LE GOUROU DEMASQUE : L. RON HUBBARD
Chapitre 22 : Disparu, supposé décédé
" Disons que 99 pour 100 de ce que mon père a écrit sur sa propre vie est
faux. (Ron DeWolfe, anciennement L Ron Hubbard Junior, mai 1982)
Pendant près de six ans, nul ne sut où se cachait Ron Hubbard ni même s'il
était encore en vie. Aucun des journalistes ni des agents fédéraux lancés à ses
trousses ne découvrit jamais le moindre indice. Épouse fidèle et dévouée depuis
plus de vingt-cinq ans, Mary Sue ignorait elle-même ce qu'était devenu son mari,
leurs enfants n'en savaient pas davantage. Le Commodore semblait bel et bien
s'être évanoui. Après son départ de Hemet, une équipe enleva ses papiers et
effets personnels avant de nettoyer l'apparte-ment à l'alcool pour en effacer
les empreintes digitales.
Tout y passa, murs, poignées de portes, fenêtres, miroirs. Sur ordre exprès
d'Hubbard, Pat Broeker était revenu superviser l'opération. Toujours selon les
instructions du Commodore, Broeker dirigea ensuite une réorganisation complète
de l'Église de scientologie, dans le double dessein d' abriter Hubbard de ses
responsabilités légales et d'assurer que ses revenus versés par l'Église environ
un million de dollars par semaine à l' époque lui parviennent sans laisser de
traces. Broeker était secondé dans cette tâche par son ami David Miscavige,
Messager de dix-neuf ans ambitieux et sans scrupules, qui avait appris les
techniques du management de la bouche même du Commodore lorsqu'il était
cameraman de la Ciné Org. Chétif, asthmatique, Miscavige compensait son peu de
présence physique en appliquant scrupuleusement les principes de son Maître,
selon lesquels on obtient ce qu'on veut de ses subordonnés par la menace,
l'injure et la tyrannie.
Sa mince silhouette ne tarda pas à faire régner la terreur, tant à Gilman Hot
Springs qu'à Los Angeles où la Scientologie venait d'acheter l'ancien hôpital
des Cèdres pour y transférer son siège. Cette restructuration, assortie d'une
purge digne de la meilleure tradition stalinienne, élimina de nombreux vétérans
qui ne pouvaient même pas en appeler à Hubbard dont les Messagers contrôlaient
toutes les communications. On disait que Miscavige et les Broeker étaient les
seuls à connaître la retraite d'Hubbard; le personnel de Gilman Hot Springs
estimait toutefois qu'elle ne devait pas être très éloignée, car Pat Broeker
mettait rarement plus de quatre ou cinq heures pour faire l'aller et retour.
Tout le temps que durèrent ces bouleversements, nul ne savait avec certitude si
les ordres émanaient d'Hubbard ou si, en réalité, il avait définitivement
transmis ses pouvoirs aux Messagers.
Les quelques intimes auxquels il lui
arrivait d'écrire ne décelaient dans ses lettres aucun signe qu'il fût occupé à
jongler avec la lourde et complexe structure de la Scientologie : "Je m'ennuie
", écrivait-il à Doreen Smith en Juin 1980. Il va bientôt falloir que je trouve
quelque chose d'intéressant à faire pour m'occuper. David Mayo, qui reçut lui
aussi plusieurs lettres d'Hubbard, s'inquiétait sérieusement de son état mental
:"Dans le premier paragraphe d'une lettre, il disait à peu près " Vous croyez
peut-être que je suis devenu fou mais je vais toujours bien, croyez-moi " et la
suite était complètement démente. Il accusait les psychiatres d'être la cause de
tous les maux depuis le commencement du monde, et pas seulement sur cette
planète... En lisant cela, je me disais, grand Dieu, il est vraiment devenu
complètement fou .En Mai 1981, au plus fort de la purge grâce à laquelle les
Messagers consolidaient leur pouvoir, Miscavige décida de chasser Mary Sue de
son poste de contrôleur. Il commença par la déstabiliser en répandant le bruit
qu'Hubbard voulait se débarrasser d'elle Il passa ensuite à l' attaque frontale
en lui déclarant qu'elle était un handicap pour l'Église, qu'elle était sûre de
perdre son appel et d'aller en prison et que, pour la réputation de l'Église, il
fallait la sanctionner. Folle de rage, Mary Sue injuria le jeune insolent et lui
jeta même un cendrier à la tête mais Miscavige tint bon, car il savait la
position de Mary Sue indéfendable. Ne pouvant plus compter sur le soutien de son
mari, il ne lui restait qu'à s'incliner, quant aux lettres où elle se plaignait
à Ron de ce traitement indigne, elles ne parvinrent probablement jamais à
destination. Miscavige acheva peu après d'éliminer la famille Hubbard de la
Scientologie en expulsant Arthur et Suzette de Gilman Hot Springs pour raisons
de "sécurité" et compléta l'humiliation en engageant Suzette à son service
personnel comme femme de chambre.
La " démission de Mary Sue ne fut rendue
publique qu' en Septembre, par un communiqué de presse dansl equel l'Eglise se
justifiait de "mesures disciplinaires rendues nécessaires par l'inculpation de
certains de ses membres et confessait que le " Bureau du Gardien " avait "
dépassé les bornes en s' attaquant au gouvernement fédéral. En avril 82, David
Mayo reçut une longue lettre duCommodore lui annonçant qu'il touchait au terme
de sa vie dans quelques mois au moins, quelques années tout au plus. Jusqu'à ce
qu'il soit en mesure de trouver un nouveau corps, d' atteindre l' âge adulte et
de reprendre sa place légitime à la tête de l'Église de scientologie, Hubbard
confiait à son ami Mayo le soin de préserver la" pureté de la technologie "
David Mayo est persuadé que Miscavige et ses affidés, ayant interprété ce
testament spirituel comme une menace sur leur hégémonie, s' apprêtèrent dès lors
à se débarrasser de lui. Entre-temps, un nouvel "ennemi " était entré dans
l'arène.
A Clearwater, les autorités locales avaient nommé une commission
d'enquête sur la Scientologie, dont le témoin vedette n'était autre que L. Ron
Hubbard Junior -qui avait depuis peu obtenu de changer de nom pour prendre celui
de Ron DeWolfe afin de se dissocier définitivement de son père. Épaissi mais les
joues toujours roses, Nibs déclara à la commission que son père était un
menteur, paranoïaque, schizophrène, mégalomane invétéré qui avait inventé la
plupart sinon la totalité de ses qualifications et que La Dianétique était une
oeuvre de pure imagination pour laquelle il n' avait fait aucune recherche
préalable. Non content de ce coup d'éclat, il accorda au mois de juillet une
interview au News Herald de Santa Rosa dans laquelle il révélait que Hubbard
battait sa femme, se livrait à la magie noire et donnait à sa soeur et à lui du
chewing-gum au phénobarbital, le tout enrobé de détails intimes d'une
indiscutable véracité. Ce n'était évidemment pas le genre de publicité dont
aurait rêvé l'éditeur St Martin's Press pour le lancement de Battlefield Earth:
A Saga of the Year 3000, première oeuvre de science-fiction publiée par L. Ron
Hubbard depuis plus de trente ans.
Où qu'il soit terré, en tout cas, le
Commodore ne chômait pas, car Battlefield Earth -proclamé le livre de
science-fiction le plus long jamais écrit n'était qu'un prélude à Mission Earth,
oeuvre épique de plusieurs millions de signes qui allait être éditée en une
dizaine de volumes au cours des quatre années suivantes. Pour beaucoup d'
amateurs, Battlefield Earth était loin d'égaler les oeuvres précédentes
d'Hubbard, au point que Forrest Ackerman, son fidèle agent, douta un moment
qu'il en soit réellement l' auteur. Mais si Hubbard semblait avoir perdu la
main, il n'était pas moins vital pour sa réputation que le livre soit un
best-seller. L'église de scientologie s'engagea donc à acheter 50 000
exemplaires de la première édition et imposa à chaque scientologue aux ÉtatsUnis
d'en acheter au moins deux ou trois. De ce fait, le livre figura bientôt en
bonne place dans les palmarès de ventes.
Quant aux scientologues qui commençaient à la même époque à purger leurs
peines de prison, ils eurent sans doute assez de loisirs dans leurs cellules
pour se repaître de la dernière production de leur fondateur vénéré.
De leur côté, les avocats de Mary Sue avaient soumis à la Cour Suprême une
requête en commutation de peine, qui fut rejetée en janvier 1983 Mary Sue fondit
en larmes au tribunal, offrit en vain de présenter des "excuses publiques et
sincères" mais le juge ne se laissa pas fléchir : "Votre position dirigeante
aggrave votre culpabilité ", lui dit-il.
A l'âge de cinquante et un ans, Mary Sue dut se présenter le lendemain au
pénitentiaire fédéral de Lexington, Kentucky, pour y purger sa peine de quatre
ans de réclusion. Pendant ce temps, son beau-fils Nibs saisissait le tribunal de
Riverside, en Californie, d'une requête de mise en curatelle des biens de son
père, "décédé ou mentalement incompétent", qu'il estimait à cent millions de
dollars, chiffre dénotant à quel point nul ne se doutait de la réalité : au
cours de la seule année 1982, selon le magazine Forbes, le Commodore aurait
encaissé de l'église de scientologie et de ses filiales plus de quarante
millions de dollars! Ron DeWolfe accusait en outre les dirigeants de l'église de
piller Hubbard et de lui voler des millions de dollars en pierres précieuses et
en argent liquide. Les avocats de Mary Sue contre-attaquèrent aussitôt en
accusant Nibs de vouloir s'approprier indûment la fortune paternelle. Cette
escarmouche judiciaire ne manqua pas de soulever dans les médias une vague de
rumeurs sur le sort du fondateur de la Scientologie, rumeurs auxquelles l'Église
se hâta de mettre fin en exhibant une déclaration signée par le Commodore et
authentifiée par ses empreintes digitales sur chaque page. Hubbard traitait son
fils de menteur et ajoutait : "Je ne considère pas Ron DeWolfe comme un membre
de ma famille. S'il est biologiquement mon fils, son hostilité envers moi est
évidente..depuis des années. Je n'ai pas disparu, j'ai décidé de vivre dans la
retraite Je tiens au respect de ma vie privée.. que je ne désire pas voir violée
par des agissements de cette nature. Le tribunal considéra le document comme une
preuve valable qu'Hubbard était toujours en vie et rejeta la requête de Nibs.
Mais ce dernier ne s'avoua pas vaincu et, dans sa volonté de noircir la
réputation de son père, fit preuve d'une obstination digne de lui.
En juin 1983, il réserva au magazine Penthouse des révélations encore plus
fracassantes : Hubbard pratiquait la magie noire depuis l'âge de seize ans et se
prenait pour Satan; il ne cherchait qu'à devenir l'homme le plus puissant du
monde; il se livrait au trafic de l'or et de la drogue; il était agent du KGB et
avait acheté Saint Hill Manor avec de l' argent soviétique. "La magie noire est
au coeur de la Scientologie, affirmait-il, c'en est d'ailleurs la seule partie
efficace. ".
Comme son père, Nibs manquait de subtilité. Avec un peu de modération, son
interview aurait été prise au sérieux au lieu d'inciter les lecteurs à se
demander lequel, du père ou du fils Hubbard, était le plus dérangé. En Novembre
1983, une lettre de Ron fut distribuée à tous les scientologues dans le monde.
Hubbard s'y déclarait enchanté de la manière dont l'Église était dirigée et
enfin débarrassée de ses problèmes judiciaires... Il annonçait avoir travaillé
depuis deux ans à des recherches qui devaient "ouvrir le ciel jusqu'à des
altitudes encore insoupçonnées " et concluait en disant que l'avenir s'annonçait
radieux. Il ne prit toutefois pas la peine de faire allusion à la manière dont
Mary Sue appréciait sa cellule au pénitentiaire fédéral de Lexington; il ne
parlait pas davantage de la bombe à retardement qui menaçait l'Église, sous la
forme d'un jeune biographe archiviste désenchanté du nom de Gerry Armstrong qui
avait " déserté " en emportant des milliers de documents contenant la preuve
irréfutable que le fondateur de la Scientologie était un menteur pathologique et
un charlatan. Les avocats, qui tentaient depuis plusieurs mois de forcer
Armstrong à les restituer, pensaient avoir gagné une manche en obtenant qu'ils
soient placés sous scellés En Mai 1984, l'affaire fut appelée devant le juge
Paul Breckenridge de la Cour supérieure de Los Angeles. Après avoir entendu le
défilé des témoins venus évoquer leurs sinistres souvenirs, le juge refusa de
rendre les documents à la Scientologie : " Cette organisation, à la fois
paranoïaque et schizophrène, n'est que le reflet de son fondateur. Les documents
soumis à l'appréciation de la Cour tracent le portrait d'un mythomane
pathologique à l'égard de son passé et de ses propres actes ; ils démontrent son
égoïsme, sa cupidité, son avarice, sa soif de pouvoir, son esprit vindicatif et
son agressivité envers tous ceux qu'il considère ses adversaires.. Il apparaît
en même temps comme un personnage charismatique capable de motiver, d'organiser,
de dominer et de manipuler ses adeptes à sa guise "
Au cours de ce procès, certains témoins ont utilisé pour le décrire les mots
de "génie ", de "personne vénérée"... Il possède à l'évidence une personnalité
complexe, dont la complexité même se reflète dans l'Église de scientologie, sa
création... Il a choisi de vivre dans une retraite... qui serait estimable si
elle ne servait qu'à l' abriter de ses responsabilités tout en ajoutant à sa
mystique. Le juge se tourna ensuite vers Mary Sue, bénéficiaire d'une libération
anticipée au bout d'un an de prison et citée comme témoin : " D'un côté, son cas
inspire la compassion... chassée de ses fonctions, abandonnée par son mari,
condamnée, incarcérée... D'un autre, on ne peut croire à sa sincérité... quand
elle adopte l'attitude trop commode de celle qui ne voit, n'entend et ne sait
rien. L'Église de scientologie fit immédiatement appel de la décision afin de
laisser les documents sous scellés et hors de portée, pour un temps du moins,
des journalistes qui attendaient avec impatience leur divulgation.
Trois
semaines plus tard, un juge londonien renchérissait en qualifiant la
Scientologie d' "immorale, socialement odieuse, corrompue et néfaste" et en
assimilant le comportement d'Hubbard et de ses acolytes aux " divagations et aux
exactions d'Hitler et de ses séides ". Justice Latey avait à juger d'un litige
opposant un scientologue pratiquant à sa femme, qui avait quitté lasecte, pour
la garde de leur enfant. En confiant la garde de l'enfant à la mère, le juge ne
mâcha pas ses mots pour dire ce qu'il pensait de la Scientologie : "Elle est
corrompue parce que fondée sur le mensonge et la tromperie et que son réel
objectif se borne à procurer argent et pouvoirà M. Hubbard, sa femme et le
sommet de la hiérarchie. Elle est sinistre parce qu'elle applique des méthodes
infâmes tant envers ses adhérents qui ne suivent pas aveuglément ses lois
qu'envers ceux qui la critiquent ou s'y opposent de l'extérieur. Elle est
dangereuse parce qu'elle cherche à capturer les enfants et les personnes
impressionnables et les soumet à un lavage de cerveau qui en fait des outils
sourds et aveugles au service de la secte, détachés de toute pensée et de toute
vie normales comme de tous rapports avec autrui. Quant aux Hubbard, le juge n'y
alla pas non plus par quatre chemins : " M Hubbard est un charlatan, voire pire,
comme le sont sa femme et la clique des dirigeants de la secte.
Fidèles aux enseignements de Ron Hubbard, les scientologues dans leur quasi
unanimité estimèrent que de telles attaques étaient orchestrées par leurs
ennemis En 1985, quand la télévision CBS présenta une enquête sur la
Scientologie dans le magazine d'information 60 Minutes, le commentateur Mike
Wallace se fit prendre à partie par le "Révérend " Heber Jentzsch, président de
l'église de scientologie, qui lut à l'antenne une riposte confuse et quasi
incompréhensible où il accusait Interpol, sous la direction d'un ancien officier
SS, d'inspirer toutes les attaques contre la Scientologie...Le 19 Janvier 1986,
les scientologues du monde entier reçurent le " Flag Order n° 3879, intitulé "La
Sea Org et l' Avenir ", dans lequel le Commodore déclarait se conférer à
lui-même le grade d' amiral. Joint au message, un magazine arborait sa photo en
couleurs, le sourire épa-noui et l'oeil malicieux, sa casquette de la Sea Org
crânement perchée sur ses longs cheveux gris. Ils ignoraient que ce serait le
dernier message de L Ron Hubbard à ses fidèles.
La bourgade de Creston, 270 habitants, chevauche une route poussiéreuse à
trente kilomètres au nord de San Luis Obispo en Californie. Dans la grand rue,
déserte la plupart du temps, on trouve un restaurant, une agence immobilière, un
bureau de poste flanqué de deux cabines téléphoniques et une bâtisse de bois
dont l'enseigne à demi effacée proclame qu'il s'agit du Long Branch General
Store. Les jardins des modestes maisonnettes alentour s' ornent en général de
carcasses de voitures rongées derouille, de chevaux dévorés de mouches et
d'antennes paraboliques de télévision émergeant des mauvaises herbes. Pour
compléter le tableau, il suffit de savoir qu'O'Donovan Road, parallèle à la
grand-rue, s'enorgueillit d'une minuscule bibliothèque, d'une école, d'un temple
et de la salle de réunions du club féminin, devant laquelle un panneau
d'affichage offre à la convoitise d'hypothétiques acheteurs un cheval, une
camionnette-plateau et une berline Chevrolet, toutes deux de 1969 et nécessitant
"quelques travaux " . A l'évidence, les bonnes gens de Creston ne semblent pas
partager encore les fruits et l' opulence que la Californie déploie ailleurs
avec ostentation.
Le voyageur qui poursuivrait son chemin sur O'Donovan Road verrait cependant
s' épanouir la nature sous les bienfaits de l'argent : vertes collines ourlées
de barrières blanches, pimpantes demeures sises à l'écart de la route au milieu
de vastes pelouses parsemées de pâquerettes et plantées de chênes noueux. A six
kilomètres de l'agglomération, sur la droite, un chemin privé serpentant à
travers les collines longe d'abord le Whispering Winds Ranch, dont la tradition
locale affirme qu'il appartenait naguère à l'acteur Robert Mitchum. Quatre cents
mètres plus loin, près de la grille du ranch, le chemin bifurque vers la gauche
pour aboutir plus haut au Camp Emmanuel, Retraite oecuménique. Tout l'endroit
donne l'impression d'un paisible petit paradis à l'écart du monde - mieux, d'une
cachette idéale.
Au cours de l'été 1983, le ranch avait été acheté par un jeune ménage se
présentant sous le nom de Lisa et Mike Mitchell dont l'accent, selon l'agent
immobilier de San Luis Obispo ayant conclu la transaction, indiquait qu'ils
étaient de New York. Mitchell était entré à l'agence en disant qu'il cherchait
un vaste ranch isolé afin d'y monter un élevage de chiens japonais et l'agent
lui avait fait visiter Whispering Winds, alors en vente pour 700 000 dollars.
Mitchell avait examiné les lieux avec le plus grand soin et même pris la
peine de monter sous le toit, dont l'isolation le fit d'abord hésiter : "Il
faudra que je la change,expliqua-t'il, ma femme est allergique à la laine de
verre. Néanmoins, la propriété lui plut et il décida de l'acheter sans discuter.
" Il venait, dit-il à l'agent, de toucher un héritage de plusieurs millions de
dollars. Mitchell tint parole et régla comptant le prix demandé à l'aide de
trente chèques de caisse tirés sur plusieurs banques californiennes. Les
Mitchell s'installèrent peu après avec leur vieux père sans chercher à entrer en
contact avec leurs voisins. Maxine Kuehl et Shirley Terry, directrices du Camp
Emmanuel, échangeaient très rarement quelques mots avec eux. Robert Whaley,
cadre commercial new-yorkais à la retraite qui habitait une petite maison non
loin du ranch, ne les voyait lui aussi que de loin en loin. Il ne pouvait
toutefois s'empêcher de remarquer ce qui se passait chez ses voisins et ce qu'il
observait l'intriguait fortement.
Les Mitchell semblaient en effet avoir plus d' argent que de sens commun. Ils
firent restaurer de fond en comble l'habitation, vaste demeure de deux étages,
non pas une fois mais trois fois. L'étang devant la maison fut recreusé et
agrandi. Ils firent construire un véritable champ de courses, avec gradins et
tour d'observation pour les juges, qui ne servit jamais. Ils firent poser des
kilomètres de barrières blanches, les unes suivant le contour de la propriété,
les autres en ligne droite à travers champs et pâturages une partie fut même
démolie et refaite trois ou quatre fois parce qu'elle n'était pas assez droite.
Des pur-sang, des bisons, des lamas firent leur apparitiondans les pâtures, des
cygnes et des oies sur l'étang, mais de chiens japonais, nulle trace." J'étais
effaré de voir ce qu'ils engloutissaient dans cette propriété sans regarder à la
dépense, se souvient Whaley. Ils n' étaient pas liants mais nous nous disions
deux mots de temps à autre. Une fois,quand j'ai demandé à Mitchell qui
s'occupait des travaux,il m'a répondu que c'était son père, Jack, qui avait été
ingénieur civil. Pendant les travaux, Jack habitait une luxueuse caravane garée
près de la maison. On le voyait souvent se promener dans la propriété, coiffé
d'un chapeau de paille et armé d'un appareil photographique.
Gros, les cheveux et la barbe blancs, il ressemblait de loin au Colonel
Sanders, dont le visage souriant servait d'emblème à la fameuse chaîne de poulet
frit. Une fois, Whaley s' enhardit à aller au ranch emprunter un outil de
jardinage et trouva le vieux Jack en train de bricoler dans l' écurie.
Visiblement mécontent, Jack le fusilla du regard et alla s'enfermer dans un
atelier voisin sans lui dire un mot. Whaley ne s'en formalisa pas, sa carrière
dans les magazines new-yorkais l' avait habitué aux excentriques. Avant la
guerre, directeur commercial d'un groupe d'édition spécialisé dans la
science-fiction, il avait même approché la plupart des auteurs célèbres. Rien
cependant, dans la physionomie du vieil homme obèse à la barbe blanche, ne lui
rappelait ses anciennes connaissances.
Il avait remarqué une autre bizarrerie chez ses voisins : les rares visiteurs
qu'ils recevaient venaient toujours lanuit. D'habitude, Whaley ne voyait les
phares que d'une seule voiture dépasser sa maison et tourner dans l' entrée du
ranch jusqu'au 24 janvier 1986. Pour la première fois, les allées et venues s'
étaient succédé presque toute lanuit.
Le matin du samedi 25 Janvier, le téléphone sonnait déjà avec insistance
quand Irène Reis, copropriétaire de la Reis Chapel & Mortuary de San Luis
Obispo, ouvrit la porte de son bureau. A l'autre bout du fil, un homme se
présentant sous le nom d'Earle Cooley, avocat, lui demanda si son établissement
se chargeait aussi des incinérations. Mrs Reis répondit par l'affirmative, en
précisant que le four crématoire ne fonctionnait normalement pas le week-end
mais qu' on pouvait obtenir une dérogation si nécessaire. Cooley lui demanda
alors de faire enlever un corps au Whispering Winds Ranch à Creston. Gene Reis,
le mari d'Irène, s'y rendit au volant du corbillard. Cooley accompagna le défunt
à San Luis Obispo et pria Mrs Reis d'organiser immédiatement l'incinération.
A l'appui de sa demande, il présenta un certificat de décès signé d'un
certain Dr Denk, de Los Angeles, attestant que la mort était due à une
hémorragie cérébrale, ainsi qu'un certificat de croyance religieuse interdisant
l'autopsie.
Ce ne fut qu'en prenant connaissance de ces deux documents que Mrs Reis
comprit que le cadavre qui reposait dans sa chapelle était celui de L. Ron
Hubbard. Mrs Reis en savait assez sur son "client " pour vouloir avertir
aussitôt le shérif-coroner du comté de San Luis Obispo. Le coroner adjoint Don
Hines arriva à la chapelle des Reis quelques instants plus tard. Nul ne s'étant
douté jusqu' alors que Hubbard séjournait dans la région, Hines exigea que tout
se déroule strictement selon les règles - ce n'était pas tous les jours qu'un
"disparu " aussi célèbre reparaissait mort ou vif à San Luis Obispo. Hines
déclara donc que l'incinération ne pourrait avoir lieu tant qu'un médecin
accrédité n' aurait pas examiné le corps.
Il donna également l'ordre de le photographier et de relever ses empreintes
digitales afin d'authentifier l'identification (On saura plus tard que les
empreintes correspondaient effectivement à celles figurant dans les dossiers
d'Hubbard au FBI et au ministère de la Justice.)
A 15 h 30, la procédure normale ayant été respectée, Hines donna
l'autorisation de procéder à l'incinération. Le lendemain, les cendres de L. Ron
Hubbard allaient être dispersées dans le Pacifique du pont d'un petit bateau.
Dans l'après-midi du lundi 27 janvier, mille huit cent scientologues hâtivement
rassemblés au Hollywood Palladium apprirent la mort de leur bien-aimé fondateur.
David Miscavige leur annonça que Ron s'était élevé à un nouveau niveau de
recherche, inconcevable à l'imagination humaine et se situant en dehors de
l'incarnation : "Le vendredi 24 janvier à 20 heures, L. Ron Hubbard a abandonné
le corps dont il s'était servi pendant les soixante-quatorze ans, dix mois et
onze jours de sa vie terrestre. Ce corps qui lui avait permis d'exister dans cet
univers cessait de lui être utile et lui devenait même un handicap pour l'oeuvre
qu'il doit désormais mener à bien. Mais l'être que nous connaissions sous le nom
de L.Ron Hubbard existe toujours. Si ce départ vous cause peut-être de la peine,
sachez qu'il ne peut la partager parce qu'il a simplement franchi un nouveau
pas.
LRH a utilisé cette existence et ce corps que nous avons connus pour
accomplir ce qu'aucun homme n'avait encore jamais accompli : il nous a révélé
les mystères de la vie, il nous a donné les outils nous permettant de nous
libérer nous même et de libérer les hommes, nos frères... A une conférence de
presse du même jour, Miscavige annonça qu'Hubbard avait fait la veille de sa
mort un testament par lequel il léguait à l'Église l'essentiel de sa fortune,
"plusieurs dizaines de millions de dollars ", et prévu des "legs généreux en
faveur de sa femme et de 'certains' de ses enfants. " Nibs, bien entendu, n'eut
pas un sou, non plus que sa demi-soeur Alexis, la fille dont Hubbard avait renié
la paternité. Certains sont persuadés qu'Hubbard était mort depuis des années et
que les Messagers dissimulaient son décès afin de mieux affermir leur mainmise
sur l'Église. D' autres croient que Hubbard s'incarnera bientôt dans un autre
corps, s'il ne l'a déjà fait, et reprendra sa place à la tête de la
Scientologie. D'autres, encore, estiment qu'en dépit de ses défauts et de ses
erreurs, Hubbard a apporté une contribution significative au bien et au progrès
de l'humanité. Et puis il y a tous ceux qui ont compris trop tard qu'ils ont été
les victimes involontaires du plus impudent et du plus pittoresque des escrocs
de ce siècle.
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