LE GOUROU DEMASQUE : L. RON HUBBARD
Introduction
Ron Hubbard démasqué, ou la Révélation
L'affaire trouverait certes sa place dans les pages jaunies d'un de ces
magazines populaires de science-fiction où L. Ron Hubbard publiait sa prose vers
les années trente... Un groupe de jeunes, venus d'ailleurs et s'imaginant
immortels, établit sa base secrète dans une station thermale abandonnée, en
plein coeur du désert au sud de la Californie. Ils se méfient des étrangers au
groupe et se croient traqués par le FBI. Alors, cédant à la panique, ils
entreprennent de faire disparaître tout ce qui pourrait nuire à leur leader
adoré. Sa protection est pour eux devoir d'autant plus sacré qu'ils le savent
seul capable de sauver le monde face aux catastrophes à venir. L'un d'eux furète
dans le grenier d'un hôtel délabré et y découvre une pile de boîtes en carton
pleines de photographies pâlies, de manuscrits froissés, de cahiers couverts de
griffonnages infantiles et de bulletins scolaires. Il recense ainsi vingt et une
boîtes bourrées de vieilleries diverses : on y voit même de la layette.
L'inventaire de la fouille plonge ce jeune homme dans l'extase, car il est
persuadé d'avoir fait une découverte capitale, ces documents représentant autant
de témoignages sur l'enfance et la jeunesse de son chef. Enfin, croit-il, nous
serons en mesure de réfuter les calomnies répandues par ses ennemis. Enfin nous
pourrons démontrer avec éclat au monde entier que notre chef est réellement un
génie doté de pouvoirs miraculeux... Ainsi s'enclencha l' inexorable processus
ayant abouti à dévoiler le véritable Ron Hubbard : le Rédempteur n'a jamais été
qu'un illusionniste. Gerry Armstrong est ce jeune homme agenouillé dans la
poussière du grenier de l'ancien hôtel Del Sol à Gilman Hot Springs en cet
après-midi de janvier 1980. Depuis plus de dix ans scientologue dévoué, il avait
été bûcheron au Canada en 69 quand un de ses amis lui fit connaître la
Scientologie, dont les promesses de pouvoirs surnaturels et d'immortalité
l'avaient aussitôt séduit. Soumis à de constantes humiliations durant ses années
au sein de l'Église, il avait été deux fois condamné à de longs "séjours" au
Centre de Rédemption (RPF), pudique appellation de la prison de la secte, et vu
son mariage sombrer; il restait malgré tout convaincu que Ron Hubbard était le
plus grand homme que la Terre eût jamais porté.
La loyauté aveugle qu'inspirait Hubbard à ses adeptes ressemble fort à un
véritable lavage de cerveau. Depuis la guerre, la scientologie prospérait dans
un contexte d'instabilité et de contestation où les jeunes tentant donner un
sens à leur existence, cherchaient de nouvelles croyances auxquelles adhérer et
de nouvelles structure auxquelles s'intégrer. Hubbard leur offrait tout cela
dans sa promesse d'apporter des réponses à leurs interrogations; pour mieux les
isoler de la société, il cultivait chez eux l'impression de faire partie d'une
élite sélectionnée. Ainsi coupés des réalités du monde et vivant de plus en plus
en vase clos, exaltés par les connaissances ésotériques qu'ils croyaient
acquérir, ils étaient prêts à suivre Hubbard jusqu'au seuil de l'Enfer - s'il
l'avait exigé. Au moment où Armstrong découvrit son trésor à Gilman Hot Springs,
Hubbard était entré en clandestinité depuis plusieurs années. Nul ne connaissait
sa retraite, mais Armstrong savait qu'on pouvait lui transmettre des messages;
il sollicita donc l' autorisation d'engager des recherches pour établir une
biographie officielle devant, selon lui, ouvrir la voie à une "reconnaissance
universelle" de la scientologie. Le livre se prolongerait par la production d'un
film à grand spectacle retraçant la vie d' Hubbard; quant aux précieux
documents, ils constitueraient un fonds d' archives conservées dans un futur
musée Hubbard. Agé de près de soixante-dix ans, Hubbard vivait depuis trop
longtemps dans son univers fantasmagorique : il était devenu incapable de faire
la différence entre la vérité et ses inventions. Il se voyait en jeune
globe-trotter intrépide, ou philosophe plein de sagesse dépeint dans les
biographies. Il avait l'esprit déjà trop sclérosé pour comprendre que, dans son
cas, la réalité dépassait de très loin la fiction.
Médiocre auteur de médiocre Science-fiction, il était brutalement devenu ce
gourou milliardaire, prophète infaillible; pendant près de dix ans, il avait
commandé sa propre flotte sur les océans de la planète et presque réussi à
s'emparer du pouvoir dans plusieurs pays; adulé par ses milliers de fidèles du
monde entier, il était en même temps haï et redouté par la plupart des
gouvernements. Son délire imaginatif n'avait jamais inventé de péripéties plus
invraisemblables que celles de sa propre vie et malgré tout, il s' accrochait à
ses affabulations.
Aussi, lorsqu' en Janvier 1980 lui parvint la requête d'Armstrong dans sa
cachette secrète, il donna sans hésiter son accord sur le projet. Si Armstrong
manquait d' expérience de chercheur et de documentaliste, il était intelligent,
appliqué, scrupuleux et enthousiaste. Après avoir expédié l'essentiel de ses
trouvailles de Gilman Hot Springs au siège de la Scientologie à Los Angeles, où
elles remplirent six classeurs, il entreprit de tout référencer, cataloguer, et
photocopier ; croyant en leur valeur historique, il préserva pieusement les
originaux dans des pochettes en plastique. Peu après avoir entamé ce travail,
apparurent des affiches dans les bureaux de Scientologie, annonçant la
projection privée d'un film produit par Warner Brothers en 1940, The Dive
Bomber, dont Hubbard avait écrit le scénario. Aucun scientologue n'ignorait que
l' idole était avant - guerre célèbre scénariste d'Hollywood; la séance
servirait à réunir des fonds destinés à la défense de onze scientologues, parmi
lesquels la propre femme de Hubbard, comparaissant devant un tribunal de
Washington sous l'inculpation d'association de malfaiteurs.
Soucieux de se rendre utile, Armstrong voulut apporter des précisions sur la
participation de Hubbard à ce film; il se rendit donc à la bibliothèque de
l'Académie du cinéma à Los Angeles, où il apprit avec stupeur que la paternité
du scénario était attribuée à deux autres auteurs. Ayant fait part de son
indignation au bibliothécaire, il écrivit à Hubbard pour l'aviser de l' erreur
commise. Hubbard lui répondit gaiment que la Warner avait distribué le film avec
tant de hâte qu'on s'était aperçu trop tard que son nom avait été omis au
générique. Débordé à l'époque par le déménagement depuis son luxueux appartement
de Riverside Drive à New York et se préparant à partir pour la guerre, il
s'était contenté d'écrire au studio d' envoyer le chèque aux bons soins de
l'Explorers Club dont il était membre. Cet argent lui avait servi après guerre,
à s'offrir des vacances bien méritées aux Caraïbes, disait-il.
Armstrong se serait pleinement satisfait de cette explication si un détail
n'avait cloché : il savait comme tous les scientologues qu' Hubbard était revenu
de la guerre aveugle et invalide et n'avait dû sa guérison qu'à la puissance de
ses facultés spirituelles. Hubbard n'aurait pas fait ce voyage d' agrément avant
sa guérison, pensa-t'il. Craignant de commettre une erreur, il voulut vérifier
la chronologie des événements et, dans le cadre de la loi sur la liberté de
l'information, demanda aux archives de la Marine l'autorisation de consulter le
dossier de Ron Hubbard. Les scientologues vantaient leur fondateur, ce héros
couvert de médailles, présent sur tous les théâtres d'opérations et victime de
nombreuses blessures - il avait même été le premier Américain blessé dans le
Pacifique ! Aussi est-ce avec une incrédulité et un désarroi grandissants
qu'Armstrong prit connaissance du dossier communiqué par Washington. D'un
document à l'autre, il chercha vainement une explication sans vouloir accepter
les preuves étalées sous ses yeux : bien loin d'avoir été un héros, Hubbard
était noté pour son incompétence et sa lâcheté, qui le poussaient à simuler des
maladies pour éviter d' être expédié en première ligne. Refusant toujours
d'avaler la pilule, Armstrong mit le dossier de côté et décida de reprendre ses
recherches au commencement, donc, au Montana où Ron disait avoir passé son
enfance dans un gigantesque ranch de son grand-père. Il n'y trouva aucune
propriété au nom de la famille Hubbard, en dehors d'une petite maisonnette du
centre ville d'Helena. Pas non plus de documents sur les pérégrinations de
Hubbard en Chine pendant l'adolescence. A Washington, où Hubbard avait obtenu
une licence de mathématiques et son diplôme d'ingénieur, les dossiers de
l'université George Washington disaient qu'il avait dû abandonner ses études au
bout de la deuxième année pour mauvaises notes. Quant aux légendaires
expéditions de l'intrépide explorateur Hubbard, elles n'avaient pas non plus
laissé de traces. "A chaque pas, je tombais sur des contradictions et des
incohérences, me dit Armstrong. J'avais beau tenter de les justifier en me
répétant que je finirais par mettre la main sur un autre document qui
expliquerait tout, plus je cherchais, moins je trouvais, plus je comprenais peu
à peu que ce gars n' avait cessé de mentir sur son propre compte."
Au cours de
l'été 81, Armstrong avait ainsi rassemblé plus de 250 000 pages de documentation
sur le fondateur de l'église de scientologie. L'effarante mythomanie d'Hubbard,
révélée par les recherches, n'avait cependant pas encore tout à fait ébranlé sa
confiance". Je me disais, bon, nous savons maintenant qu'il est humain et qu'il
dit des mensonges. Il suffit de clarifier tout ça et tout le bien qu'il a fait
pour le monde apparaîtra de manière encore plus éclatante. Je pensais que la
seule façon de sauvegarder notre existence collective consistait à dire la
vérité, finalement aussi passionnante que les mensonges. Les demandes
d'Armstrong n'eurent aucun succès.
Depuis qu'Hubbard vivait en reclus, l'Église
de scientologie était tombée sous la coupe de jeunes militants connus sous le
nom de "Messagers". A l'époque où le "Commodore" dirigeait sa flotte privée
depuis son navire-amiral, il s'agissait surtout de "Messagères", petites
mignonnes en shorts très courts, qui lui faisaient ses commissions et
s'ingéniaient à qui mieux mieux à lui plaire. Elles en étaient arrivées à
l'habiller et à le déshabiller, à lui laver la tête, à tartiner ses traits gras
de crèmes rajeunissantes, allant jusqu'à le suivre, cendrier à la main, pour
ramasser ses cendres de cigarettes. Plus le Commodore sombrait dans la paranoïa
et s'imaginait environné d'ennemis et de traîtres, plus les Messagères voyaient
s' accroître leur pouvoir. En Novembre 1981, Armstrong leur soumit un rapport
écrit énumérant les fausses assertions émises sur le compte de Hubbard et
expliquant pourquoi il fallait impérativement les corriger. "Si nous persistons
à vouloir faire passer pour la vérité des inexactitudes, des exagérations, voire
des mensonges flagrants, écrivait-il, peu importe comment nous-mêmes les
interpréterons : il suffira que quelqu'un donne une preuve contraire évidente
pour que notre chef soit considéré comme un charlatan, au moins au dehors..."
Les Messagères réagirent en traitant Armstrong de traître. Il fut soumis à
une "vérification de sécurité" et à un interrogatoire en règle auxquels il
refusa de se prêter. Au printemps de 1982, accusé de dix-huit "crimes et délits"
contre l'Église de scientologie, notamment de "vol qualifié, faux témoignage et
divulgation d'informations mensongères sur l'Église et son fondateur",
Gerald
Armstrong fut déclaré "persona non grata" et voué à la vindicte de ses anciens
"frères" en Scientologie, qui eurent dès lors le droit de le persécuter et de le
neutraliser par tous les moyens, y compris la ruse et la violence, avec la
bénédiction de leur Église. "Pour moi, à ce moment-là, le mirage de la
Scientologie s'était déjà évaporé, me dit-il. J'étais conscient de m'être fait
piéger par un tissu de mensonges, par des techniques machiavéliques de
manipulation mentale et par la terreur. J' avais perdu la foi en découvrant
jusqu'à quel point Hubbard mentait sur son propre compte. Il a passé sa vie à
rouler tout le monde, à tricher en affaires, à frauder contre le fisc, à fuir
ses créanciers et à esquiver des poursuites judiciaires. Cet homme était un
mélange d' Adolf Hitler, de Charlot et de Baron de Crac. Bref, un bateleur et un
escroc."
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