LE GOUROU DEMASQUE: L. RON HUBBARD
Chapitre 5: Science et fictionPour les amateurs, 1938 marqua le début de ce qu'on
qualifia "d'âge d'or de la Science-fiction". Jusqu' ici, les magazines
spécialisés, affublés de titres ronflants genre "Amazing, Wonder" ou "Planet
Stories", étaient méprisés ou ridiculisés. Ils ne végétaient que grâce à une
poignée de fanas du genre qui, rêvant en pleine Dépression de machines à voyager
dans le temps et dans l'espace, étaient généralement traités d'illuminés ou de
fêlés. Il faut avouer qu' au début des années trente, l'héritage des grands
auteurs du XIXe siècle, Mary Shelley, JulesVerne, Edgar Allan Poe et H.G. Wells,
était tombé dans l'oubli. Il n'était plus question que de robots fous ou de
monstres venus de lointaines galaxies pour réduire les Terriens en esclavage ou
enlever de "gentes damoiselles" afin de les soumettre aux pires turpitudes, le
tout bâclé dans un style infantile.
Il fallait aux lecteurs une fameuse dose de sottise ou de naïveté pour avaler
les mêmes remakes éternels des mêmes thèmes éculés. On peut dater précisément le
renouveau du genre et l'éclosion de l'âge d'or au moment où John W. Campbell
Jr., alors âgé de vingt-sept ans fut nommé à la direction "d'Astounding" début
38. C'est lui qui arracha la Science-fiction aux marais où elle s'enlisait pour
la hisser au niveau d'art à part entière.
Depuis la publication de sa première nouvelle en 1930, sa réputation d'auteur
original et imaginatif avait fait son chemin. Devenu éditeur, Campbell se servit
de son magazine pour pousser la réflexion sur les implications psychologiques,
philosophiques et sociologiques des futures découvertes scientifiques. Exigeant
de ses auteurs style, métier et imagination créatrice doublée de solides
connaissances, il en trouva bien peu qui soient capables de le satisfaire dans
les pools existants; il entreprit de recruter et de guider de nouveaux talents.
Rejetant sans nul doute les intrigues boiteuses et les théories absurdes,
Campbell se donnait chaque fois la peine d'expliquer en détail les corrections à
apporter et soumettait à sa bande des idées nouvelles qui les rendont
fréquemment célèbres. C'est ainsi que les plus grands noms du genre Isaac
Asimov, Robert Heinlein, E. Van Vogt et bien d'autres ont fait leurs premières
armes dans Astounding.
Visionnaire et réaliste, Campbell croyait aux pouvoirs surnaturels, à
l'exploration de l'espace, aux fusées et aux mondes extérieurs à la terre; il
estimait surtout que la science-fiction devait se montrer digne de ce nom . Il
répétait volontiers que l'homme n'utilisait pas le quart de ses capacités
cérébrales et qu'un cerveau pleinement exploité atteindrait un tel niveau
d'intelligence qu'il pourrait "conquérir le monde sans grande difficulté" A
partir de son hypothèse étrange, Campbell s'efforcera d'intégrer les perceptions
extra-sensorielles, la télépathie et d'autres phénomènes psychiques dans une
science baptisée dès lors la "Psyonique". Campbell fit la connaissance de Ron
Hubbard peu après avoir pris la direction du magazine et les deux hommes se
comprirent.
"The Dangerous Dimension", première nouvelle écrite par Hubbard pour
Astounding, parut dans le numéro de Juillet 38. Pour son coup d'essai en
Science-fiction, il racontait l'histoire d'un paisible professeur ayant imaginé
une "équation philosophique" lui permettant de se déplacer partout dans
l'Univers par la force de la pensée, faculté l'entraînant dans des situations
imprévues qu'il confronte tranquillement. : "Tiens, me voilà sur Mars ? Quelle
surprise!". "The Dangerous Dimension" sera suivi la même année d'une longue
nouvelle en trois parties, "The Tramp" (le vagabond), ayant aussi rapport des
pouvoirs de l' esprit. Le héros, vagabond victime d'une fracture du crâne en
tombant d'un train, est sauvé grâce à l'insertion d'une plaque d'argent dans sa
boîte crânienne. Il se découvre alors en mesure de guérir ou de tuer d'un simple
regard; jaloux, le chirurgien qui l'a opéré se soumet à la même intervention,
mais avec des résultats moins heureux. Pour promouvoir l'image d' Hubbard parmi
les grands penseurs et philosophes du monde, ces deux histoires serviront
ensuite à démontrer qu'il avait déjà entrepris des recherches approfondies sur
le fonctionnement de l'esprit humain. La science-fiction, expliquera-t-on sans
rire, n'est que "la méthode qu'il utilisait pour développer sa philosophie"
philosophie exposée en entier dans un livre inédit, "Excalibur", écrit en 1938.
Modestement qualifié "d'oeuvre sensationnelle et rien de moins qu'un condensé
de la vie fondé sur son analyse de la condition humaine", on entendra beaucoup
parler de cette "oeuvre capitale", fondement de la mythologie édifiée autour de
son auteur.
Hubbard y exposait sa "découverte" de l'instinct de survie comme loi
fondamentale de la vie étant précisé, bien entendu, que "ses explorations,
travaux, et les expériences recueillies aux quatre coins du monde au contact des
hommes les plus divers" avaient, eux aussi, "joué un rôle essentiel" dans cette
découverte. Les premiers lecteurs du manuscrit en furent, dit-on bouleversés au
point d'en perdre la tête. On note cependant qu'aucun confrère de Ron n'a jamais
vu ce troublant ouvrage en dehors d' Arthur Burks : "Ron m'a téléphoné un jour
pour me dire : "Il faut que je vienne te voir sur-le-champ. J'ai écrit 'Le
Livre!'". Il m'a dit que ça allait révolutionner le monde entier et transformer
les rapports des hommes entre eux, qu'il aurait un plus grand retentissement que
la Bible".
Le manuscrit, selon les souvenirs de Burks, débutait par la fable d'un roi
qui convoque ses conseillers et leur ordonne de résumer toute la sagesse du
monde en cinq cents volumes. Cela fait, il leur commande de condenser les cinq
cents livres en cent, puis en un seul et, enfin, de résumer toute la sagesse du
monde en un seul mot. Après en avoir longuement délibéré, ils lui soumettent le
mot "survivre". Pour Hubbard, tous les comportements humains peuvent en effet
s'expliquer par l'instinct de survie, de sorte que celui qui maîtrise la
connaissance de cet instinct connaît les secrets de la vie. Burks fut assez
impressionné par Excalibur pour accepter d'en écrire la préface, où l'on relève
une chose jusqu' alors inconnue: Hubbard aurait formulé dès 1934 sa propre
"application de la géométrie analytique à la navigation aérienne" . Burks y
parle aussi de la modestie de l'auteur et de sa répugnance à parler de lui-même
: trait de caractère que les membres de la Guilde des auteurs de fiction ne
risquaient pas d'avoir jamais observé chez Hubbard. Bien qu'aucun éditeur ne
s'intéressât à ce chef-d'oeuvre, Ron ne désespérait pas le publier un jour et
restait convaincu qu'il lui vaudrait de passer à la postérité.
Dans une lettre à Polly d'octobre 1938, voici ses confidences : "...j'ai
peut-être tort, mais j'espère que mon nom s'imposera dans l'Histoire avec tant
de force qu'il deviendra légendaire, même si tous les livres devaient
disparaître. Ce but est pour moi le seul qui compte... Quand j'ai écrit
Excalibur, je me suis moi-même donné une éducation qui surpasse toute autre. Il
fallait un fantastique travail cérébral pour mettre ça au point et le rendre
utilisable... Je pourrais par exemple définir un programme politique capable de
susciter le soutien des chômeurs, des industriels, des employés et des ouvriers.
Imagines l'enthousiasme! Je sens qu'il se passera quelque chose d'ici cinq ou
six ans, tu verras."
A la fin de la lettre, il dit sentir bouillonner en lui des forces étranges
lui procurant impression de détachement et d'invincibilité. "Qui suis-je", se
demande-t-il, avant de conclure : "Dieu devait se moquer en créant l'Univers. Il
faut qu'un homme se dresse tous les quelques siècles pour Lui faire ravaler Son
rire." Inutile de dire qui doit remettre Dieu à sa place, pensait Ron Hubbard en
écrivant ceci...Tandis que "l'oeuvre philosophique" d'Hubbard moisissait sans
trouver d'éditeur, ses autres activités "littéraires" prospéraient.
1938, année de ses débuts en science-fiction, sera aussi celle de sa conquête
du Far West : son nom figura presque tous les mois au sommaire du magazine
Western Story. Campbell estimait qu'il y perdait son temps et souhaitait plutôt
le voir collaborer à "Unknown", nouveau magazine consacré au fantastique qu'il
allait publier.
Ron écrit alors "The Ultimate Adventure" dans le numéro d'avril 1939, puis
"Slaves of Sleep" (esclaves du sommeil) en juillet. Il collabore ensuite
régulièrement à ce magazine. Par rapport aux années précédentes, sa production
de 1939 (pas plus de neuf nouvelles) restera toutefois misérable parce qu'il
avait autre chose en tête. Quelques mois auparavant, en effet, son ami H. Latane
Lewis II (le journaliste qui lui avait consacré un éloge dithyrambique dans
Pilot et travaillait depuis à la National Aeronautic Association) l'avait
recommandé au ministère de la Guerre à Washington pour un poste de... conseiller
dans l' Armée de l' Air ! Dans sa lettre d'introduction au général Walter G.
Kilner, chef d'Etat-Major adjoint, Lewis n'avait pas hésité à conférer à Hubbard
le grade de capitaine, à en faire un membre de l'Explorers Club et un
conférencier d'Harvard, sans oublier divers titres d'écrivain célèbre,
d'explorateur et d'expert en navigation aérienne, ou de détenteur de plusieurs
record. Le général n'avait pas donné suite à cette démarche, sans doute parce
qu'il s'était rendu compte qu'Hubbard n' était pas plus capitaine que titulaire
de records aériens ou conférencier, ni membre de l'Explorers Club.
Mais il en fallait davantage pour décourager un homme comme Hubbard qui, à
mesure que les rumeurs de guerre en Europe devenaient plus alarmantes (la presse
ne cessait d'évoquer l'imminente invasion de la Pologne par l' Allemagne), ne
pouvait se résigner à l'idée que ses talents aussi rares que multiples ne
profitent pas au gouvernement.
Le 1er Septembre 1939, avant-veille de la Déclaration de guerre, il écrira
lui-même au secrétaire de la Guerre pour offrir ses services. Rendons-lui
justice : la présentation de son curriculum vitae démontre pour une fois un
souci de véracité à la touchante modestie. Malheureusement pour lui, le
président Roosevelt proclamera deux jours plus tard la neutralité de États-Unis,
ce qui étouffera momentanément son ambition de jouer un rôle-clé dans
l'écrasement des nazis.
Depuis son installation à South Colby, Ron avait pris l'habitude de passer
l'été au Belvédère, où il consacrait ses nuits à écrire dans sa cabane et ses
week-ends à fendre les flots du Puget Sound à bord du Maggie ; l'hiver à
New-York, il retrouvait la stimulante compagnie de ses frères de plume se
réunissant autour de John Campbell dans les bureaux des magazines. Lassé des
hôtels bon marché, il décida, à l'Automne 1939, de louer un petit appartement au
coin de la 95e Rue et de Riverside Drive à Manhattan, et s'y fit un bureau à
peine plus grand qu'une cabine téléphonique au moyen de rideaux, afin de
travailler à l'abri des distractions extérieures.
Pendant ses séjours à New York, Ron n'épargnait pas sa peine pour assouvir
une ambition déjà ancienne : se faire admettre à l'Explorers Club auquel il se
vantait d' appartenir depuis longtemps déjà. Fondé depuis 1904, le club
conférait à ses membres un prestige qui légitimerait, d'un coup de baguette
magique, la douteuse carrière d' explorateur tant appréciée d'Hubbard.
Sachant se montrer le plus sociable et le plus charmant des hommes quand il
voulait s' en donner la peine, il multiplia donc les contacts utiles jusqu'à ce
que ses efforts fussent couronnés. Soumis le 12 Décembre 1939, son dossier de
candidature énumérait, entre autres exploits "précieuses contributions" aux
travaux du Service hydrographique fédéral et de l'université du Michigan lors
des expéditions aux Caraïbes, sans omettre les relevés minéralogiques de Porto
Rico et ses "survols de reconnaissance topographique" des États-Unis. Le Comité
dut sans doute estimer qu'il était inutile de vérifier le bien-fondé de si
brillants états de service car, à son immense satisfaction, L Ron Hubbard fut
vraiment élu membre du club le 19 Février 1940.
Sa gloire toute neuve ne le dispensant toutefois pas de l' obligation de
gagner sa vie, il s'enfermait donc à nouveau dans son "isoloir" et produisait
coup sur coup trois histoires dont deux, "Fear" et "Final Blackout", seront
considérées comme des classiques du genre. Paru en feuilleton dans les numéros
d'avril, mai et juin 1940 d'Unknown et jugé par beaucoup d' amateurs comme sa
meilleure oeuvre, "Final Blackout" souleva de violentes controverses et fit
accuser Hubbard, selon les opinions du lecteur, de propagande fasciste ou
communiste, pacifiste ou belliciste. Dans une Europe ravagée par d'interminables
guerres et vouée à l' anarchie ou à la dictature, l'histoire se prête en effet
aux interprétations les plus contradictoires; elle tombe surtout fort mal au
moment même où l'offensive allemande, qui écrasait la France et menaçait l'
Angleterre de mort, exacerbait aux États-Unis les affrontements entre la droite
isolationniste et la gauche interventionniste. Ses amis ignoraient d'autant plus
dans quel camp le ranger qu'il affectait une indifférence envers la politique
et, face à l'imminence de la guerre, laissait tomber avec mépris : "Me battre,
moi, pour un système politique?"
L'Allemagne lui inspirait cependant de l'hostilité car il écrivit le 16 Mai
au FBI pour dénoncer un "individu dont les activités nazies menaceraient la
sûreté de l'État". La soeur de ce dangereux personnage, garçon d'étage d'origine
allemande dans un hôtel de New York, était également membre de la Gestapo!...
J. Edgar Hoover répondit en félicitant Ron de son patriotisme et en
promettant l'ouverture d'une enquête. Mais lorsqu'un agent du FBI se présenta à
son appartement de Riverside Drive afin de recueillir son témoignage, il apprit
que Hubbard avait déménagé sans laisser d'adresse depuis le 1er juin et l'
affaire fut classée. Ron était en effet rentré au Belvédère retrouver Polly et
les enfants. Il n'accorda toutefois guère de temps aux tendresses familiales et
se plongea dans les préparatifs de sa prochaine grande aventure, "l'Expédition
radio-expérimentale d'Alaska", qui devait déployer le pavillon officiel de
l'Explorers Club. Le club n'accordait cet insigne honneur à ses membres que pour
la poursuite d'objectifs scientifiques d'une valeur sérieusement démontrée; ceux
du "Capitaine" Hubbard comportant la mise à jour d'un guide de navigation
côtière et l'étude de nouvelles méthodes de radio-navigation à l'aide de
matériel expérimental, le comité approuva sans hésiter ce merveilleux programme
.
De son côté, la famille Waterbury qualifiait plus prosaïquement l'expédition
de "croisière de Ron et de Polly en Alaska". Pour sa tante Marnie, Ron y
trouvait surtout "un moyen commode d'équiper le Maggie... Faute de pouvoir se
les offrir lui-même, il écrivait aux fabricants en leur proposant d'essayer
leurs instruments..." Rédigées sur du papier à en-tête de l' ALASKAN
RADIO-EXPERIMENTAL EXPEDITION, domiciliée à l'Explorers-Club de New York et se
proclamant chargée de mission par divers organismes fédéraux, ces demandes
impressionnèrent suffisamment leurs destinataires pour recevoir des réponses
positives quasi unanimes. Le Belvédère et les enfants furent confiés à la garde
de tante Marnie et de son mari, Ron et Polly mirent cap au nord un beau jour de
juillet 1940. Le moteur du Maggie, installé quelques semaines auparavant, donna
dès le départ des signes de faiblesse et rendit l' âme par deux fois en plein
brouillard à quelques encablures de la côte canadienne. Le vendredi 30 Août,
avec diverses musiques de villebrequin rendant l'âme, le Maggie parvint
péniblement à gagner le petit port de pêche de Ketchikan, situé à l'extrême sud
de l' Alaska et à moins de sept cents milles marins de Bremerton. L'événement
mérita dans le Ketchikan Chronicle un article qui, curieusement, omettait toute
référence à l' ambitieuse "Expédition radio-expérimentale" : "Le capitaine Ron
Hubbard, célèbre auteur et voyageur, est arrivé en compagnie de son épouse à
bord de son "yacht de poche", le Magician...dans le double but de gagner un pari
et de rassembler des éléments sur la pêche au saumon en vue d'un de ses
prochains romans... Ron avait en effet raconté au journaliste que des amis
avaient parié qu'il ne pourrait pas gagner l' Alaska à bord d'une embarcation d'
aussi petite taille. Son succès, conclut l'article, "donnera au capitaine
Hubbard la satisfaction d'empocher les enjeux". Ron aurait sûrement bien voulu
que son invention fût vraie, car il avait si mal estimé les coûts de son
exploration qu'il se retrouvait déjà à court d'argent et hors d'état de faire
réparer son moteur. Il envoya à son fournisseur de Bremerton une mise en demeure
de lui expédier gratuitement un vilebrequin de rechange mais en attendant que sa
démarche aboutisse peut-être, Polly et lui étaient bel et bien bloqués à
Ketchikan. Rongeant son frein, le capitaine s'efforça de donner une tournure
scientifique à ses loisirs contraints. Ainsi, à mi-septembre, fit-il parvenir au
Service Hydrographique une série de cartes de navigation révisées et onze
rouleaux de film. Il informa également la Cape Cod Instrument Company, de
Hyannis Port, que le "Cape Cod Navigator", testé sur 721 fréquences radio, se
comportait de manière irréprochable Ce serait pourtant une autre application des
ondes hertziennes qui lui mettrait du baume au coeur : le soulagement de ses
épreuves se présenta en la personne de Jimmy Britton, propriétaire de KGBU, la
station radio locale "Voix de l' Alaska" pour l'excellente raison qu'elle y
était à peu près la seule. Britton présentait les émissions, lisait les
informations, réalisait les entretiens, passait des disques et passait le temps
comme il pouvait. L' arrivée inopinée à Ketchikan d'une personnalité de
l'envergure du capitaine Hubbard, chef d'une expédition scientifique couverte du
prestigieux pavillon de l'Explorers Club, était donc pain-bénit pour KGBU, d'
autant plus que Hubbard accepta avec enthousiasme de raconter ses aventures à l'
antenne.
Quand il n'était pas au micro, il réorganisait la grille des programmes avec
l' autorité d'un homme qui aurait fait cela toute sa vie. Émettant sur 900 watts
et 1000 kc sans interférences notables, KGBU portait loin, jusqu'à Seattle et
Bremerton, de sorte que Ron s' arrangeait tous les jours pour mentionner que sa
femme et lui étaient bloqués en Alaska à cause de la mauvaise foi de l'
accastilleur de Bremerton qui refusait de remplacer son vilebrequin défectueux.
Ce harcèlement eût l'effet escompté, car la nouvelle pièce parvint enfin aux
naufragés début Décembre. Ron et Polly prirent donc le chemin du retour au grand
désespoir de Britton et de ses auditeurs, qui avaient à peine entrevu les
inépuisables ressources de l'imagination de leur hôte ; le Maggie réintégra son
port d' attache le 27 décembre 1940. Encore une fois criblé de dettes et sans le
sou, le capitaine se remit au travail et l'on vit de nouveau la lumière briller
des nuits entières dans la cabane en planches derrière le Belvédère.
Quand il n'écrivait pas, Ron passait comme avant de longues heures en
compagnie de son ami Robert Ford, élu entre temps au Parlement de l'État Les
deux hommes jouaient aux échecs en parlant de la guerre, dans laquelle il
devenait de jour en jour plus évident que les États-Unis finiraient par entrer.
Depuis son retour d' Alaska, Ron paraissait préoccupé; il se disait convaincu
que le Japon se préparait à attaquer la côte Ouest et prédisait que l'armée
américaine serait repoussée jusqu' aux montagnes Rocheuses avant de réussir à
endiguer l'invasion.
Ford ignorait encore que Hubbard avait déjà pris la décision de s'engager
dans la marine. Résolu à être d'emblée officier, il cultivait les relations
susceptibles de lui être utile et sollicitait de toutes parts des lettres de
recommandation C'est ainsi que Jimmy Britton, le patron de KGBU, adressa le 15
Mars 1941 au Ministère de la Marine un panégyrique de deux pages énumérant les
titres de gloire de son speaker-vedette, parmi lesquels celui de "talentueux
photographe professionnel" dont il disait avoir "admiré les oeuvres dans le
National Geographic", affirmation surprenante car nul autre que lui ne les y
avait vues ni ne les y verrait jamais.
Dix jours plus tard, le capitaine de vaisseau W E. McCain, de l'arsenal
d'Indian Head, Maryland, se portait personnellement garant de l'honorabilité et
du dévouement d'Hubbard, qu'il connaissait depuis vingt ans et recommandait avec
chaleur. (Le commandant McCain était le jeune lieutenant qui avait servi de
guide à Ron et à sa mère quand ils avaient fait escale à Manille en 1927.)
Entre-temps, Ron avait pris contact avec Warren G. Magnusson, son député à la
Chambre des Représentants, membre de la Commission des Affaires maritimes, en
lui suggérant la création par l'US Navy d'un service d'information destiné à
améliorer les relations publiques et combattre la "propagande défaitiste" qui,
disait-il "inondait la presse". Magnusson lui demanda un rapport de neuf pages
qu'il soumit lui-même à la Commission avec une introduction des plus flatteuses.
Non content de se rendre ainsi utile à un si valeureux électeur, le député prit
l'initiative d'écrire au président Roosevelt en personne pour exalter les vertus
du "capitaine" Hubbard, dont il vantait "l' extrême discrétion et la répugnance
pour toute forme de publicité personnelle". A l' appui des qualités
d'explorateur de son protégé, Magnusson citait le témoignage d'un certain
capitaine Bryan du service hydrographique de la marine (En réalité, le capitaine
Bryan s'était contenté d'accuser réception des cartes marines et des films
expédiés d' Alaska par Hubbard).
Le 18 Avril, profitant de son passage à Washington pour y subir une visite
médicale au Q.G de la réserve navale, Hubbard sollicita une recommandation du
doyen de l'École d'ingénieurs de l'Université George Washington.
Exaltant l'esprit de décision et les diverses qualités de son ancien élève,
le professeur Arthur Johnson ne put expliquer pourquoi un si brillant sujet
avait si piteusement échoué; il s'en tira en disant que "la faiblesse de ses
notes était due à ce qu'il s'était engagé dans une voie ne lui convenant pas.
Elles ne reflètent en aucun cas ses véritables capacités".
De toutes ces lettres de recommandation, la plus lyrique était sans aucun
doute celle portant la signature de Robert Ford sur le papier à lettres officiel
de la Chambre des Représentants de l'État de Washington : Ford n'étant pas homme
à s'encombrer de formalisme et de paperasserie : "Ron voulait une lettre de moi,
je ne sais pourquoi ; je lui ai donné une feuille de papier en lui disant :
"C'est toi l'écrivain, écris-la toi-même." "On imagine aisément comment Ron
dépeignit ses propres qualités..Et c'est ainsi que le 19 juillet 1941, L. Ron
Hubbard fut incorporé dans la réserve de l'US Navy avec le grade de lieutenant
de vaisseau de deuxième classe.
Retour
table des chapitres |