LE GOUROU DEMASQUE: L. RON HUBBARD
Chapitre 15: Visites au Paradis
" Oui, je suis allé au Paradis.. Tout y était, le portail, les anges, les
saints en plâtre et le matériel électronique d'implantation " (L. Ron Hubbard,
Bulletin de HCO, 11 Mai 1963.)
Le raid de la FDA sur l'Église de scientologie du 4 Janvier 63 eut l'air
d'une farce des Keystone Cops, indigne d'une agence fédérale. Usant d'un
déploiement considérable de forces de police, les agents bouclèrent tout le
quartier, investirent la place et saisirent trois tonnes de livres et
d'électromètres. Il fallut faire venir deux camions pour emporter le butin.
La FDA (administration des aliments et médicaments) expliqua ses méthodes en
engageant contre l'Église de scientologie des poursuites en "publicité
mensongère et présentation frauduleuse des électromètres ". L'Agence aurait pu
se contenter d'un seul appareil pour étayer ses accusations et faire ainsi
l'économie d'une opération n'ayant servi qu'à la ridiculiser et à fournir des
armes à la Scientologie, qui exploita cette bévue en se posant en martyr.
De Saint-Hill, Hubbard déclara le 5 janvier : " Le gouvernement des
États-Unis. persécute la religion et jette au bûcher des ouvrages de
philosophie.. Où cela nous mènera-t'il A la censure généralisée ? Au mépris
délibéré du Premier Amendement ? Est-ce désormais normal de violer les lieux du
culte et de brûler les livres ? Hubbard revint à la charge le lendemain en
accusant des "fonctionnaires subalternes " d'avoir réagi à sa lettre au
Président Kennedy par " sectarisme anti religieux. Gardant cependant espoir que
le président lui accorderait une audience et, au regard des récents événements,
lui "garantirait sa sécurité", avant de conclure ironiquement : " Puisqu'on a
saisi mes livres pour les brûler, je vais être obligé d'en écrire d'autres. En
fait, l'année 1963 fut à peu près la seule de sa carrière au cours de laquelle
Hubbard ne publia rien.
Depuis sa retraite à Saint Hill, il lançait en revanche
des proclamations de plus en plus étranges. Ainsi, pour célébrer son
cinquante-deuxième anniversaire, il accordait à ses fidèles une amnistie
générale en termes dignes d'un potentat oriental : "Tous manquements ou offenses
de toute nature commis jusqu'à ce jour, divulgués ou non, sont totalement et
définitivement pardonnés. Edicté à Saint Hill ce 13 mars 1963, an 13 de la
Dianétique et de la Scientologie. L. Ron Hubbard. " A l'amnistie succéda en mai
l'effarante révélation qu'Hubbard s'était rendu deux fois au "Paradis" 43 et 42
trillions d'années auparavant. Dans un bulletin daté du 11 mai de l'an 13 de la
Dianétique, il précisa que sa première visite avait eu lieu 43 891 832 611 177
années, 344 jours, 10 heures, 20 minutes et 40 secondes avant le 9 mai 1963 à 22
h 02GMT Contrairement à ce qu'on s'imagine, racontait-il, le Paradis n'est pas
situé sur une île flottant quelque part dans le ciel mais sur une haute montagne
d'une planète inconnue. Les visiteurs arrivent dans une ville pourvue d'un
tramway, de rues bordées de façades et de trottoirs, de voies de chemin de fer,
d'un hôtel, d'un café et d'une banque. La ville paraissait habitée.
Dans l'hôtel, par exemple, il avait vu un client et la propriétaire en kimono
qui lisait son journal mais il ne s'agissait en réalité que d'images,
probablement radioactives car "elles font mal quand on les touche ". En
revanche, Hubbard affirmait n'avoir vu "ni diable ni démon" peut-être parce
qu'il était censé se trouver au Paradis ?
Le principal centre d'intérêt n'était autre que la banque, construite dans un
matériau ressemblant au granit, où l'on entrait par une porte-tambour. A
l'intérieur, on voyait un comptoir sur la gauche et, en face, un escalier de
marbre menant aux portes du Paradis : " On y arrive par une avenue bordée de
statues de saints: "Les vantaux sont très bien faits Les piliers sont surmontés
d'anges de marbre. Les jardins sont bien tenus. Lors de sa seconde visite, un
trillion d'années plus tard, Hubbard constate d'importants changements : " Tout
est crasseux; il n'y a plus de végétation. Les piliers sont en sale état. Les
saints ont disparu, les anges aussi. A gauche de l'entrée, on voit un écriteau
avec "Ciel " A droite, un autre avec "Enfer" et une flèche indiquant des
excavations qui ressemblent à des fouilles dans des grillages. Il y a une
guérite devant le poteau de droite. Les excursions célestes d'Hubbard egèneront
beaucoup les scientologues qui s'évertueront à les présenter comme des
allégories. Hubbard spécifiait pourtant que " ce bulletin est basé sur mille
heures d'audition... [processus] scientifique ne pouvant en aucun cas refléter
l'opinion subjective du chercheur... " Au mois d'août, Hubbard redescend sur
terre définir la politique à adopter envers les médias. Si la Scientologie a
mauvaise presse, déclara-t-il, elle le doit avant tout à "l'American Medical
Association" qui cherche à nuire au mouvement afin de sauvegarder son monopole.
"Si un reporter vient tout sucre et tout miel vous demander une interview, il y
a de fortes chances pour qu'il ait déjà en poche un colnmuniqué inspiré par
l'AMA. Il ne veut que vous soutirer de quoi confirmer un article écrit
d'avance..."
Sa méfiance s' expliquait d' autant mieux que la Scientologie offrait une
cible idéale, sur laquelle les journaux s'acharnaient volontiers : en Australie,
où elle subissait de violentes campagnes de contre-publicité, un journal de
Melbourne, Truth, l'accusait de "décerveler les scientologues et de les détacher
de leurs familles". Ces affirmations eurent un écho jusqu'au Parlement de l'État
de Victoria où l'on utilisa les mots de chantage, d'extorsion de fonds, de
"pratiques nuisibles à la santé mentale d'étudiants de l'université de
Melbourne, au point que le gouvernement de l'État nomma en Novembre 1963 une
commission d'enquête sur la Scientologie : Hubbard affecta d'abord la
satisfaction et prétendit avoir lui-même demandé l'enquête. Puis, lorsque la
commission afficha une hostilité violente et cita Hubbard à comparaître, il
trouva de bonnes raisons de ne pas se rendre à la convocation.
En mars 1964, le Saturday Evening Post publia l'unedes dernières interviews
de Ron Hubbard, qui sera néanmoins assiégé par les journalistes jusqu'à la fin
de sa vie.
Cette interview, d'une rare objectivité, ne dévoilait rien de très nouveau
sur Hubbard, sauf qu'il disait avoir été contacté par Fidel Castro pour former
un corps de scientologues à Cuba. Le père fondateur de la Scientologie abordait
sans réticence tous les sujets, sauf l'argent : il prétendait jouir d'une
fortune personnelle et ne toucher de son Église qu'un salaire symbolique de 70
dollars par semaine car la Scientologie était pour lui un "acte d'amour". Le
reporter du Saturday Evening Post avait été très impressionné par le train de
vie d'Hubbard : manoir XVIIIe, majordome lui servant son Coca-Cola de 5 heures
sur plateau d'argent, chauffeur astiquant la Pontiac neuve et la Jaguar, parc
aux horizons infinis. Si Hubbard paraissait avoir acquis les goûts et le style
d'un gentleman farmer, la réalité était pourtant très différente, comme
l'explique le jeune scientologue Ken Urquhart, employé comme majordome à Saint
Hill : "Ron et Mary Sue travaillaient toute la journée et ne recevaient presque
jamais. Ils se couchaient très tard, généralement aux petites heures de la nuit,
et se levaient en début d'après-midi.
A peine levé, Ron s'auditait lui-même à l'
électromètre... Je lui montais son chocolat et je restais avec lui pendant qu'il
buvait... Il me parlait beaucoup de son enfance, en cherchant à donner
l'impression d'être d'origine aristocratique : il utilisait par exemple, des
expressions françaises malgré son accent épouvantable... Il disait que sa mère
était une femme remarquable. Il m'a raconté que quand elle était mourante à
l'hôpital, il était arrivé juste à temps pour lui dire qu'elle n'avait qu'à
quitter son corps et en choisir un autre à la maternité. Il ne m'a toutefois pas
dit comment elle avait réagi : Urqhart étudiait la musique au Trinity College
deLondres et payait ses études en travaillant comme serveur de restaurant quand
Hubbard lui avait proposé l'emploi de majordome à Saint Hill ".
La Dianétique avait été pour moi une bouffée d'oxygène et j'aurais fait
n'importe quoi pour Ron... mais tout a changé au début de 1965, avec
l'introduction de "l'éthique ". J'ai eu droit à une "condition d'urgence" parce
que je lui avais servi au dîner du saumon pas tout à fait frais. J'étais
atterré. Les "conditions", faisaient partie de la nouvelle "technologie
d'éthique" imaginée par Hubbard dans les années soixante comme méthode de
contrôle collectif - en fait, le premier stade de sa tentative de former un
groupe d'élite au sein de la Scientologie sur un modèle semblable à l'État
totalitaire décrit par George Orwell dans son célèbre roman "1984". Quiconque
était seulement soupçonné d'infidélité, de négligence ou d'infraction aux règles
de la Scientologie comparaissait devant un "officier d'éthique" qui, selon la
gravité de sa faute, lui attribuait une "condition", plus une pénalité, allant
du port d'un chiffon gris au bras gauche, simple marque d'infamie, au pire :
être classé "personne suppressive ",ou 'SP', l'équivalent à une excommunication.
Hubbard définissait les SP comme "gibier de potence " pouvant être poursuivi et
persécuté par tous les moyens, licites et illicites."
Avec l'apparition de l'éthique, se souvient Cyril Vosper qui travaillait lui
aussi à Saint Hill à l'époque, le zèle l'a emporté sur la tolérance et le bon
sens. A mon avis, c'est Mary Sue qui en inventait les mesures les plus
dégradantes. Autant j'admirais Ron, autant je jugeais Mary Sue vicieuse et
malfaisante. C'était une vraie garce.
En octobre 1965, la commission d'enquête australienne publia son rapport.
Présidée par Kevin A. Anderson, Q.C., procureur de la Couronne, elle avait siégé
160 jours, entendu 151 témoins et condamnait en bloc la Scientologie. La teneur
du premier paragraphe suffit à donner le ton de l'ensemble : " Certains aspects
de la Scientologie sont tellement absurdes qu'on pourrait avoir tendance à la
traiter par la dérision et considérer ceux qui la pratiquent comme d'inoffensifs
hurluberlus... En lisant ce rapport, il convient de ne pas perdre de vue les
observations préliminaires suivantes : la Scientologie est néfaste, ses
techniques sont nuisibles; sa pratique constitue une sérieuse menace pour la
collectivité sur le plan médical, moral et social; ses adhérents sont
honteusement leurrés et souvent mentalement malades. Dans bien des cas,
poursuivait le rapport, le dérèglement de l'esprit et la perte du sens critique
résultaient des procédures mêmes de la Scientologie, conçues pour induire une
docilité allant jusqu'à l'asservissement. Le sujet ainsi conditionné par la
peur, la tromperie et l'affaiblissement de ses facultés ne pouvait plus y
échapper.
L'existence de dossiers renfermant les confessions et les secrets les
plus intimes de milliers de personnes constitue en outre une grave menace pour
les libertés individuelles et collectives. Quant à L. Ron Hubbard, sa propre
santé mentale était "sérieusement mise en doute ". Ses écrits, truffés de propos
hyperboliques à sa propre gloire, de pitreries, d'explosions de fureur
hystérique, sortaient à l'évidence d'un esprit déséquilibré, de même que ses
prétendus enseignements sur des absurdités aussi manifestes que les Thétans et
les vies antérieures. Il souffrait d'une maladie de la persécution; il
manifestait une crainte morbide de tout ce qui concernait les femmes et une
obsession malsaine à s'appesantir "de la manière la plus répugnante et la plus
avilissante sur des sujets tels que l'avortement, la sexualité, le viol, le
sadisme, l'abandon d' enfants et autres perversions.
Sa manie des néologismes était caractéristique de la schizophrénie; celle
d'inventer des théories et des expériences de plus en plus aberrantes dénotait
de fortes tendances à une schizo-paranoïa doublée d'un complexe de supériorité "
- symptômes, ajoutait le rapport, communs à tous les dictateurs ". Au bout de
173 pages de la même veine, le rapport concluait : " Nous avons acquis la preuve
que ses théories sont invraisemblables, ses principes pernicieux, ses techniques
avilissantes... S'appuyant sur des rudiments de connaissances, son fondateur a
bâti un édifice insensé... la plus importante organisation au monde de gens
incompétents pratiquant des techniques dangereuses sous le masque de la thérapie
mentale."
Le rapport Anderson apporte malheureusement la preuve que le mieux est
l'ennemi du bien: son ton excessif, sa partialité et ses exagérations rappellent
fâcheusement les défauts qu'il fustige chez Hubbard. A vouloir à tout prix
démystifier la scientologie, Anderson a délibérément ignoré le fait que des
milliers de braves gens de par le monde croyaient sincèrement bénéficier des
recettes d'un charlatan. Condamner la Scientologie en de tels termes revenait à
stigmatiser ses fidèles comme nuisibles ou ses victimes comme stupides
accusations souvent imméritées. Sonné mais invaincu, Hubbard contre-attaqua sans
tarder. Dans une déclaration exclusive au " Courier " d'East Grinstead, il
qualifia la commission australienne de tribunal d'exception illégal, l'ayant
jugé et condamné sans même lui permettre de présenter sa défense (or;
souvenez-vous qu'il avait fui aund on l'avait assigné à compraître). On ne s'y
prenait pas autrement au plus sombre du Moyen Age, ajouta-t-il, pour envoyer au
bûcher les sorcières et les hérétiques. Mais un homme tel que lui était trop
magnanime pour ne pas accorder son pardon : " L'Australie est encore jeune".
En 1942, officier de l'US Navy en mission dans les Territoires du Nord, j'ai
contribué à sauver le pays du péril japonais. Par égard pour les scientologues
australiens, je continuerai à l'aider. Les scientologues entendirent un autre
son de cloche. L'enquête australienne devant porter sur toutes les
thérapeutiques mentales ("On aurait pu discréditer les psychiatres en dénonçant
leurs crimes! dit-il avec regret), Hubbard avait accepté de coopérer mais, par
suite d'une regrettable erreur bureaucratique, la Scientologie avait été seule
en cause, ce qui expliquait le désastre. Désormais, en cas d'enquêtes
similaires, il fallait commencer par identifier les adversaires, passer leur
carrière au crible afin d'en exhumer "des délits ou pires ", et communiquer ces
trouvailles à la presse avec un maximum de détails compromettants. "Ne vous
soumettez jamais docilement à une enquête, recommande-t'il. Contre nos
ennemis,tous les coups sont permis."
Le scandale soulevé par le rapport Anderson provoqua un peu partout
l'ouverture d'enquêtes officielles; l'émotion des opinions publiques incita même
plusieurs gouvernements à prendre des sanctions. L' Australie ouvrit le feu : en
Décembre 1965, l'État de Victoria promulgua une loi qui réglementait l'exercice
des professions médico-psychologiques de manière à interdire la Scientologie et
donnait pouvoir à l'Attorney General (Ministre de la Justice) de saisir et
détruire tous documents imprimés ou enregistrés émanant de la Scientologie. Le
pays hôte du "malfaisant Dr Hubbard" ne pouvait lui non plus ignorer le rapport
Anderson : le 7 février 1966, Lord Balniel, MP, par ailleurs président de
l'Association nationale de la Santé mentale, interpella le Ministre de la Santé
à la Chambre des Communes en demandant l'ouverture d'une enquête sur la
Scientologie en Grande-Bretagne. Le surlendemain, Hubbard ordonna de "lancer un
détective sur le passé de ce Lord et d'en exhumer les bavures. Il y en a
sûrement" .
Le 17 février, il créa une " Section des enquêtes publiques ", composée de
détectives professionnels chargés "d'assister LRH dans ses investigations".
Le premier détective engagé devait dénicher au moins un fait répréhensible
sur chaque psychiatre en Angleterre, à commencer par Lord Balniel.
Malheureusement pour Hubbard, le fin limier n'eut rien de plus pressé que d'
aller vendre l'histoire à un canard du dimanche qui assura, on s'en doute, une
excellente publicité à la Scientologie. La réplique "officielle" de la
Scientologie au rapport Anderson, sous forme d'une brochure de quarante-huit
pages, était plutôt mal conçue pour gagner la sympathie des Australiens : "
Seule une société fondée par des repris de justice, dirigée par des criminels et
organisée pour fabriquer des délinquants pouvait arriver à de telles conclusions
[sur la Scientologie], proclamait l'introduction. L'État de Victoria a été
peuplé par la lie des bas-quartiers de Londres : voleurs, criminels,
prostituées, receleurs. Après des pages d'aménités du même ordre, Hubbard
concluait sur un ton de défi : "L'avenir de la Scientologie en Australie reste
étincelant... Nous serons toujours là... quand les noms de nos ennemis ne seront
plus que des notations à demi effacées dans le grand livre de la tyrannie. "
Hubbard avait beau affecter la confiance, il fallait remonter d'urgence le
moral des scientologues sapé par ces épreuves. En février 1966, le bruit
commença donc à courir parmi les initiés que l'un d'eux avait enfin atteint
l'état légendaire de "Clair " (La contre-performance de Sonya Bianca au Shrine
Auditorium de Los Angeles était depuis longtemps oubliée.) Chaque scientologue
aspirait à cette bienheureuse " clarté , qui s'obstinait à le fuir. Les cours
introduisaient sans cesse des niveaux supérieurs de "processing ", censés
déboucher sur le "clair " mais aussitôt remplacés par d' autres niveaux inédits
et de nouvelles promesses. Parmi les élèves du Niveau VII se trouvait alors un
Sud-Africain d'une trentaine d'années, John Mc Master, employé à Saint Hill en
qualité de directeur du Centre d'orientation. Étudiant en médecine à Durban,
atteint d'un cancer, Mc Master avait subi l'ablation d'une partie de l'estomac.
En 1959, la Dianétique l'avait soulagé de ses douleurs constantes dès sa
première séance d'auditing.
Converti, il était venu suivre les cours spéciaux de Saint-Hill en 1963 et
Hubbard l'avait invité à s'intégrer au personnel permanent.
Il venait de partir pour Los Angeles enseigner les plus récentes techniques
appliquées à Saint Hill quand le "Secrétaire des Qualifications le rappela
d'urgence par télégramme. Le 8 mars, il passa l'examen de contrôle sans un
tressaillement de l' aiguille de l' électromètre: la "banque de mémoire de son "
mental réactif était totalement effacée, il était clair ! L'enthousiasme que
cette grande nouvelle souleva chez les scientologues fut d'autant plus vif que
Mc Master possédait, disait-on, tous les attributs prophétisés seize ans
auparavant dans le livre La Dianétique. Hubbard célébra l'événement en
proclamant une nouvelle amnistie générale. Puis, le lendemain, une curieuse
annonce parut dans le Times : " Je soussigné, L. Ron Hubbard, de Saint Hill
Manor, East Grinstead, Sussex, constatant quels dommages la physique nucléaire
et la psychiatrie infligent à notre société par des personnes parées du titre de
docteur, déclare en signe de protestation renoncer à mon titre de docteur en
philosophie... Bien que rien ne me rattache à la psychiatrie ou au traitement
des malades et que je n' aie d'autre intérêt que la philosophie et la libération
de l'esprit humain, je souhaite n'avoir plus aucun rapport avec ces personnes et
je prie mes amis et le public de ne plus se référer à moi par ce titre sous
aucun prétexte. "
Le Daily Mail du lendemain observa que le doctorat auquel Hubbard renonçait
publiquement était de toute façon bidon. Quant à Reg Sharp, devenu entre-temps
son assistant personnel, il fit savoir aux journalistes que M. Hubbard ne
pouvait commenter la nouvelle car il était en vacances à l'étranger et ne
voulait être dérangé sous aucun prétexte. En réalité, Hubbard était en route
pour la Rhodésie, dont le Premier ministre Ian Smith avait récemment défié le
gouvernement britannique en proclamant unilatéralement son indépendance. Depuis
que son espoir de faire de l' Australie le premier "continent clair" , s'était
évanoui, Hubbard avait ramené ses ambitions à un niveau plus modeste et
cherchait un pays susceptible d' offrir un abri sûr à la Scientologie. Son choix
s'était porté sur la Rhodésie, dont il pensait se concilier les autorités en les
aidant à résoudre la crise provoquée par l'indépendance et, surtout, parce qu'il
était convaincu d' avoir été Cecil Rhodes (dont il ignorait, bien sûr,
l'homosexualité...) dans une vie antérieure. Il avait également annoncé à Reg
Sharp qu'il entendait récupérer l'or et les diamants cachés par Rhodes avant sa
mort .
Le 7 avril 1966, la direction de la CIA à Langley reçut de son agent en
Rhodésie une demande de renseignements sur "un certain L. Ron Hubbard, citoyen
américain,arrivé récemment.
Le QG de l'Agence fit savoir que le dossier du sus-nommé au fichier central
ne contenait pas d'informations défavorables sur son compte mais joignit une
note citant des extraits de presse et se concluant ainsi : "Les personnes ayant
été en rapport avec Hubbard et/ou les organisations qu'il dirige le considèrent
comme un "cinglé " et émettent des doutes sur son état mental".
Entre-temps, le "cinglé " avait acheté une vaste villa avec piscine à
Alexander Park, banlieue résidentielle de Salisbury, et négociait l' acquisition
du Bumi Hills Hotel, luxueux complexe hôtelier sur le lac Kariba, dont il
voulait faire sa base d'opération. Les Rhodésiens ignoraient bien entendu les
projets de celui qui se présentait à eux sous les traits d'un "financier
millionnaire", soucieux d'injecter des capitaux frais dans l'économie et de
stimuler le tourisme. "J'étais venu pour ma santé, déclara-t-il dans une
interview au Sunday Mail, mais je reçois tant de propositions
d'investissements... que je ne puis y rester insensible ! - Il prenait soin par
ailleurs de garder ses distances avec ce que le journal qualifiait de "mouvement
scientologue contesté en ajoutant : " Je suis encore administrateur de la
société qui le gère mais il est devenu pratiquement autonome."
Dans ses efforts brouillons pour s'attirer les bonnes grâces des milieux
gouvernementaux rhodésiens, Hubbard allait accumuler les impairs. Ainsi, en Mai,
il prend l'initiative de soumettre un projet de Constitution au Premier ministre
Ian Smith, qui lui fait répondre que ses "suggestions seront soumises à la
commission compétente. "
Il s'attire une sèche rebuffade du Ministre de l'Intérieur qu'il invite
familièrement à dîner.
En juin, il convoque John Mc Master de Johannesbourg, où il donne des cours
de Scientologie, avec mission d'apporter du champagne rosé, introuvable sur
place, dont il veut faire cadeau à Ian Smith. Las. Il ne franchira même pas la
porte du Premier ministre. Moins mortifié que stupéfait de voir ses compétences
dédaignées, le " financier millionnaire réussit à se mettre à dos les milieux d'
affaires en prononçant devant le Rotary Club une conférence dans laquelle il
fait la leçon à des chefs d'entreprise en leur disant comment faire leur métier
et mener leur vie privée Dans le même temps, il prend ouvertement parti pour les
populations noires tout en les méprisant avec si peu de discrétion que ses
propos racistes sont rapportés dans la presse. C'en était trop pour les
Rhodésiens : au début de juillet, les services de l'immigration l'informent que
la prolongation de son visa de résident temporaire ne peut lui être accordée et
que, en conséquence, il est "requis de quitter le territoire de la Rhodésie le
18 juillet 1966 au plus tard. Atterré, Hubbard demanda à ses amis du Front
rhodésien d'intervenir en sa faveur auprès de Ian Smith.En vain : "Smith leur a
fait une scène terrible, racontera-t'il par la suite. Il leur a dit que j' avais
déjà été expulsé d' Australie, que j'étais recherché par toutes les polices du
monde, que mes associés en affaires se plaignaient tous de moi et qu'il n'était
pas question que je reste. Les autorités rhodésiennes refusèrent de commenter
son expulsion, mais Hubbard savait d'où venait le coup : des communistes, bien
sûr, qui avaient conspiré pour chasser le seul homme capable d' aider le pays à
résoudre la crise politique et économique. Le 15 juillet, au bénéfice des
caméras de télévision venues enregistrer pour la postérité le départ du
"financier millionnaire ", Hubbard fit d'émouvants adieux à ses domestiques
alignés sur la pelouse de la villa...
Un des journalistes qui l' attendaient à l'aéroport lui annonça qu'une horde
de ses confrères s'apprêtait à l'accueillir à Londres. Cette perspective le
réconforta grandement en lui laissant penser que sa mésaventure pourrait, en fin
de compte, accroître sa stature de personnalité internationale.
Tandis qu'Hubbard décollait de Salisbury, Saint Hill se préparait dans la
fièvre à le recevoir en héros. Le 16 juillet au matin, un convoi d'autocars
transporta à l'aéroport d'Heathrow quelque six cents fidèles munis de bannières
et de pancartes, dont ils avaient malheureusement négligé de solliciter au
préalable l'autorisation de les brandir dans un lieu public: la police de l'
aéroport s'y opposa courtoisement mais fermement et les scientologues, au
premier rang desquels Mary Sue et les enfants, durent attendre noyés dans la
foule anonyme le débarquement de leur grand homme. Retenu par un problème de
vaccination, Hubbard émergea dans le hall avec deux heures de retard, bronzé et
souriant, sous les ovations de ses fidèles; la presse était telle que la police
dut lui frayer un passage jusqu'au cabriolet Pontiac décapoté d'où il salua la
foule comme un chef d'État en visite. Nul n'aurait pu rêver d'accueil plus
triomphal. Seule ombre au tableau : les journalistes annoncés brillaient par
leur absence. L'unique reporter qui s'était déplacé avait questionné Hubbard sur
les événements d' Australie et s'était attiré cette réplique : " C'est de
l'histoire ancienne ! "
Dans le cadre familier de Saint Hill Manor, Hubbard eut tout loisir de se
pencher sur le présent et l' avenir de la Scientologie. Le tableau était loin
d'être rose : après les défaites essuyées en Australie et en Rhodésie, l'orage
grondait aux États-Unis où l'Internal Revenue Service - le fisc américain -
remettait en cause les exemptions fiscales de l'Église. En Grande-Bretagne, la
découverte au petit matin, dans les rues d'East Grinstead, d'une jeune femme en
triste état soulevait un nouveau scandale : la police avait découvert qu'elle
était internée dans un établissement psychiatrique avant d'être recrutée par la
Scientologie. Ce fait divers ranima à la Chambre des Communes les demandes
d'ouverture d'enquête, auxquelles le ministre de la Santé répondit : " Je ne
vois pas la nécessité d'une enquête pour établir que les activités de cette
organisation sont nocives ! Il ne fait aucun doute que la Scientologie est
totalement dénuée de valeur pour la santé publique. La Scientologie perdait même
sa bonne réputation à East Grinstead. Comme s'il ne leur suffisait pas de
croiser dans les rues des Américains couverts de badges proclamant : " Ne me
parlez pas, auditing en cours " (en effet, Hubbard avait édicté une règle disant
que les scientologues audités sur les niveaux 5 et 6 'power et power plus'
n'avaient pas droit à discuter avec d'autres gens) - les habitants en voulaient
aux scientologues de rafler les logements à louer, d'envahir les pubs et de
mettre leur patience à rude épreuve " La Scientologie prenait de plus en plus de
place, se souvient Alan Larcombe du Courier, et l'opinion estimait qu'il fallait
mettre un terme à son expansion avant qu'ils n'évincent les gensdu pays. Il y
avait déjà un agent immobilier, un dentiste, un coiffeur, un bijoutier, une
banque et deux docteurs scientologues. Cela inquiétait Larcombe, qui alla rendre
visite à Saint Hill et fut stupéfait de ce qu'il y découvrit : "Une cloche
sonnait au moment où j'arrivais devant la maison et j'ai vu des gens sortir de
partout, par centaines, comme un nuage de guêpes quittant son nid. Un spectacle
incroyable! Je n'en revenais pas de voir à quel point l'endroit avait changé.
Ayant réfléchi à la multitude des problèmes de la Scientologie, Hubbard
imagina à l'automne 1966 une solution pour le moins hardie et originale qu'il
garda d'abord pour lui, car il aimait s'entourer de secret. Il y fit quand même
allusion devant John Mc Master, revenu d'Afrique du Sud depuis peu : "Vous
savez, John, avec tous ces ennuis que nous font les gouvernements, il va falloir
faire quelque chose Nous avons encore devant nous beaucoup de recherches à
accomplir et je veux pouvoir les poursuivre sans être continuellement harcelé
Savez-vous que soixante-quinze pour cent de la surface de la Terre échappent au
contrôle des gouvernements ? Voilà où nous serions vraiment libres : en haute
mer. Mc Master n' avait aucune idée de ce que cela signifiait et Hubbard ne lui
en dit pas davantage. Des scientologues confirmés arrivèrent bientôt des
ÉtatsUnis pour participer à un projet top secret placé sous la supervision
personnelle d'Hubbard. On les apercevait parfois qui manoeuvraient des canots
pneumatiques sur l'étang de la propriété, ou penchés sur des cartes marines dans
une salle de classe. Certains soirs, ils se réunissaient au garage derrière les
portes closes et le bruit se répandit qu'ils s'entraînaient à faire des
noeuds...En Décembre, on disait qu'ils étaient engagés dans une mystérieuse
entreprise baptisée " Projet maritime " mais tous ignoraient encore ce qui se
tramait.
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