LE GOUROU DEMASQUE: L. RON HUBBARD
Chapitre 14: Sire Hubbard
" Je mène une vie plutôt monotone, ces temps-ci. J' ai gagné au poker le
château du Maharajah de Jaïpur."
(Note du Dr L. Ron Hubbard dans l'Explorers Journal, Février 1960.)
Bâtiment de style géorgien, Saint Hill Manor est à trois kilomètres de la
petite ville d'East Grinstead, dans le Sussex. La douceur de la campagne
environnante et sa proximité de Londres y ont attiré la noblesse de Cour, qui
s'était fait bâtir au XVIIIe siècle quelques jolis petits manoirs.
Construit en 1773, Saint Hill Manor n'était pas un chef d'oeuvre d'
architecture : on trouve souvent sa façade de pierre grise plutôt rébarbative.
Il s'enorgueillissait toutefois d'un parc de vingt hectares avec un étang et des
massifs de rhododendrons, une salle de bal à colonnes de marbre, onze chambres,
huit salles de bain et une piscine. Le Maharajah avait fait de gros frais pour
moderniser la décoration intérieure en commandant à John Spencer Churchill une
fresque pour un des salons, mais il n'y venait que rarement. Sa fortune ayant
diminué après l'indépendance de l'Inde, il dut vendre; l'acheteur qui se
présenta était L.Ron Hubbard. L'arrivée d'une famille américaine à Saint Hill
Manor au Printemps 1959 fit presque autant sensation que celle du Maharajah
quelques décennies avant. Le journal local envoya Alan Larcombe interviewer le
nouveau châtelain qui parla longuement de lui-même. Enthousiaste, Larcombe
évoqua "l'oeuvre humanitaire mondialement connue du Dr Hubbard " et retraça les
grandes étapes de la vie du héros, en commençant par ses chevauchées dans les
plaines du Montana. " Quand son grand-père lui légua d'immenses propriétés
hypothéquées, il sut les remettre sur pied avant de se lancer dans des romans,
scénarios, etc. Cet héritage n'avait pas encore fait la Une des mensonges
hubbardiens, pas plus que sa passion pour la botanique : "Le Dr Hubbard,
écrivait Larcombe, poursuit des recherches sur la mutation des plantes. En
bombardant les graines avec des rayons X, il peut en retarder ou accélérer la
croissance."
L'atmosphère bucolique de la campagne anglaise et la présence à Saint Hill
Manor de serres bien garnies suffisaient-elles à muer Hubbard en expert du
jardinage ? Ses expériences horticoles visaient plutôt à détourner l'attention
du véritable motif de son achat: faire du château le siège mondial de la
Scientologie... nouvelle au minimum prématurée, estimait-il avec raison, pour
l'opinion publique d'East Grinstead. En Août, le " Courier " d'East Grinstead
annonça que le Dr Hubbard, "physicien nucléaire", produisait des plants de
tomates géants et avait découvert que les rayons infrarouges protégeaient les
végétaux contre le mildiou, découverte évidemment utile aux maraîchers. Ces
prouesses ne tardèrent pas à attirer l'attention du magazine Garden News, à qui
Hubbard confia, "entre jardiniers", sa conviction que les plantes étaient
sensibles à la douleur. Il le démontra en branchant un électromètre sur un
géranium et fit osciller l' aiguille en arrachant des feuilles.
Le correspondant
de Garden News qualifia Hubbard de " savant révolutionnaire dans le domaine de
l'horticulture". La télévision et la grande presse se précipitèrent à leur tour
à Saint Hill Manor pour interviewer le "savant ", qui se fit photographier
penché sur une tomate lardée d'électrodes reliées à un électromètre, photo qu'on
trouvera ensuite dans le magazine américain Newsweek pour la plus grande joie
des lecteurs. Sceptique, le présentateur de la BBC-TV Alan Whicker demanda
ironiquement à Hubbard s'il fallait interdire de tailler les rosiers pour leur
épargner de souffrir, mais Hubbard éluda le piège en répondant que certaines
opérations chirurgicales douloureuses étaient néanmoins indispensables. Quant
aux scientologues qui se posaient des questions, ils furent rassurés sur les
étranges expériences de leur leader en apprenant qu'elles étaient destinées " à
reconstituer les réserves alimentaires mondiales". Peu après l'arrivée du
Docteur Hubbard à Saint Hill Manor, l'Église de scientologie commanda un buste
du fondateur au sculpteur Edward Harris. Aimant faire parler ses modèles pendant
les séances de pose, Harris demanda à une de ses amies, Joan Vidal, de venir à
son atelier animer la conversation. "Avec ses joues roses et ses cheveux roux
clairsemés, se souvient -elle, il m'avait l'air du gros cochon rose lustré. Une
des premières choses qu'il m'ait dites c'était qu'on entendait les tomates
hurler de douleur quand on les coupait : du coup, il n'en mangeait plus. Il me
parlait surtout des souffrances des légumes et de ses vies antérieures. Il
semblait avoir beaucoup lu et je l'ai trouvé intelligent, distrayant. Le buste
terminé, il nous a invités à dîner à Saint Hill avec Mary Sue... une femme terne
et froide.
Les travauxde la maison n'étant pas finis, ils nous ont fait dîner à
la cuisine... où nous avons été servis par une femme en blouse et chaussures
blanches, comme une infirmière. On n'a bu que de l'eau ou du Coca-Cola et le
repas était infect : poisson surgelé et légumes bouillis suivis d'une glace
fadasse, alors qu'il avait un énorme steak débordant de son assiette ! Tout
tournait autour de lui, il exerçait un pouvoir absolu il me rappelait Oswald
Mosley [le fondateur de l'ancien parti nazi britannique]. Nous ne nous sommes
pas attardés. En arrivant à la gare de Victoria, Eddie et moi avions tellement
faim que nous avons foncé au buffet dévorer des sandwiches.
En Octobre, le
savant Dr Hubbard dévoila un autre de ses nombreux sujets d'intérêt en se
portant volontaire pour le poste, désormais vacant à East Grinstead, de
"Coordinateur de la sécurité routière ". Son ardent désir de se rendre utile à
ses concitoyens, son expérience au sein de "nombreuses commissions de sécurité
aux States" et ses suggestions sur les mesures à adopter pour réduire les
accidents de la circulation eurent beaucoup de succès. Il ne fit qu'un court
séjour à la sécurité routière car il partit en novembre pour l' Australie porter
la bonne parole aux scientologues de Melbourne... qui lui réservèrent un accueil
d'autant plus enthousiaste qu'il se déclara convaincu que l'Australie serait le
premier "Continent Clair ". Entre les conférences, il discutait avec les
dirigeants de l'HASI locale sur les méthodes pour convertir les travaillistes et
les syndicats aux techniques scientologiques. Grâce à ça, les travaillistes
gagneraient à coup sûr les prochaines élections, ce qui créerait un climat
favorable à l'expansion de l'Eglise et permettrait de contrer l'hostilité
virulente de la presse australienne.
Pendant son séjour à Melbourne, Hubbard reçut une très mauvaise nouvelle de
Washington : Nibs désertait "l'Org" (abrévation pour l'Organisation, c'est
à-dire l'Église), crime sans nom pour un scientologue. Une telle trahison de la
part d'un des plus hauts dignitaires, fils et homonyme du fondateur de surcroît,
était proprement inconcevable car Nibs occupait cinq postes élevés dans la
hiérarchie de l'Organisation, dont celui de membre du "Conseil international ".
Malgré ses titres ronflants, Nibs était profondément frustré de voir que la
Scientologie ne lui rapportait rien. Dans sa lettre de démission, il expliquait
à son père que sa défection était provoquée par son manque d'argent chronique :
" Ces dernières années, j'ai de plus en plus de mal à assurer juste de quoi
vivre à ma famille et à moi-même: cette situation ne peut pas durer. Je n'ai
peut-être pas su gérer mes affaires financières aussi bien qu'il aurait fallu,
mais j'ai épuisé toutes mes réserves et je me suis trop endetté. Hubbard piqua
sa crise contre ce fils qui ne tenait de lui que son inconscience en matière
d'argent sans, malheureusement, avoir hérité de ses talents pour en faire. Nibs
annonçait son intention de chercher un emploi mais espérait continuer à
pratiquer la Scientologie à ses moments perdus. C'était ignorer la combattivité
de son père, qui ne lui permettra jamais de tirer le moindre profit de son
oeuvre : le 25 Novembre, il écrivit à Marylin Routsong : " Si Nibs essaie de
s'installer à son propre compte ou de provoquer une scission, faites annuler
tous ses 'diplômes'. Il ne sera jamais réengagé chez nous. Quelques jours plus
tard, Hubbard reçut d'autres mauvalses nouvelles familiales : sa tante Toilie
lui téléphona de Bremerton pour lui apprendre que sa mère, alors âgée de
soixante-quatorze ans, avait eu une attaque cérébrale : elle était mourante.
Depuis la fin de la guerre, Hubbard n'avait pratiquement plus eu aucun contact
avec ses parents et la famille Waterbury; seule Toilie s'efforçait de ne pas
couper tout lien en lui écrivant une ou deux fois par an et c'est donc elle qui
avait été chargée de retrouver la trace de Ron quand May avait été transportée à
l'hôpital. Dans la friture de la communication intercontinentale, elle entendit
son neveu répondre qu'il était "trop occupé" pour venir. Malgré son âge, Toilie
n'avait rien perdu de sa vivacité de jeune fille : "Tu vas prendre le premier
avion, Ron, dit-telle. C'est un ordre! Tu ne peux pas faire moins pour ta mère
et je prie le Seigneur que tu arrives avant qu'elle ne meure "
Quand Hubbard débarqua à Bremerton, sa mère était déjà dans le coma Il se
rendit à son chevet, lui parla en lui tenant la main et dit ensuite à sa famille
qu'il était sûr qu'elle avait été consciente de sa présence. May rendit le
dernier soupir le lendemain. "Ron n'est pas resté pour l'enterrement, se
souvient sa tante Marnie. Il a organisé les obsèques, payé la pierre tombale et
fait venir un homme de son "église de scientologie " pour escorter le cercueil
avec Hub et Tolie jusqu'à Helena, où May voulait être enterrée ; lui est reparti
aussitôt après en Angleterre. Je ne sais vraiment pas ce qu'il y avait de si
urgent là-bas pour qu'il n'assiste même pas à l'enterrement de sa propre mère.
En Mars 1960, les gens d'East Grinstead découvrirent un autre aspect de leur
coordinateur de la sécurité routière lorsqu'il publia " Have You Lived Before
This Life ? " (Avez-vous vécu avant cette vie ?), ouvrage dans lequel il
décrivait des " vies antérieures révélées au cours de séances d'audition. Un
sujet avait jadis été morse, un autre poisson, un troisième disait avoir assisté
à la destruction de Pompéi en l'an 79 tandis qu'un quatrième avait été "un être
très heureux, égaré sur la planète Nostra il y 23 064 000 000 d'années". Le
Courier d'East Grinstead titrant sur les controverses ainsi soulevées en ville,
Hubbard en profita pour présenter la Scientologie à ses concitoyens par un
communiqué de presse : "Trente ans durant, le Dr L. Ron Hubbard et ses
collaborateurs hautement qualifiés ont mené des recherches scientifiques sur la
Dianétique et la Scientologie, mais ce n'est que depuis 1950 que les
connaissances acquises par l' étude approfondie du fonctionnement du mental
humain ont pu être mises au service du public sous forme de traitements
spécialisés...Le récent ouvrage du Dr Hubbard expose simplement les résultats
d'observations objectives.
Dans une note intérieure à son attaché de presse,
Hubbard disait de toujours mettre l'accent sur le fait que son travail
s'exerçait dans le cadre de la "physique nucléaire appliquée aux sources de la
vie et à l'énergie vitale "afin d'éviter la confusion entre Scientologie et
psychanalyse ou spiritisme. "Ce ne sera peut-être pas facile", ajouta-t-il dans
un éclair de lucidité. Hubbard n'avait cependant pas trop à se soucier des
réactions d'East Grinstead, où le temps qu'il faisait et les nouvelles de la
famille royale intéressaient les habitants depuis des temps immémoriaux bien
plus que ce qui se passait à Saint Hill Manor. Au Printemps 60, avec la
naissance en Février du troisième rejeton de la reine, le prince Andrew, et le
mariage de la princesse Margaret en Mai, les affaiures royales étaient
particulièrement palpitantes. Les pubs résonnaient aussi de propos salaces sur
le prochain procès en obscénité intenté au chef-d'oeuvre de D.H. Lawrence,
L'Amant de Lady Chatterley - un événement que Mary Sue suivait de près car son
époux, en l'auditant, lui avait découvert une vie antérieure comme... D.H.
Lawrence! Dans une lettre à son amie Marylin Routsong, Mary Sue exposait les
problèmes du grand écrivain qui, selon elle, avait du mal à bâtir ses intrigues,
méprisait la poésie et ne croyait guère à la valeur de ses propres écrits. Forte
de l'expérience littéraire de sa précédente incarnation, Mary Sue annonçait avec
force fautes de syntaxe et d'orthographe son intention de démolir le Christ dans
un livre qu'elle s'abstiendrait de signer de son nom pour d'évidents motifs.
Dans la même lettre, elle racontait le remue-ménage à Saint Hill Manor parce que
Ron voulait contrôler tout le personnel à l'électromètre. Le refus de huit
employés à s'y soumettre signifiait à coup sûr, disait-elle, " qu'ils avaient
quelque chose à cacher ". Les "contrôles de sécurité" périodiques imposés par
Hubbard dans le but de démasquer espions, dissidents et autres fauteurs de
troubles, étaient devenus pratique courante dans tout le mouvement scientologue,
où nul ne doutait de la capacité de l'électromètre à déceler les émotions les
plus intimes de l'individu. Cette manie du contrôle trahissait surtout la parano
chronique d'Hubbard qui se croyait environné d'ennemis - qui n'existaient que
dans sa tête. En dépit de la répugnance des serfs hubbardisés à raconter leur
vie privée devant ce mystérieux appareil, les Hubbard menaient grand train au
Manoir. Il leur fallait déjà sept personnes pour les servir : secrétaire,
intendante, cuisinière, maître d'hôtel, valet de chambre, plus la nurse et le
précepteur des enfants. Hubbard avait transformé la salle de billard, donnant
directement sur le hall d'entrée, en luxueux bureau; les salons étaient aménagés
en appartements privés ; celui doté de la fresque de John Spencer Churchill
servait de salle d'études et de jeux pour les enfants.
La plupart des autres
pièces servaient de bureaux. Les Hubbard n'avaient encore jamais habité si
longtemps au même endroit : leurs enfants en étaient enchantés ; ils jouaient à
cache-cache dans les couloirs, exploraient le parc, pataugeaient dans l'étang.
Diana et Suzette prenaient des cours de danse deux fois par semaine. Les parents
aimaient promener sur leurs terres en prenant des photos, nouveau hobby
d'Hubbard dont les oeuvres encadrées, généralement des portraits et des
paysages, décoraient les murs pour attirer les commentaires flatteurs même si la
mise au point laissait parfois à désirer. Un visiteur non averti n'aurait alors
rien trouvé à redire sur cette famille de bourgeois américains bon teint menant
la vie de château dans un manoir anglais. Personne ne se doutait qu'Hubbard
jouissait de l'exceptionnelle distinction d'être le seul châtelain britannique
sous surveillance permanente du FBI, où son dossier ne cessait d'épaissir. Il ne
pouvait s'en prendre qu'à lui-même, car le flot des bulletins et "lettres de
règlements " de Saint Hill Manor à destination des scientologues du reste du
monde ne pouvait rester ignoré des espions de J Edgar Hoover, patron de la CIA.
Par exemple, le 24 Avril 60, Hubbard expédiait à ses "franchisés " des US une
circulaire leur recommandant de tout mettre en oeuvre pour barrer la route de la
présidence à " un individu nommé Richard M. Nixon" . Il justifiait ses exigences
de guerre par le fait qu'après avoir innocemment mentionné le candidat
républicain dans un magazine de la Scientologie, deux agents du Service secret
avaient fait irruption sur ordre de Nixon dans les locaux de l'Église de
Washington et terrorisé le personnel. "Nous voulons des élus aux mains propres.
Commençons par interdire à Nixon d' accéder à la présidence des États-Unis, quoi
qu'il fasse pour nous empoisonner ". Si Nixon ne fut pas élu, c'est probablement
davantage à cause de son débat télévisé avec Kennedy qu'en raison des bulletins
d'Hubbard.
Le châtelain de Saint Hill se considérait toutefois investi
d'importantes responsabilités dans la vie politique internationale : en Juin, un
autre bulletin spécifiait comment les scientologues devaient exercer leur
influence : "Inutile de se faire élire, il suffit d'obtenir un poste de
secrétariat ou de garde du corps ". Ainsi abritée dans l'ombre du pouvoir, la
Scientologie pourrait avantageusement transformer le système de l'intérieur. En
Août, il annonça la création d'un "Département des affaires gouvernementales "
rendu nécessaire, expliquait-il, par le temps que les principaux dirigeants du
mouvement devraient de plus en plus consacrer à la politique face à la
désintégration des gouvernements dans le monde sous la double menace du
communisme et de la guerre nucléaire. "Ce Département a pour but d'amener les
gouvernements ou les sociétés hostiles à se conformer aux principes de la
Scientologie, par la ruse ou la force si nécessaire. " Reprenant un de ses
thèmes favoris, Hubbard exigeait que ses troupes défendent la Scientologie en
attaquant l'adversaire : "Si qui que ce soit, individu ou organisation, vous
attaque sur un point vulnérable, vous devrez trouver ou fabriquer de quoi les
menacer jusqu'à ce qu'ils implorent la paix. Il ne faut jamais se défendre,
toujours attaquer..
Comme beaucoup d' autres "créations " d'Hubbard, le
"Département des affaires gouvernementales " n'exista que sur le papier. Mais
cela importait peu : les innombrables paperasses émanant de " l'Office des
Communications Hubbard ", le " HCO", avec toutes les fioritures d'une
bureaucratie officielle (couleurs codées, diffusion sélective, références
chiffrées, sigles, etc) donnaient à la Scientologie une image de puissante
organisation internationale prête à intervenir pour sauver le monde du
communisme, des armes atomiques et de ses propres folies. Souvent assis des
nuits entières devant sa machine à écrire, comme à la grande époque de la
Science-fiction, Hubbard produisait des tonnes de paperasses paraissant résulter
de travaux assidus de comités d'experts. Leur présentation compliquée leur
donnait une autorité qui ne résistait pas à un examen un peu soutenu, mais aucun
scientologue n' aurait songé à mettre en doute le moindre mot, même idiot, écrit
ou prononcé par Ron Hubbard.
En Mars 61, Hubbard lança un cours de prestige, le "Saint Hill Special
Briefing Course ", destiné aux "auditeurs désirant bénéficier de son
enseignement personnel ". Le prix était de 250 livres par personne et le premier
à s'enrôler fut un certain Reg Sharp, homme d'affaires à la retraite, un des
conquis par la Scien-tologie au point d'acheter une maison dans le hameau de
Saint Hill pour être plus près du Maître. Les quinze premiers jours, le cours ne
réunit que deux élèves mais ils affluèrent bientôt du monde entier, attirés par
la garantie d'Hubbard en personne que tout un chacun allait "déterminer et
évaluer à l'aide de l'électromètre les objectifs des gens pour leur vie entière
". En épouse bien dressée, Mary Sue agitait l'appât du gain devant les hésitants
: " Celui qui ne conçoit pas qu'un auditeur roule autrement qu'en Cadillac ou en
Rolls-Royce plaquée or ferait mieux de chercher une autre orientation. A mesure
que le nombre d'élèves augmenta, la place manqua. Les serres ayant servi aux
expériences horticoles d'Hubbard, furent rasées pour faire place à une
"chapelle"... qui n'était qu'une salle de conférences. D'autres bâtiments
s'édifièrent ainsi autour du manoir sans qu'Hubbard se soucie d'obtenir de
permis de construire : ce qu'il faisait sur ses terres, déclarait-il, ne
concernait que lui, opinion que les autorités locales furent loin de partager en
découvrant les verrues qui parsemaient le paysage du parc. Elles finirent par
imposer à leur encombrant voisin l'emploi d'un architecte et le respect des
plans d'occupation des sols.
Entretemps, le "Briefing Course " (SHSBC) se renouvelait constamment grâce à
une succession de "percées" techniques annulant les précédentes, ce qui imposait
aux scientologues de revenir à Saint Hill actualiser leurs connaissances
régulièrement. Quand il ne discourait pas, Hubbard écrivait des directives
allant des méthodes pour sauver le monde jusqu'à la manière de faire le ménage
dans son bureau (ou laver les vitres)! Aucun détail qui ne l'intéressât : on vit
apparaître : une " lettre de règlements ", affichée dans le garage, expliquant
comment laver les voitures; une autre, à l'usage de la " section domestique",
précisait les soins à prodiguer aux fleurs. Il trouva même le temps d'enrichir
sa biographie de nouveaux épisodes à sa gloire en l'incorporant dans la brochure
"Qu'est-ce que la Scientologie ".
"Depuis des siècles, les savants cherchent à appliquer leurs connaissances de
l'univers à l'Homme et à ses problèmes. Soucieux d'aider l'Humanité, Newton,
Einstein et les autres ont tenté de découvrir les lois du comportement humain.
Développée par le Dr L. Ron Hubbard, physicien nucléaire, la Scientologie a
atteint cet objectif. Diplômé de physique avancée et de mathématiques
supérieures, élève de Sigmund Freud, le Dr Hub-bard a entrepris ses recherches
depuis trente ans à l'Université George Washington. La Scientologie en est
l'aboutissement...Ce souci d'aider l'humanité collait mal avec la multiplication
des contrôles de sécurité, à l'aide d'un questionnaire mieux adapté au dépistage
d'obsédés sexuels et de criminels que d'éventuels dissidents. On y retrouvait
bon nombre des obsessions cinglées d'Hubbard : " As-tu déjà eu des rapports
sexuels avec un membre de ta famille , "As-tu déjà assassiné quelqu'un (sic) ou
encore : "As-tu déjà acheté illégalement des diamants ? " (re-sic) !
Hubbard exigeait aussi de savoir si l'individu contrôlé avait jamais eu des
"pensées critiques " envers lui-même ou Mary Sue. Sur son ordre, les rapports
des contrôles étaient centralisés à Saint Hill et inclus dans le dossier
individuel de chaque scientologue, dont Hubbard connaissait ainsi les pensées
les plus secrètes.
Peu après Noël 61, Hubbard partit à Washington assister à un congrès et
vendre son "Cours spécial ". Il se fit accompagner par Reg Sharp, ahuri de voir
à l'escale technique de Boston son patron vénéré se coller dos au mur et n'en
plus bouger jusqu'au redécollage car, expliqua-til, "on voulait le tuer " A
Washington, en revanche, Sharp put constater la vénération envers lui. Pendant
le congrès, Hubbard prit la parole quatre heures par jour avec l'aisance et le
métier d'un comédien professionnel : il en utilisait toutes les ficelles. Sa
vigoureuse campagne de promotion en faveur de Saint Hill, présenté comme La
Mecque de la Scientologie, incita des centaines de jeunes Américains à prendre
le chemin d'East Grinstead, à la surprise des autochtones qui n'avaient qu'une
vague idée de ce qui se passait au château. Depuis quelque temps, le "Dr
Hubbard" adoptait un profil bas; il avait démissionné de ses fonctions de
coordinateur de la sécurité routière, incompatibles, disait-il, avec les
exigences de ses affaires; il sortait peu de son parc et ne courtisait plus la
presse.
En ville, on vit donc plutôt d'un bon oeil l'afflux de visiteurs
américains discrets, courtois et parfois dépensiers. S'ils se montraient peu
bavards sur les raisons de leur présence, on n'entendait guère protester car le
respect de la vie privée fait partie des traditions locales. Le conseil
municipal d'East Grinstead rappela quand-même que Saint Hill Manor était classé
en zone d'habitation, mais la réputation du Dr Hubbard était telle qu'on se
borna à lui demander de régulariser. Hubbard déposa alors une demande de permis
de consruire pour un centre administratif de soixante-quinze pièces puis,
soucieux de l'opinion publique, il fit circuler un "rapport confidentiel" où il
disait "entre amis " aux habitants de la région une nouvelle dont il leur
"réservait la primeur car ils avaient le droit de savoir ce qui se passait à
leur porte" : ses dernières recherches sur les "énergies vitales" lui
permettraient bientôt de "réduire l'âge physiologique d'un individu d'au moins
vingt ans et d'allonger la durée de la vie de 25%.
En Août 62, Hubbard consacra
ses efforts à un sujet plus ambitieux : le président Kennedy ayant convié les
forces vives du pays à envoyer un homme sur la Lune avant la fin de la décennie,
Hubbard ne pouvait faire moins qu'offrir son concours. Il écrivit longuement à
la Maison-Blanche, expliquant au Président que les techniques de la Scientologie
étaient particulièrement adaptées à l'exploration de l'espace, car elles
accroissaient la perception sensorielle des astronautes et leur résistance
physique au-delà des limites humaines. A l'appui de ses dires, Hubbard affirmait
avoir entraîné "l' équipe olympique britannique " qui avait donc battu des
records. Il ajouta qu'il repoussait depuis des années les avances des Soviets,
qui lui proposaient dès 1938 les laboratoires de Pavlov. Son premier manuscrit
lui avait été volé à Miami en 1942, le second à Los Angeles en 1950 et les
communistes avaient dérobé, "pas plus tard que la semaine dernière", quarante
heures de bandes magnétiques contenant les derniers travaux de recherche
accomplis par la Scientologie en Afrique du Sud. S'il se disait convaincu de
l'existence d'une importante bibliothèque scientologique en URSS, les
Soviétiques ne disposaient heureusement pas des connaissances avancées
applicables aux programmes spatiaux. Il suffisait par conséquent que le
gouvernement américain lui envoie les astronautes à conditionner, la
Scientologie se chargerait du reste. Chaque homme devrait subir environ deux
cent cinquante heures de formation à vingt-cinq dollars l'heure, avec remises
éventuelles par lots. Et il concluait par un avertissement solennel :"Sans nous,
l'Homme ne réussira pas les Missions dans l'Espace.
Nous ne voulons pas voir les
États-Unis perdre la course spatiale, encore moins la prochaine guerre. L'issue
de cette course se trouve actuellement entre vos mains et dépendra de la suite
que vous donnerez à cette lettre. Hubbard espérait sérieusement, semble-t-il,
que sa proposition serait acceptée par la Maison-Blanche. Moins de quinze jours
plus tard, en effet, il débarqua à Washington afin d'examiner avec ses
collaborateurs comment faire face à un soudain afflux d'astronautes, auquel cas
il reviendrait de Saint Hill organiser une opération spéciale. Pendant son
voyage de retour avec Reg Sharp en première classe à bord du Queen Elizabeth les
deux hommes passèrent l'essentiel de la traversée à s'auditer mutuellement.
Hubbard révéla à son ami qu'au cours d'une vie antérieure sur une autre planète,
il avait dirigé une usine produisant des humanoïdes métalliques qu'il vendait
aux Thétans et qu'il devait consentir une sorte de location-vente à ceux qui ne
pouvaient pas payer comptant...A Saint Hill, Hubbard attendit la réponse du
Président et constata - fort étonné - qu'elle ne vint jamais. Il ne comprit la
raison de ce silence que quelques mois plus tard, en apprenant que la Food and
Drug Administration avait fait une descente au siège de la Scientologie à
Washington. Il comprit alors que, chargée par le Président de l'informer sur la
Scientologie, la FDA voulait la discréditer pour promouvoir ses propres
programmes spatiaux. Mais ces fonctionnaires d'enfer ne l'emporteraient pas en
Paradis!
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