'anciens membres ne croient plus en la "Société" mais restent prisonniers, par superstition, du système ... Ou aller, pour un exclu ...?
 
Après de longs détours, il m'a fallu plus de dix ans pour comprendre que la vraie religion n'est pas une institution humaine : l'Eglise de Jésus-Christ est formée par l'ensemble des croyants et nous n'en connaissons pas les limites ... " (Extraits du mensuel des Paroisses du consistoire Réformé de Mulhouse. "LE RALLIEMENT PROTESTANT" de mai 1988)
 
Voici 2 convocations au comité judiciaire des Témoins de Jéhovah
 
En les lisant, je me crois revenu au temps de l'occupation de l'Alsace par les nazis et au système de délation qui régnait alors.
 
Le 16/11/1974 Bien chers frère et soeur ...
Le comité judiciaire de la congrégation de Saint­Louis Nord a jugé bon de vous convoquer personnellement le Samedi 23 novembre 1974 à 17 h 30 à la salle du Royaume pour le motif de relations avec un exclu.
Désireux de vous apporter l'aide nécessaire afin de garder sûre la parole de Jéhovah, nous espérons vous retrouver au jour et heure indiqués (Gal. 6/1 e).
Pour le Comité, et votre frère, Le surveillant-Président
 
Le 13/05/1987 Les anciens de la Congrégation de S. à Frère T.
 
Cher frère,
 
Nous serions très heureux de pouvoir nous entretenir avec toi, dans le but de pouvoir t'aider, particulièrement en rapport avec le principe contenu à II Cor 7.1 concernant la souillure de la chair.
Pour cela, nous aimerions te rencontrer à la Salle du Royaume le vendredi 15 ami 1981 à 18h env.
Reçois, cher frère, l'expression de notre amour fraternel. Signé : Frère D
 
Je relève quelques cas d'auto-mensonges et de procédés de méconnaissances présentés par ce court texte.
  • Déguiser les démissions volontaires d'un membre en décision prise par le responsable d'exclure ce membre
  • Encourager la délation des faiblesses des autres membres auprès du Comité Judiciaire : c'est un "acte d'amitié" envers eux.
  • Parler de charité chrétienne pour l'appliquer seulement aux membres du groupe et non au "prochain", aux enfants qui meurent de faim en Afrique ...
  • Appeler "amour des autres" notre habitude de nous surveiller réciproquement pour dénoncer les faibles ...
  • Appeler d'un mot, savant et noble, l'usage de fumer ("la souillure de la chair"). C'est sans doute le procédé le plus utilisé actuellement dans les milieux pédants de notre société (qui se croit très cultivée) !
  • Ce reproche d'auto-mensonge, nous le méritons tous quand nous voulons éblouir notre auditoire par des citations érudites, par des allusions en grec ou en latin, etc ... Nos balayeuses de mairie ne sont-elles pas des "techniciennes de surface"

2. DANS LES AUTOS MODERNES NOUS AVONS LA DIRECTION ASSISTEE, DANS LES SECTES ABUSIVES NOUS AVONS L'AMITIE ASSISTEE ...

Le rapport suivant a été établi grâce aux renseignements fournis par Bernard, qui se bat avec et contre les Témoins de Jéhovah, avec et contre les juges et les assistantes sociales (et les psychologues experts) pour avoir la garde de ses deux enfants, confiés à la mère, une fanatique des Salles du Royaume.

Après des années d'expérience de la vie des Témoins de Jéhovah, j'arrive à la conclusion suivante en ce qui concerne ce "chaleureux climat d'amitié" qui régnerait dans cette communauté et dont les rescapés parlent avec nostalgie. Ce climat d'amitié est effectivement ressenti comme tel par chacun. Comme chaque promeneur découvre quelques arbres sans pouvoirr comprendre si la forêt est un abri amical ou un piège sournois, ainsi chaque disciple de secte vit son aventure dans un champ restreint, dans un cocon protecteur, sans savoir à quoi va servir ce cocon : à son bonheur personnel. ou bien à l'intérêt supérieur de la "Société des Témoins de Jéhovah." Voici quelques réflexions à ce sujet.

3. COUPURE : NOUVELLE NAISSANCE

A l'entrée dans le groupe des Témoins de Jéhovah, la recrue perd très vite toute vie privée et toute passion personnelle :elle participe, après son travail professionnel, à 3, souvent à 5 réunions hebdomadaires. Adieu les copains ! Fini la télé et le cinéma ! Plus de foot, ni de tennis ! Une coupure brutale se produit par le passage du genre moderne de vie au genre qu'étaient censés vivre les anciens hébreux en Palestine, au système théocratique et patriarcal. A présent, l'emploi du temps est règlé comme du papier musique. "Que vais je faire ce soir ?" Quelqu'un a déjà réfléchi à cette question et y a donné sa réponse, dirigée par la "Tour de Garde".

Il n'y a plus aucune autonomie, il n'y a plus aucun point de repère habituel (tel ami, tel bar, tel terrain de foot ...) : la personnalité authentique du Témoin de Jéhovah reste au vestiaire, que dis-je? Elle n'existe plus. Une nouvelle naissance s'effectue.

4. IL SE FORME UNE NOUVELLE IDENTITE

La personne, avant et après l'entrée dans le groupe jéhoviste, n'est plus la même. En parlant d'elle-même elle dira : "L'année dernière, j'étais ceci (inconscient, irrespectueux, effronté, imprudent et impulsif, etc ... ). A présent, j'ai changé en mieux, je suis en effet cela (réfléchi, respectueux, poli, prudent, maitre de moi, etc...)" En quoi l'auto-suggestion complaisante remplace toute observation objective ! Les mots en usage dans les discours moralisateurs des anciens produisent des rêves puis des fantasmes, enfin des certitudes : j'ai changé, je ressemble aux autres Témoins de Jéhovah, je suis aussi aimable qu'eux, aussi prévenant, aussi souriant et serein: j'ai une nouvelle identité et elle est formidable.

Du 3ème niveau d'initiation (et d'imitation par sympathie), je monte au 6ème : c'est bientôt le baptême! Autour de moi tout le monde m'y pousse ... Dans les moments de découragement, j'allonge ma mine: immédiatement les "amis de service" accourent, me distraient, m'entraînent. Eux aussi ont passé par là, mais maintemant, grâce à la Société, ils savent. Ils savent quoi ?

5. SECRET : UN ESPOIR A COURT TERME

Ils savent qu'ils vont bientôt vivre les jours heureux du paradis retrouvé, du millénium qui va commencer. Les Témoins de Jéhovah, grâce à l'optimisme contagieux de leurs 18 prophètes américains de Bethel ont la chance de croire au proche retour. du Christ ... à court terme. S'y préparer ensemble, marcher au pas de plus en plus vite, avancer vers la Porte du Paradis en priant et en Chantant, voilà le sens de l'amitié, exaltante et moralisante, des Témoins de Jéhovah.

C'est l'amitié de procession : on avance en rangs par trois ou quatre sur un tapis de fleurs de toutes les couleurs et de tous les parfums, on suit les cheveux blancs des anciens de la communauté. On se donne en même temps en spectacle aux foules extérieures, aux malheureux non initiés; on montre au public la joie rayonnante d'avoir trouvé la voie préparée par Jéhovah par ses élus ...

6. VOICI L'EQUATION CHARISMATIQUE : PAROLE DE L'ANCIEN : PAROLE DE DIEU

Dans cette procession, amicale et joyeuse, mais ordonnée minutieusement, chacun progresse jusqu'au 7ème niveau : jusqu'au baptême public. A présent l'initiation est terminée, mais non la surveillance. Les Anciens voient tout, c'est un devoir pour chacun de les informer, un honneur même. Ils écoutent mais parlent peu : car quand, solennellement, en Assemblée, ils font connaître leurs décisions ou leurs interprétations, ils font connaître les décisions de Jéhovah et les interprétations, les volontés de Jéhovah. Ils sont les porte-parole de Jéhovah, les arbitres ultimes. Ils sont donc incontestables. Ils donnent le ton et c'est dans ce ton que se déroulent toutes les conversations dans et autour de la Salle du Royaume.

Quand l'assistant a parlé, donc quand Dieu a parlé, les assistés ne peuvent que répéter, que se répéter les uns aux autres, ce message extraordinaire. Si discussion il y a, elle s'arrête aux limites fixées à l'avance par les consignes officielles : on discute, seulement et gentiment, pour empêcher les amis de l'entourage d'aller trop à gauche ou à droite de la ligne officielle, fixée par la grande Société.

7. AMITIE ASSISTEE

Le sentiment d'amitié, réciproque et chaleureuse, est ressenti intensément par tous les participants dans la Salle du Royaume. Il ne peut être examiné que de l'intérieur, du vécu, à partir du dogme que tout est blanc et parfait à l'intérieur, que tout est noir et pourri à l'extérieur. Plus le monde fou tombe dans les catastrophes, plus la Société des Témoins de Jéhovah monte dans les hautes sphères des humains, réconciliés entre eux et réconciliés avec les animaux de la création ...

Vivre en harmonie avec les ennemis, c'est possible, c'est réalisé déjà à toutes les réunions des Témoins de Jéhovah. La paix amicale des hommes entre eux, elle est réalisée là, expérimentée ... En réalité, elle est mise en scène et surveillée par le régisseur de service. Maternés et paternés ainsi, les jéhovistes se sentent rassurés sur tous les plans, rechauffés, ombragés, climatisés comme des poussins sous les ailes de la mère poule. Ils sont traités comme les pupilles sont gérées par l'Assistance Publique, leur Providence.

Conditions: que ces jéhovistes regrettent et rejettent leur honteux passé de catholiques, de protestants, d'athées, leurs exploits militaires, leur dévouement pour le service de l'Etat satanique,leurs inavouables amours érotiques, leurs ambitions matérialistes, etc ...

Conséquence : béatitude assurée. Sentiment non pas de simple sécurité, physique ou morale, mais de chance exceptionnelle, de chance d'être élu personnellement par Jéhovah, d'être sauvé pour l'éternité !

8. VOILA D'AUTRES PROCEDES DE MECONNAISSANCE VICTIMAIRE, D'AUTO MENSONGES

  • Nous jugeons notre société selon un préjugé favorable, justifiant notre adhésion et notre investissement en nous basant seulement sur la vision proche des "arbres" et non sur le dessin global de toute la "forêt" Nous connaissons cette différence mais nous faisons semblant de l'ignorer :auto-mensonge.
  • Nous faisons aussi semblant de croire à l'idéal commun : l'idéal, l'essence éternelle, voilà le chef d'oeuvre de la méconnaissance victimaire : les idéalistes sont les premières victimes des gourous ! Les Jéhovistes font de la simulation selon l'image partielle et fausse, qu'on leur présente du modèle de vie des anciens hébreux. Ils sont tous secrètement conscients qu'il s'agit d'un faire comme si, d'une comédie toute montée, mais ils ne l'avoueront que le jour où ils quitteront la Société des Témoins de Jéhovah. En attendant, ils font des efforts douloureux, passent par des épreuves initiatiques. Ils ignorent ce que nous savons grâce à René Girard : que tout modèle approché se transforme rapidement en obstacle traumatisant, tout imitateur zélé en victime émissaire.
  • Par les adjectifs, les instruments de base de nos pieux mensonges, que nous nous attribuons, nous continuons notre fiction mimétique, nous nous encourageons dans nos illusions toniques, nous nous modelons (avec plaisir) en exemple à suivre par notre entourage.
  • Prendre les paroles du gourou pour les paroles de Dieu, voilà l'exploit mimético-victimaire par excellence. Si nous arrivons à ce stade, le gourou sait qu'il a réussi à la perfection son scénario d'escroquerie sprirituelle : il se félicite. Nous, par contre, nous nous sentons éclairés, valorisés, par la gloire extraordinaire de "notre" maître. Plus nous le faisons briller, plus nous sommes personnellement éclairés, heureux : ce mouvement double suit la coùrbe montante et forme une asymptote délirante, une confusion. mentale où réalité et fiction sont superposées en une seule image. La transe mimétique est l'étape finale qui peut faire tout basculer : dans la gloire et/ou dans l'horreur.
  • Dire du mal des parents, des conjoints, des enfants non jéhovistes, voilà l'auto-mensonge, voilà notre auto-destruction victimaire qui commence : la malédiction des "autres" amplifie la glorification de "nous". Plus un acte nous coûte, plus il est précieux. Comme l'or.

(Roland Huckel, professeur de philosophie à Strassbourg)

Tous ces procédés d'auto-mensonges vont se comprendre plus facilement à la lumière de l'interview suivante.


III. INTERVIEW D'UN EX ADEPTE DES TEMOINS DE JEHOVAH

1. DES AMIS AU SOURIRE MORALISATEUR

Faubourg d'une petite ville alsacienne. Une villa dans une pinède. Une famille qui vient de construire ... Deux enfants en bas âge. Le père, 29 ans est mécanicien d'entretien dans une usine proche. Nous l'apellerons Olivier, Monsieur ou Madame Oliver.

2. UNE AMITIE SANS CONFIDENCES !

Comment êtes-vous devenu Témoin de Jéhovah ?
Mr O : En juin 1986, j'eus la première visite des Témoins de Jéhovah :j'ai acheté leur livre rouge: "Comment vivre sur une terre qui deviendra un paradis terrestre ?" ... Nouveau contact en avril 1988, puis après un déménagement, j'accepte une étude biblique une fois par semaine chez moi. Les instructeurs venaient de
loin (20 km); m'offraient leur temps sans demander de compensation : leur motivation n'était donc pas commerciale, comme le prétendent les détracteurs des Témoins de Jéhovah.
 
Dans vos conversations, avez-vous livré des confidences personnelles ?
Mr O : Jamais je ne me suis confié à qui que ce soit, personnellement, dans le cadre de nos rencontres et réunions Témoin de Jéhovah. Cela ne se fait pas. Nous ne parlons que des grandes questions générales, jamais de petits problèmes individuels. J'en avais pourtant de ces problèmes : mon épouse, ne partageait pas mon enthousiasme, elle a très vite refusé de participer à mes études bibliques et finalement m'a demandé d'arrêter ces entretiens à domicile. Ma réaction a été brutale : je me suis déplacé tous les vendredis soirs à 20 km à la réunion; là bas, je me sentais très bien reçu, chaleureusement même.
 
En quoi consistait pour vous cette chaleur amicale?
Mr O : C' était pour moi une vraie joie de me rendre à la Salle du Royaume le vendredi : j'y retournais donc aussi le dimanche ... Tous mes contacts avec les autres étaient sympa. Jamais de faux ton: jamais de potins malveillants, des propos envieux ! Rien de négatif. Et ce n'était pas seulement un échange de belles paroles : on échangeait aussi des services. Ceux qui construisaient, comme moi, pouvaient compter sur l'aide manuelle de l'un ou l'autre Témoin de Jéhovah ou encore sur l'assistance d'un spécialiste. J'ai été particulièrement touché en voyant des retraités m' inviter chez eux comme si j'avais été leur fils
 
N'avez-vous subi aucune pression ou suggestion insistante de la part de vos amis pour vous comporter ainsi et non autrement?
Mr O : Non, je n'ai jamais été soumis à aucune pression, à aucun chantage ... Des suggestions m'ont été faites mais très discrétement, amicalement, toujours des petits conseils, des mises en garde gentilles. Mes relations avec tout le monde étaient, j'ose à peine dire le mot, parfaites. J'explique cela ainsi : chez les Témoins de Jéhovah on se sent bien, on n'a plus aucun souci majeur, on est tous sûrs d'être dans la bonne voie, on se sent protégés contre tous les malheurs possibles. Je vais jusqu'à dire et je pèse mes mots : on n'a plus peur de la mort : on a devant soi l'image d'un paradis et on se réjouit au contraire d'y vivre bientôt : c'est exaltant ! c'est relaxe aussi.

3. L'ATTENTE JOYEUSE DU PARADIS IMMINENT ENLEVE TOUTE PEUR DE LA MORT

Autrement dit pour les Témoins de Jéhovah la mort n'est pas tragique comme pour les catholiques et les protestants.
Mr O : Mais pas du tout : voilà pourquoi nous préférons voir mourir un enfant plutôt que de le savoir souillé impurement par du sang transfusé ... Et puis attention, nous serons tous rejetés par tout le monde cela nous donne un destin commun, une grande solidarité interne, cela resserre nos liens, cela prouve que nous sommes sur la bonne voie ... Cela va même très loin : en voyage dans le Midi ou le Nord de la France, un Témoin de Jéhovah se retrouve chez lui avec les mêmes coutumes, le même langage, la même amitié chaleureuse ... En un mot, on est fraternel.
 
Vous n'étiez pourtant pas encore frère puisque, non baptisé.
Mr O : C'est cela: je m'y préparais ardemment.
Mme O : J'ai toujours été étonnée: je n'y croyais pas à cette fraternité bizarre, trop gentille !
Mr O : Au début, on y croit à cette amitié communautaire, on imite le comportement de tous, on est content de la serviabilité des autres; vraiment chacun donne plus qu'il ne reçoit chez les Témoins de Jéhovah. Il n'y a pas de calcul d'intérêt : on aide de bon coeur. Aucun matérialisme : on ne parle pas d'argent; les soucis matériels sont les moindres.
 
Vous ne distinguiez pas les frères et les non frères? Les Anciens et la Grande Masse ?
Mr O : Ah si ! Les Anciens ont un rôle primordial : ce sont pour ainsi dire nos modèles: c'est eux qui président à la prière commune, qui font des exposés d'une heure ... Ce sont nos enseignants: ils gérent aussi les dialogues, donnent la parole à tel et non à un autre, indiquent quel thème doit être traité. Les questions sont d'ailleurs programmées dans le monde entier par une publication mensuelle : "La Tour de Garde".
 
4. LA TOUR DE GARDE DU MOIS, QUE TOUT LE MONDE ETUDIE
 
Est-ce que jamais personne n'a posé de question non programmée ?
Mr O : C'est impensable cela. Les questions prévues suffisent. Le succès de ces réunions est tel que des gens viennent déjà à 14 h pour la séance de 15 h. Chacun se sent poussé à aller de l'avant, dans un mouvement d'ensemble, toujours amical et gentil. Arriver au plus vite au plus haut ni veau, au 7ème, cela devenait même plus important pour moi que les sentiments de ma femme et les problèmes de mes enfants ... Je sentais bien qu'autour de moi, tout le monde était charmant, personne n'aurait été capable de me mentir.
 
Vous parlez encore comme si vous étiez resté dans le groupe
Mr O : C'est que je regrette vraiment cette joie de l'amitié partagée, extraordinaire. C'est bien dommage que toute cette construction repose sur des mensonges et sur des erreurs. C'était trop beau...
 
Et maintenant avec le recul, comment jugez-vous ce climat d'amitié ?

5. MES AMIS TEMOINS, DE JEHOVAH: DE GENTILS ROBOTS DU DEVOIR

Mr O : De l'extérieur, je vois tous les fidèles Témoins de Jéhovah comme de gentils robots. Je dis robots parce que je me suis rendu compte à présent qu'il n'ont plus l'usage de leur libre arbitre, qu'ils n'ont aucun droit, aucune possibilité de critiquer la théorie officielle de la Société. Au moindre doute, vous êtes suspect, écarté, on ne vous parle plus, vous ne recevez plus aucun sourire ... on vous exclut très vite officiellement. Le sens du dialogue, que nous tenions, était donc tout à fait conventionnel, surveillé aussi. Chacun se surveillait.

On parle tellement des droits de l'homme en 1989. Avez-vous l'impression qu'ils étaient respectés dans votre climat chaleureux d'amitié ?

Mr O : Çà c'est clair : notre amitié se comprenait uniquement dans le cadre de nos devoirs : chacun aidant l'autre à accomplir ses obligations dans la joie : on s'encourageait par clins d'oeil complaisants à lire, à parler en public, à bien écouter ... On s'interrogeait sur les questions à l'ordre du jour : on parlait pieusement de tout dans le sens indiqué par les Anciens.

Comme un club de collégiens sages qui veulent être bien vus et bien notés par le Surveillant Général.
Mr O : La comparaison ne va pas: nous, on n' avait pas de chef spirituel, de patriarche imposant, de patron hiérarchique, de "proviseur". Un Surveillant de district, oui ... Cela suffisait : tout marchait comme sur des roulettes, tout le monde cherchait à obéir, moi aussi, sans remise en cause ... Tous, nous communiions ensemble dans la recherche de la vérité, dans les lectures prescrites ... avec une grande joie intérieure, une joie qui se lisait, aussi sur le visage de mes amis ... Tout cela dans une grande sérénité d' esprit, sans stress, sans urgence ... sans soucis ...
 
Mme O : Mon mari oublie de vous dire qu'ici dans la maison il a créé des soucis, tout de suite au début d'ailleurs, en décrochant les croix, toutes les images chrétiennes: il appelait cela "les antennes de Satan" ; tout ce qui n'était pas Témoin de Jéhovah allant à la poubelle. J'étais horrifiée ... Sans parler des problèmes d'anniversaires, etc ...
 
Mr O : C'est exact ... Maintenant que, grâce au Président de l'Association AVDS de Strassbourg, que ma femme a supplié de venir ici pour me parler, j'ai compris les manipulations que font les dirigeants Témoins de Jéhovah à Bethel et les fausses prophéties qu'ils proclament, je suis très content ... Je me rends compte qu'on nous faisait tellement regarder en avant, à la sortie du tunnel de cette vie, vers la lumière éblouissante du proche Paradis, on nous faisait tellement saliver à l'idée du millènium, que personne ne regardait plus en arrière, que personne n'examinait plus le passé de nos dirigeants, ce qu'ils avaient fait et dit, prophétisé ... J'arrive à cette conclusion : une secte, c'est un tunnel dans lequel on vise la sortie lumineuse mais en marchant à reculons ... vers les vieilles erreurs de nos ancêtres.
 
(Quelques jours après cette interview je téléphone à Mr Oliver)
 
Est-ce que dans votre groupe on distinguait les bons, les forts, ceux qui, au tableau d'affichage des résultats commerciaux, avaient les meilleurs résultats ou le plus d'heures de proclamation, et les faibles, les mauvais, au petit rendement quantitatif !
Mr O : Non : c'est sans doute parce que j'étais seulement novice et non encore "frère" et proclamateur. Je n'ai jamais entendu cette distinction des faibles et des forts, non.
 
Avez-vous remarqué des cas où l'un des frères dénonçait un autre auprès des Surveillants ou des Anciens ?
Mr O : Je ne connaissais pas tout le monde et ne savais pas tout ce qui se passait en mon absence ... A présent d'ailleurs, je reprends l'étude de la Bible mais à l'avenir, je ne me laisserai plus influencer par quelqu'un d'extérieur: je suis de nouveau libre de mes pensées, de mes croyances aussi, en tant que serviteur de Jésus-Christ.
 
 
IV. LA MECONNAISSANCE VICTIMAIRE
 
 
1. DES SOURIRES COMPLAISANTS
 
Voilà donc la tactique suprême de la méconnaissance victimaire. La joyeuse imitation de tous dans un climat sympa est, en elle-même, un comportement joué, mimétique donc, basé sur le savoir que les autres, eux aussi, appliquent une consigne donnée, et qu'en dehors du groupe ami, personne ne se plie à ces règles de sourire complaisant. Nous voyons bien les coulisses plantées sur la scène, nous ne prenons pas la toile de fond pour un vrai paysage, nous avons en mains le texte écrit de la pièce de théâtre qui se joue et de notre rôle en particulier ... et pourtant nous faisons tous comme si nous n'étions pas sur une scène devant un public, mais comme si nous évoluions dans le paysage de la réalité. Nous tous, Témoins de Jéhovah ou non, nous pratiquons cet auto-mensonge permanent dans beaucoup de situations sociales: nous réclamons même l'hypocrisie des agents commerciaux ou hospitaliers, des hôtesses, des guichetiers, etc ...
 
Les romanciers ont pourtant analysé cette tactique dans tous les sens, sans complaisance: ils en montrent l'effet positif, très moralisant (mimétique) mais aussi les conséquences négatives, celles de la malhonnêteté organisée, avec ses champions et ses perdants, ses exploiteurs et ses exclus (victimaires) ... Bref, l'amitié, intérieure aux sectes, est une fiction : c'est une relation essentielle: c'est l'amitié platonique.
 

2. EXPLIQUER C'EST TRICHER

Voilà quelques aspects des sectes et de la défense de leurs victimes, éclairés par l'hypothèse girardienne, par le soupçon. Le soupçon que nous montrons tous, plus ou moins consciemment, dans tous nos essais d'explication rationnelle des lois de la nature et des hommes. Expliquer, c'est cacher le plus important, c'est attirer le regard de l'adversaire sur le bras gauche pour l'empêcher de remarquer le coup de pied qu'on lui prépare à droite.

Il dérange, ce soupçon de mimétisme victimaire et de méconnaissance organisée, parce qu'il n'épargne personne, parce qu'il agresse nos bonnes consciences ... il nous interpelle.

J'en ai assez dit, de cet éclairage victimologique, pour donner l'envie d'en savoir plus, d'appliquer ce doute fondamental à nous-mêmes (de façon mimétique) et non aux autres, aux adversaires (de façon victimaire).

3. LES RECITS DES VICTIMES REMPLACENT LES VIEUX MYTHES

J'ajouterai encore ceci selon les recherches de René Girard, "nous avons toujours moins de mythes et plus de textes de persécution" (p 196 "Des choses cachées") , Il y a de moins en moins de textes écrits par l'élite, politique, religieuse, scientifique et littéraire, du pays et de plus en plus de textes, rédigés, avec ou sans imprimatur, par les victimes du système, par les graffitis et les samisdazes, par les rapports de la Croix Rouge, de Médecins sans Frontières, par les Comités Alexis Danan, par Amnesty International, par les "AIDES AUX VICTIMES" d'ACCORD (et à cri), par l'Association de Défense des familles, de l' individu, des victimes de sectes, par les Elterninitiativen allemandes, etc ..."

Nos activités se placent dans ce long contexte à deux mouvements parallèles et opposés qui a commencé avec les premiers hommes (oeil pour oeil, dent pour dent !), par Caïn et Abel, par les rédacteurs des textes profanes (l'Odyssée, l'Iliade ...) et sacrés (le Veda, la Bible, le Coran, etc,..). L'histoire officielle a été écrite par les chroniqueurs des cours : les poètes et les artistes ne vivaient que par le mécénat.

Le meurtre du Christ, fondateur de transparence victimaire, est un non sacrifice, la mise à mort d'une victime en flagrante innocence : son message met deux milliers d'années à être reconnu : quand nous sacrifions des victimes pour le salut de la communauté, de la patrie, de l' Institution, nous nous mentons à nous-mêmes : elles ne sont pas coupables, elles sont émissaires, symboliquement chargées de mourir pour nous donner l'illusion provisoire d'un ordre retrouvé.

Voilà pourquoi nous allons dans le sens d'un grand mimétisme à petit effet victimaire, ce qui s'appelle actuellement coexistence pacifique ou "équilibre de la terreur nucléaire", chaque fois que nous valorisons les témoignages des victimes de la base au détriment des seuls témoignages publiés par nos médias. Des éditeurs courageux commencent de plus en plus à donner la parole aux éxilés, aux détenus des prisons, aux rescapés de tous les Goulags, aux expulsés, aux personnes déplacées, aux demandeurs d'asiles, aux victimes de sectes et de syndicats, aux excommuniés des chapelles, aux poètes maudits dans leurs pays, aux artistes persécutés, etc.

L'abbé Jean Vernette, dans son excellente collection sur les sectes (Les Bosquets), ne signale de R. Girard que la conclusion dilemmatique de nos pulsions mimétiques et victimaires. (Brochure No 6, p. 31 sur "la fin du monde") : "Il faut choisir entre la fin du monde et la non violence, entre le suicide collectif et l'Evangile", D'accord, mais en commençant par le "ici et maintenant" et par le "moi". Attendre le salut des autres, se laisser protéger, c'est le statut même qui fonde le victimat, qui nous livre aux manoeuvres des autres c'est-à-dire des grandes puissances ! Qu'en attendre ? Nous avons choisi dans notre activité de défense des victimes de sectes, de lutter contre les mythes sectaires, les essences pures, en publiant les récits des rescapés, les témoignages des victimes, très existentiels.

4. POURQUOI LA VICTIMOLOGIE NE SERA JAMAIS UNE SCIENCE OFFICIELLE

Le fil blanc de l'histoire humaine et de notre histoire personnelle, n'est pas celui que nous rêvions de trouver. Tout au contraire : il nous dérange tous. Il nous accuse de cacher nos fondements mimétiques et nos réactions victimaires de peur d'être privés de la facilité de l'imitation et du plaisir de nos vengeances. Révéler ce ressort caché, c'est annuler toutes les théories de nos manuels scolaires, c'est réveiller nos consciences assoupies.

Une science ne sera jamais officielle et obligatoire : la victimologie. Les fanatiques des Droits de l'homme et du Bicentenaire de la Révolution se diront peut être professeurs de victimologie : en attendant, ils apportent une aide décisive aux gourous abusifs, aux escrocs de la spiritualité, en réclamant, au nom de la liberté d'_expression religieuse (voilà la "méconnaissance victimaire") l'immunité totale pour tous les gérants des communautés religieuses, quels qu'ils soient.

Les députés européens, moonistes, scientologues, Témoins de Jéhovah, mahikaristes, etc ... sont très efficaces et financièrement puissants : ils arrivent à rendre impossible toute poursuite judiciaire contre un charlatan, du moment qu'il est responsable d'une communauté religieuse ...
 
Toute institution, toute organisation, tout projet, passe par la boîte noire du mécanisme mimétique de la victime émissaire : c'est pourquoi les bonnes intentions et les organigrammes rationnels, après réalisation, donnent souvent les effets inverses de ce qui était attendu ... Cette boîte n'est plus tout à fait noire : nous savons à présent que dans tout projet, nous devons tenir compte à l'avance du "facteur" humain : celui-ci est incontournable et comporte les rivalités et les réflexes du "bouc émissaire".
 
Quoi? Vous le saviez? Mais nous le savons tous, de façon implicite, accessoire et inorganisée.
 
A présent ces "lois non dites" sont explicites , universelles et organisées: à nous d'en profiter.
 
Nous avons aussi une nouvelle clé de soupçon : montrer aux adeptes que dans leur triangle sectaire, le prestige du sommet est plus important que la vérité du message, que la lumière qu'ils reçoivent à la base n'est que le reflet dans un miroir des lumières admiratives qu'ils envoient en haut, que ce sont les adorateurs qui fabriquent eux-mêmes leurs idoles et leurs gourous, qui fabriquent aussi le bâton qui s'abattra un jour sur leurs têtes ...

(Roland Huckel, professeur de philosophie à Strassbourg)


 V. OEUVRES PRINCIPALES DE RENÉ GIRARD
 
Editions Grasset :
  • Mensonge romantique et vérité romanesque
  • La violence et le sacré (1972)
  • Des choses cachées depuis la fondation du monde
  • Le bouc émissaire
  • La route antique des hommes pervers

Voir aussi de "Paul DUMOUCHEL et J.P. DUPUY" :

  • "L'enfer des choses", René Girard et la logique de l'économie, postface de René Girard (Seuil 1979)
  • "René Girard et le problème du mal" (Grasset 1982)
 
 
par Guy Rouquet, président de Psychothérapie Vigilance, 23 août 2004
[Extrait]

«On ne peut pas ne pas être révolté par le spectacle dégradant d'un homme qui se réjouit d'astiquer bénévolement les toilettes du gourou qui le méprise.»

Comme tous ceux qui s’intéressent de près au phénomène sectaire et à la manipulation mentale, il m’est arrivé de lire ou d’entendre qu’on n’entre pas dans une secte par hasard. D’aucuns pensent même que cela «résulte d’un choix» et que, fondamentalement, cette adhésion traduit «une recherche de soumission».

Ce semblant d’idée ayant tendance à se répandre et à contaminer le discours ambiant en invoquant à contre-emploi l’idéal de liberté et de tolérance régissant toute démocratie, je crois utile de procéder à quelques rappels salutaires : pour ceux que leur ignorance ou méconnaissance des techniques d’emprise exposent au danger comme pour ceux qui, les connaissant, n’en demeurent pas moins des victimes potentielles. Car personne n’est à l’abri, pas même moi, qui, avec d’autres, m’applique au quotidien à déjouer les pièges tendus par les faux amis des Droits de l’homme et du citoyen.

Non, entrer dans une secte ne résulte pas d’un choix. D'abord parce que les sectes ne disent pas qu'elles sont des sectes justement. Quand un mouvement est épinglé comme secte, ses responsables crient au loup, jugent le terme diffamatoire, et, dans de nombreux cas, n'hésitent pas à ester en justice contre celui - particulier ou organisme - qui a osé les accuser de cette ignominie. Ensuite parce que les sectes, reconnues ou pas, usent de toutes sortes d'artifices et de masques pour séduire ou apprivoiser leurs futures victimes; parce qu'elles savent aussi exploiter le(s) moment(s) de faiblesse que tout être rencontre dans sa vie suite à un deuil, un licenciement, un échec, un revers de fortune... Enfin parce que nous sommes mortels et que les sectes promettent le Pérou, la fontaine de jouvence, un coin de paradis avec vue imprenable sur la Terre ou Sirius.

Non, on n'entre pas dans une secte pour se soumettre. Cela existe peut-être, mais ce n'est certainement pas la règle. En pareil cas, s'engager dans la prêtrise, dans l'armée ou dans la fonction publique, serait un réflexe de nature sectaire par exemple.

La secte, c'est un groupe, où certains - blessés, délaissés, apeurés - cherchent refuge sans savoir que c'est une prison aux barreaux invisibles. Comme ces gens sont gentils! Ils s'occupent de moi, reconnaissent mes qualités, m’ouvrent grand leur cÅ“ur … Ils disent qu’ils m’attendaient, que nous sommes tous frères et sÅ“urs, qu’ils ont besoin de moi pour «sauver le monde».

La secte, c'est une fleur magnifique au parfum agréable qui vous laisse pénétrer en son sein pour vous donner l'illusion du bonheur. Une fois dedans, le piège se referme. La secte est une plante carnivore. Les papillons et les coccinelles qu'elle digère ne sont pas consentants. Bien sûr, ceux qui tirent les ficelles, qui président aux destinées d'une secte, sont animés par d'autres ambitions : pour eux, seule compte la soumission des adeptes. Et ils savent très ce qu'ils font, à l'exemple de ces grands trafiquants qui font fortune grâce à la drogue, sans en consommer jamais.

«Il s'agit du respect de l'Homme au travers de l'individu.» Saint-Exupéry

 
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