LE GOUROU DEMASQUE: L. RON HUBBARD
Chapitre 20: Le grand débarquement
"Je crois ne jamais devoir regretter d'avoir publié mes découvertes. J'avais
pour seule ambition de servir les hommes et de leur transmettre mes
connaissances ... Je n'ai jamais cherché querelle à personne." (Premier
communiqué
de presse donné depuis cinq ans par L. Ron Hubbard, lu en public par Diana
Hubbard à Québec le 28 Avril 1976, pour le lancement d'une nouvelle édition de
La Dianétique.)
Ancien croupier à Las Vegas et scientologue depuis dix ans, Frankie Freedman
était un de ceux qui savaient que la Sea Org ne naviguerait plus. Sous le
couvert d'une société immobilière fictive, la Southern Land Sales &
Development Co., il écumait la Caroline du Sud, la Georgie et la Floride à la
recherche de locaux pouvant servirde relais jusqu'à l'établissement d'une base
permanente.
En août 1975, il trouva à Daytona Beach, en Floride, un motel désaffecté, le
Neptune. Il exhiba au propriétaire sa fausse carte de visite, proposa de louer
l'ensemble pour trois mois, tomba d'accord sur un loyer de 50 000 dollars et, le
surlendemain, Mark Shecter apporta l' argent de Curaçao. Pendant ce temps,
Hubbard convoquait le fidèle Jim Dincalci, revenu en grâce, et lui disait : "
Nous quittons le navire. Prenez de l'argent, allez à Daytona Beachet trouvez-moi
un appartement proche du motel Neptune. Faites pour le mieux. Touché de cette
marque de confiance, Dincalci s'exécuta. A bord de l'Apollo, on savait désormais
que le Commodore se préparait à rentrer aux États-Unis. Les officiers de la Sea
Org organisaient déjà le retour à terre de l'équipage par petits groupes, via
les aéroports de Miami, Washington et New Y ork, de manière à ne pas attirer l'
attention des agences fédérales. Ceux qui n'étaient pas citoyens américains
devaient se présenter en simples touristes.
Quant au navire, il serait convoyé à Freetown, aux Bahamas, par un équipage
minimum qui resterait à bord jusqu'à ce qu'il soit revendu. Hubbard, Mary Sue et
Kima Douglas quittèrent Curaçao par avion pour Orlando, puis gagnèrent en
voiture Daytona Beach. Dincalci leur avait loué deux suites dans un hôtel sur le
front de mer, à deux cents mètres du Neptune où les membres de la Sea Org
s'installèrent les jours suivants sans être censés savoir que le Commodore était
déjà là : "Personne n'était dupe, se souvient David Mayo. Nous avions ordre de
ne pas nous approcher de son hôtel, même pour aller boire un verre au bar, car
le secteur était infesté d'ennemis - aucun de nous n'y croyait, bien sûr,
c'était trop gros... Il venait tous les jours au motel dans une Cadillac dorée
que nous avions vue démarrer de l'hôtel deux minutes plus tôt, mais il partait
dans la direction opposée et feignait d'arriver d'ailleurs, comme s'il venait de
très loin."
A Daytona, Hubbard retrouva sa belle humeur avec sa bonne santé. " Il avait
vraiment l'air heureux, se souvient Dincalci. Il mangeait mieux et jurait moins.
C'était sans doute la première fois depuis longtemps qu'il avait de quoi
s'occuper, des choses à faire, des gens à voir. Par exemple, il a lui-même
acheté des voitures pour l'Org et il prenait un plaisir évident à marchander"
"Si les allées et venues du Neptune passaient de moins en moins inaperçues
des vacanciers, les scientologues ne restèrent pas assez longtemps pour se faire
trop remarquer : en Octobre, Freedman avait découvert l'endroit idéal pour
l'établissement de la base permanente. Paisible villégiature au charme suranné
proche de St. Petersburg, Clearwater ne brillait guère par son animation. Un
tiers de ses cent mille habitants avait plus de soixante-cinq ans et la sieste
restait la distraction favorite des autochtones. Clearwater subissait cependant
la décrépitude de la plupart des villes américaines dans les années
soixante-soixante-dix. Les résidents du centre émigraient vers les banlieues,
les boutiques disparaissaient au profit de centres commerciaux et les touristes
préféraient les grands hôtels modernes du front de mer. Le centre-ville devenait
une coquille vide dont la grandeur fanée du Fort Harrison Hotel, qui en faisait
jadis l' orgueil, donnait le triste exemple. Avec son vaste hall aux lustres de
cristal, sa piscine vide et ses chambres désertes, nul ne s'étonnait que ce
symbole d'un faste révolu ait été mis en vente sans trouver preneur.
Son
acquisition en Octobre 1975 par la Southern Land Sales & Development
Corporation n'éveilla pas de curiosité particulière. Seul, l'homme de loi des
vendeurs admit avoir procédé à "la plus surprenante transaction de [sa] carrière
: le représentant de la Southern Land versa le prix d'achat de 2 300 000 dollars
en argent liquide, sans même donner le numéro de téléphone de son siège social.
Quelques jours plus tard, la même société acquit pour 55 000 dollars le bâtiment
de l'ancienne banque à côté de l'hôtel. Quand deux journaux locaux, le
Clearwater Sun et le St Petersburg Times, cherchèrent à se renseigner sur ces
opulents promoteurs immobiliers, leur surprise fut grande de ne trouver nulle
part de trace de la société. Peu de temps après, l'apparition d'un homme en
salopette verte annonçant qu'une organisation religieuse, United Churches of
Florida, louait les deux bâtiments afin d'y organiser des séminaires
oecuméniques, ne suffit pas à dissiper le mystère car l'existence officielle des
United Churches of Florida était tout aussi inconnue. Leur curiosité piquée au
vif, les journalistes poursuivirent leur enquête; elle allait bientôt être
couronnée de succès.
Encouragé par les rapports de ses émissaires, Hubbard était
convaincu que Clearwater serait une base idéale d'où la Scientologie pourrait
croître et prospérer. Il envisagea un moment de se loger au dernier étage du
Fort Harrison, qui communiquait avec les garages souterrains par un ascenseur
privé, mais il décida en fin de compte qu'il serait plus sûr de rester à
l'écart. Freedman lui trouva quatre appartements vacants dans un ensemble
résidentiel de Dunedin, à quelques kilomètres de Clearwater, où Hubbard et Mary
Sue emménagèrent le 5 Décembre 1975 avec leur entourage habituel de Messagères
et d' assistants. Bien entendu, ce lieu-ci comme les autres devait être tenu
secret Le Commodore avait de bonnes raisons de vouloir rester dans la
clandestinité et de maintenir à l'usage du public la fiction selon laquelle il
n'exerçait plus de responsabilités dans l'église de scientologie. Malgré sa
folie,il conservait à soixante-quatre ans assez de lucidité pour craindre le
risque d' être envoyé en prison. L'Opération Blanc comme neige, imaginée par lui
trois ans plus tôt dans le dessein de "blanchir " les dossiers officiels,
obtenait des résultats inespérés. Au début 75, les scientologues étaient
infiltrés à l'Internal Revenue Service, à l'US Coast Guard et à la Drug
Enforcement Agency.
Dès le mois de Mai, Gerald Wolfe, taupe scientologue dans
les services de l'IRS à Washington sous le nomde code "Silver", avait réussi à
dérober ou photocopier plus de trente mille pages de documents concernant les
Hubbard et la Scientologie. La responsabilité hiérarchique de l'opération
incombait à Mary Sue, qui occupait le poste de contrôleur; ses agents se
glissaient avec une incroyable facilité dans les services fédéraux pour y
perpétrer leurs méfaits. Ils s'exposaient toutefois, et leurs supérieurs avec
eux, à des risques considérables s'ils se faisaient prendre en flagrant délit.
Or, Hubbard se souciait peu de savoir sur qui retomberait le blâme du moment que
ce ne serait pas sur lui : peu avant son installation à Dunedin, il avait
autorisé l'infiltration des Parquets fédéraux de Washington et deLos Angeles par
des agents spécifiquement chargés de donner l'alerte aux premiers signes de
poursuites judiciaires intentées contre lui. S'estimant ainsi protégé, il
entreprit d'infiltrer lui-même la société de Clearwater. Se posant en
photographe désireux de promouvoir le tourisme grâce à ses paysages, il n'oublia
pas de proposer ses talents de portraitiste aux personnalités locales, à
commencer par le maire de Clearwater, Gabriel Cazares.
Ce dernier avait cependant d' autres soucis en tête que de se faire tirer le
portrait Comme nombre de ses administrés, il s' inquiétait du soudain afflux
dans sa bonne ville de jeunes peu communicatifs, vêtus de tenues ressemblant
fort à des uniformes et occupés à rénover sous étroite surveillance l'hôtel Fort
Harrison et l'ancienne banque : " La présence ostensible de gardes armés de
matraques et de bombes de défense au service des United Churches of Florida,
déclara le maire, me plonge dans une vive perplexité. Je comprends mal pourquoi
une organisation religieuse aurait besoin de s'entourer d'autant de mesures de
sécurité. "
La clairvoyance du maire de Clearwater lui valut d'occuper aussitôt une place
de choix sur la liste des "ennemis " de la Scientologie. Quant à sa perplexité,
elle se serait muée en réelle inquiétude s'il avait eu vent d'une directive de
Décembre, organisant la prise de contrôle de "positions clés dans le secteur de
Clearwater ". L'opération mettait en oeuvre les tactiques typiquement
hubbardiennes d'exhumation de secrets compromettants sur les principales
personnalités, ainsi rendues dociles aux menaces de chantage. En janvier 1976,
le "Bureau du Gardien " découvrit que les journaux locaux étaient sur la piste
des United Churches of Florida et s'approchaient dangereusement de la vérité.
"Silver" rapporta qu'une journaliste du St Petersburg Times se renseignait
auprès de l'IRS sur le statut fiscal de l'Église de scientologie; une
scientologue infiltrée au Clearwater Sun révéla qu'un reporter avait établi le
lien entre les United Churches of Florida et la Scientologie en vérifiant les
numéros d'immatriculation des voitures. Il était temps de faire tomber les
masques.
Le 28 janvier, un certain "Révérend Arthur J. Maren ", imposant personnage à
la barbe biblique arrivé tout droit de Los Angeles, annonça dans une conférence
de presse que l'église de scientologie, véritable propriétaire de l'hôtel Fort
Harrison et de l'ancienne banque de Clearwater, était jusqu'alors restée à
l'arrière-plan dans l'unique souci de ne pas faire de l'ombre à sa filiale,
United Churches of Florida. Le 5 Février, cinq cents citoyens de Clearwater
furent invités à une "journée portes ouvertes" à l'hôtel Fort Harrison dont ils
purent admirer la rénovation. Maren y prit la parole pour leur assurer qu'ils
n'avaient rien à craindre de la Scientologie : "Les scientologues sont gens
honnêtes, sobres et respectueux des lois, affirma-t-il, animés de sentiments
altruistes et du désir de contribuer à la vie de la cité."
En témoignage de son altruisme, l'Église de scientologie intenta le lendemain
contre le maire Gabriel Cazares des poursuites en diffamation et violation des
droits civiques de l'Église, avec un million de dollars de dommages-intérêts à
la clef. Pendant ce temps, Hubbard n'avait pas d'inquiétude ssur sa propre
sécurité, sa résidence n'étant connue que d'une poignée de fidèles au-dessus de
tout soupçon. Une fois encore, le destin allait lui être contraire. Il ne
pouvait s'en prendre qu'à lui-même.
Sa nouvelle vie à terre exigeant une nouvelle garde-robe, il n'eut pas la
patience de faire appel à son tailleur habituel de Savile Row à Londres et se
rendit à Tarpon Springs, petite ville proche de Dunedin. Le hasard voulut que le
tailleur soit amateur de science-fiction; tout en prenant les mesures de son
nouveau client, il amena tout naturellement la conversation sur ce sujet et
Hubbard laissa échapper sa véritable identité. Enchanté de serrer la main du
grand L.Ron Hubbard qu'il admirait depuis des années, le tailleur parla de la
rencontre le soir-même à sa femme. En province, les nouvelles vont vite : une
semaine ne s'était pas écoulée qu'un journaliste sonnait à la porte du
Commodore. Hubbard perdit la tête : "Nous partons! cria-t'il à Kima Douglas,
alors promue chef de la "section ménagère ".
Accoutumée à ses crises, Kima suggéra d'emmener son mari, Mike, en guise de
chauffeur "Je ne l'avais jamais vu affolé à ce point, se souvient-elle. Nous
avons à peine eu le temps de fourrer quelques affaires dans un sac de voyage.
Hubbard laissant en permanence cinq valises pleines dans le coffre de sa
Cadillac en or massif, ils prirent la fuite au coucher du soleil, Mike Douglas
au volant, Kima à côté de lui et Hubbard couché sur la banquette arrière pour ne
pas être vu.
Kima Douglas n'oubliera jamais ce voyage entrecoupé de crises de nerfs,
d'arrêts dans des motels sous de faux noms, de détours pour échapper aux
voitures de police dont Hubbard était persuadé qu'elles étaient à sa poursuite.
Au bout de quatre jours de ce régime, et après avoir abandonné la Cadillac dorée
trop reconnaissable, les fugitifs atterrirent à Washington où Kima loua une
confortable maison dans un quartier tranquille de Georgetown. Peu de temps
après, Hubbard retrouva son sang-froid, les communications furent rétablies,
l'entourage reparut et Mary Sue transmit par télex des rapports journaliers où
il était souvent question de l'Opération Blanc comme neige -qui se déroulait
dans les bâtiments officiels se dressant à quelques centaines de mètres de
l'endroit où Hubbard vivait incognito... Rassuré par l' animation des rues de
Georgetown, Hubbard recommença à sortir se promener après avoir pris la
précaution de se laisser pousser la barbe et de se vêtir de hardes achetées à
''l'Armée du Salut" !
Le plus bizarre, se souvient Alan Vos, un des fidèles logés dans la maison de
Georgetown, c'est que sa hantise de la poussière et de la propreté avait
complètement disparu.. Il aimait s' asseoir aux terrasses de cafés de
Connecticut Avenue...et cela l'amusait beaucoup de se faire donner des
prospectus par des scientologues qui passaient. Un jour, il a suggéré à une
femme d'aller à l'Org, à deux rues de là. J'ai su plus tard que quand on lui
avait demandé qui l'envoyait, elle a montré la photo de LRH au mur et à répondu
que c' était " cet homme-là". Ils ont enquêté sur la malheureuse en croyant
qu'elle était un agent provocateur.
A Washington, LRH avait l'air heureux de voir des gens, de se mêler à la
foule, d'aller au cinéma. Sur le navire, il avait perdu le contact avec le monde
extérieur. Un moment, il a envisagé d'installer ici son quartier général mais
Mary Sue l'en a dissuadé sous prétexte que c'était trop dangereux. C'est comme
cela qu'elle le menait, je crois, en jouant sur ses phobies. Quand il ne se
promenait pas dans les rues, Hubbard passait de longues heures à la Bibliothèque
du Congrès,où il lisait des ouvrages sur l' occultisme et la magie noire. Il
poursuivait aussi de sa vindicte le maire de Clearwater, sur le compte duquel la
Scientologie s'efforçait en vain de dénicher de quoi le compromettre. C'est
ainsi qu'ayant appris que Gabriel Cazares venait à Washington pour un congrès
d'élus municipaux, le "Bureau du Gardien " tenta de l'impliquer dans un faux
accident de la circulation avec délit de fuite. La prétendue victime, Michael
Meisner, allait bientôt faire parler de lui dans un autre contexte. Cheville
ouvrière de l'Opération Blanc comme neige, Meisner était le "traitant" des
agents infiltrés dans les ministères et administrations de Washington; il avait
personnellement participé à des cambriolages au Ministère de la Justice et
photocopié de milliers de dossiers confidentiels.
Le 11 juin 1976, le FBI le surprit en compagnie de "Silver " dans le bâtiment
de la Cour fédérale, où les deux hommes attendaient que les femmes de ménage
aient terminé leur travail dans un bureau qu'ils s'apprêtalent à cambrioler. Ils
s'en sortirent de justesse en exhibant des faux papiers et en expliquant leur
présence par des recherches de jurisprudence aux archives, mais l'alerte avait
été chaude. Informé de l'incident par un télex de Mary Sue, Hubbard sentit le
danger imminent et, une fois de plus, sa première réaction fut d'y échapper en
prenant la fuite. Le lendemain matin, enregistrés sous des faux noms, Kima
Douglas et son "père " montèrent à bord d'un vol direct à destination de Los
Angeles. Une limousine les conduisit de l'aéroport à Culver City, où Gerry
Armstrong avait déjà loué quatre appartements contigus dans un immeuble
d'Overland Avenue, pendant que les occupants de la maison de Georgetown
chargeaient en hâte remorques et camionnettes en prévision de la longue
traversée des États-Unis d'est en ouest.
Artère anonyme typique de l' Amérique suburbaine où alternent ensembles
résidentiels, centres commerciaux, stations services et baraques de hamburgers,
Overland Avenue était le genre de lieu où les gens se côtoient des mois sans
connaître leurs voisins. Armstrong avait fait installer un télex et le matériel
de codage, de sorte que les communications reprirent sans tarder entre le refuge
du Commodore et le "Bureau du Gardien", respectivement appelés Alpha et Bêta.
C'est ainsi qu' Alpha fut informé que Gerald Wolfe, l'agent "Silver", avait été
arrêté à son bureau de l'IRS et qu'un mandat d'arrêt était lancé contre Michael
Meisner, présumé en fuite. Ce dernier point n'étonna personne car Meisner était
déjà confié aux soins diligents de Bêta, qui lui faisait subir un changement
d'aspect et le munissait de faux papiers. Selon les consignes de Mary Sue, il
devait ensuite "se perdre dans la foule d'une grande ville" ..Mary Sue rejoignit
son mari peu après, moins pour l'entretenir de la situation que de ses
préoccupations familiales.
Elle tenta de le persuader qu'ils pourraient reprendre une vie de famille
normale dans la sécurité d'un ranch quelque part en Californie du Sud. En
réalité, il était trop tard : soumise au stress continuel de leur vie errante,
la famille s'était déjà désagrégée. Le ménage de Diana battait de l'aile;
Quentin, censé travailler à l'Org de Clearwater, pratiquait l'absentéisme
systématique; Suzette ne fréquentait que des "Wogs " et Arthur avait laissé
tomber ses études au California Institute of the Arts où Jim Dincalci avait
réussi à le faire admettre. Daignant admettre que Mary Sue n'avait pas tout à
fait tort d'aspirer à retrouver quelque stabilité, Hubbard chargea des
émissaires de dénicher l'oiseau rare, car la propriété devait être assez vaste
pour loger non seulement sa famille mais aussi son entourage, le Commodore ne
pouvant envisager de vivre sans ses courtisans et son escadron de jeunes
Messagères à sa dévotion. La "mission" explorant la région de Palm Springs
signala bientôt une affaire intéressante à La Quinta, au pied des montagnes de
San Jacinto, dont le vendeur demandait 1 300 000 dollars. Une casquette enfoncée
sur ses longs cheveux ayant enfin viré du roux au gris, Hubbard s'y rendit dans
sa nouvelle voiture, un cabriolet Cadillac Eldorado rouge vif. Dans cet équipage
manquant singulièrement de discrétion, il fonça à La Quinta, franchit en coup de
vent le portail de l'Olive Tree Ranch, fit une tournée d'inspection express, se
déclara satisfait et regagna Los Angeles dans l'heure.
Située à une vingtaine de minutes de Palm Springs, La Quinta était une
bourgade écrasée de soleil en plein désert et l'Olive Tree Ranch, par esprit de
contradiction, n'était planté que de dattiers et d'agrumes sans un seul olivier.
La propriété comprenait une spacieuse hacienda blanche coiffée de tuiles rouges
s'étalant autour d'un patio, une piscine pourvue en son milieu d'une île ornée
d'un unique palmier et deux petites maisons annexes. L'acte de vente à peine
signé, une équipe disciplinaire détachée de la RPF de Los Angeles vint procéder
aux travaux de rénovation. Aucun lien visible ne devant exister entre le ranch
et l'Église de scientologie, tous ceux qui y vivaient ou y travaillaient étaient
pourvus de noms de code ; l'emploi du vocabulaire et la possession de brochures
scientologues y étaient strictement prohibés. Installés début Octobre 1976, les
Hubbard semblèrent d'abord profiter paisiblement de la tranquillité ambiante et
les Messagères constataient avec soulagement que le Commodore était détendu et
de bonne humeur. Une fois encore, cette embellie ne pouvait durer. Le mercredi
17 novembre, en venant prendre son tour de garde, Doreen Smith entendit depuis
la cour Hubbard hurler à pleins poumons : "Sale con de gamin. Tu vois ce qu'il
m'a fait. Sale con de gamin". En s'approchant, elle entendit les gémissements
quasi inhumains de Mary Sue se mêler aux rugissements du Commodore. Dans le
vestibule, la Messagère qu'elle venait relever lui dit en sanglotant : "Quentin
s' est suicidé. "
Le 28 Octobre à 8 h 32, Quentin avait été découvert affalé sur le volant
d'une Pontiac blanche, garée le long de la clôture de l'aéroport de Las Vegas,
au bout de la piste nord. Les vitres étaient fermées et un tube d'aspirateur
reliait le tuyau d'échappement au déflecteur rendu étanche par des tampons de
papier. Le moteur tournait encore.
Le premier policier arrivé sur les lieux força les portières et constata que
le jeune homme était inconscient mais encore en vie. Il n'était muni d'aucun
papier d'identité et les plaques d'immatriculation avaient été enlevées de la
voiture, dans laquelle on ne trouva qu'un poste de radio à transistors Grundig,
un sac de voyage noir contenant quelques vêtements et une bouteille de tequila
entamée " Sujet sale et mal vêtu, probablement un vagabond ayant couché un
certain temps dans son véhicule, nota le policier dans son rapport. Il s'agit
d'un individu de race blanche de sexe masculin, âgé d'une vingtaine d' années.
Transporté au Southern Nevada Memorial Hospital., Quentin Hubbard fut admis à
l'hôpital sous l'identité de John Doe, attribuée aux inconnus. Pour tout
signalement, l'hôpital nota qu'il avait la moustache et les cheveux roux. Il
mourut le 12 novembre à 21 h 15 sans avoir repris connaissance. La police
inscrivit la cause du décès sous la rubrique "suicide présumé ".
Le lundi 15 Novembre, afin d'établir l'identité de John Doe, le bureau du
Coroner de Las Vegas fit examiner la voiture mise en fourrière, ce qui permit
d'en relever le numéro de série et d'y découvrir un certificat de contrôle
anti-pollution délivré par la police routière de Floride. Aussitôt consulté, le
service des cartes grises de Floride répondit par télex que le véhicule était
immatriculé au nom de Quentin Hubbard domicilié à Clearwater. Le signalement du
défunt et de sa voiture furent retransmis à la police de Clearwater pour
confirmation.
Le même jour à 20 h 40, un homme se présentant sous le nom de Dick Weigand
téléphona de l'aéroport de LosAngeles au bureau du Coroner en disant qu'il
prenait l'avion pour Las Vegas et pensait pouvoir identifier l'inconnu.
L'assistant Coroner accepta de le rencontrer à 22 heures dans les locaux du
médecin légiste, où le corps était conservé. En arrivant, Weigand annonça qu'il
avait été contacté par une certaine Kathy O'Gorman, domiciliée à la même adresse
que Quentin Hubbard; il déclara ensuite n'avoir rencontré Quentin Hubbard que
deux ou trois fois et ne pouvait, en conséquence, être tout à fait certain de le
reconnaître. Il regarda le corps quelques instants, regretta de ne pouvoir
confirmer l'identification et conseilla de s'adresser à Kathy O'Gorman dont, par
ailleurs, il ignorait le numéro de téléphone. Sur ce, Weigand disparut dans la
nuit et se hâta de téléphoner au "Bureau du Gardien" qu'il s' agissait bel et
bien de Quentin.
Le mardi matin, un policier de Clearwater informa Las Vegas par
téléphone que l'adresse indiquée était celle de l'Église de scientologie dont la
responsable des relations publiques, Kathy O'Gorman, refusait de communiquer
aucun renseignement sur Quentin Hubbard. Il ajouta que la police locale avait
déjà eu de "nombreux problèmes avec l'Église dont le fondateur, L. Ron Hubbard,
était censé résider sur un yacht ancré quelque part dans la baie". Entretemps,
le "Bureau du Gardien" agissait avec célérité pour régler la situation. Son
représentant à LasVegas, Ed Walters, était chef de table au casino du Sands et
opérait clandestinement pour la Scientologie depuis près de huit ans : "Quand
ils ont appris que Quentin était ici, ils m'ont chargé de récupérer tous ses
dossiers médicaux parce qu'ils contenaient la preuve qu'il avait eu des rapports
homosexuels juste avant son suicide et qu'il ne fallait à aucun prix que la
chose s'ébruite ".
Une scientologue qui travaillait à l'hôpital les a subtilisés sans problème
et je les ai immédiatement fait parvenir au Gardien. Quand Mary Sue apprit la
nouvelle le mercredi, elle hurla dix minutes de suite sans reprendre haleine :
"C'était épouvantable, se souvient Kima Douglas. Le vieux ne pleurait pas ni ne
manifestait de chagrin. Il était littéralement fou de rage que Quentin "lui" ait
fait cela... Le jeudi 18 Novembre au matin, se présentant comme directeur des
relations publiques de l'Église de scientologie, Arthur Maren arriva au bureau
du Coroner de Las Vegas et déclara qu'il pouvait identifier le corps.
A 11 h 25, il confirma que le défunt était bien Geoffrey Quentin Hubbard, âgé
de vingt-deux ans. Ses parents, ajouta-t-il, faisaient un voyage autour du monde
et étaient absents des États-Unis.
Les jours suivants, Maren revint à plusieurs reprises fournir au Coroner des
renseignements destinés, en fait, à couper court à l'enquête. Il parvint même à
obtenir que le rapport officiel fasse état d'une "mort accidentelle ".
Le lundi 22 Novembre, une jeune femme appelée Mary Rezzonico, porteuse d'un
pouvoir signé de L. Ron Hubbard et de Mary Sue Hubbard - signé, précisa-t-elle,
au large des côtes irlandaises -, vint prendre livraison de la dépouille de leur
fils et de ses effets personnels. Quentin fut incinéré le lendemain : " Je
savais qu'il avait des tendances homosexuelles, se souvient Ed Walters, mais
c'était un brave gosse, un faible, un tendre. Il voulait depuis longtemps
abandonner la Scientologie, mais on ne la lâche pas si facilement. On est
immédiatement traité en ennemi. Il savait que son père s'en prenait violemment à
tous ceux qui le trahissaient et que le "Bureau du Gardien " le poursuivrait
sans répit. Pour quelqu'un comme lui, né dans la Scientologie, le monde
extérieur plein de "Wogs " et de gens méchants est terrifiant. Il n'a pas su
comment s'en sortir. "C'était un pauvre garçon profondément malheureux,
renchérit Kima Douglas. Un enfant qui perdait pied et savait ne jamais pouvoir
se mesurer à son père.
Le drame allait connaître un dénouement macabre : Quentin ayant choisi de
mourir près d'une piste d'aéroport, en regardant décoller et atterrir ces avions
qu'il avait en vain rêvé de piloter, il fut décidé que ses cendres seraient
répandues d'un avion dans les eaux du Pacifique. Pour cette mission, on fit
appel à un scientologue de Palo Alto, Frank Gerbode, qui possédait son propre
avion : " Je devais survoler le Pacifique avec deux autres personnes chargées de
répandre les cendres de Quentin, se souvient Gerbode. Je ne m'attendais pas à ce
que ce soit aussi horrible : le vent et le souffle de l'hélice ont rabattu
presque toutes les cendres à l'intérieur. Pendant des mois, j' ai retiré des
petits morceaux de Quentin Hubbard du capitonnage des sièges...
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