- Genève
1632 :
-
- Nicolas
Antoine condamné à mort pour s'être converti
au judaïsme, un
crime de «lèse-majesté divine» pour les
pasteurs de l'époque
-
- par
Roger Sauter, professeur genevois retraité
-
- Ndlr
: Exemple de ce qu'est capable de faire un mouvement
religieux au pouvoir.
- Que ferait la scientologie,
elle qui ne tolère pas une pensée autre que la sienne
...?)
-
-
- Causerie
à l'Union Protestante Libérale le 17 septembre 1990
à Genève
- Document remis au Gravis par M. Roger Sauter en
septembre 2005
- [Texte
intégral]
- INTRODUCTION
-
- Ecoutez
la surprenante histoire de Nicolas Antoine, cet
étudiant en notre ville qui devint pasteur à Divonne,
bien qu'ayant rejeté le christianisme et embrassé
secrètement le judaïsme, crimes pour lesquels il
périt sur un bûcher, en 1632, à Plainpalais.
-
- Ma
narration repose essentiellement sur le récit inséré
en 1632 dans le Registre de la Compagnie des pasteurs
de Genève, publié en 1898 par la Revue des Etudes
Juives, (Paris, vol 36, pp. 181 - 196)
-
- J'ai
également utilisé le récit et les documents publiés
en 1717 par Michel de la Roche (Bibliothèque angloise,
Amsterdam, pp. 237 - 270), ainsi que les commentaires
de Julien Weill (Revue des Et. juives, Paris 1898,
vol 37, pp. 161 - 180)
-
- I.
JEUNESSE
-
- (1)
Famille :
écoles
-
- Nicolas
Antoine vit le jour à Briey, en Lorraine, vers 1602,
dans une famille catholique de condition modeste.
Ses parents tinrent cependant à pourvoir leur fils
Nicolas de la meilleure instruction possible.
-
- Après
cinq années d'école à Luxembourg, le jeune garçon
entra chez les jésuites à Pont-à-Mousson, puis vint
étudier aux universités de Trèves et de Cologne.
-
- (2)
Premiers
doutes
- Peut-être
Antoine rencontra-t-il à Cologne des étudiants protestants;
nous l'ignorons. Ce qui est certain, c'est qu'il
revint au logis familial avec des doutes sur le
bien-fondé de maintes doctrines catholiques.
- C'était
en 1623; il avait alors vingt ans.
-
- II.
CONVERSION
-
- (1)
Rencontre
du pasteur Ferry
-
- Antoine
vint à Metz écouter le pasteur Paul Ferry, célèbre
pour son éloquence. Ravi, il s'attacha à ce maître,
qui n'eut aucune peine à convertir le jeune homme
à la réforme calviniste. Une amitié solide lia désormais
Antoine à son "père spirituel".
-
- Sans
délai, le néophyte engagea par lettre sa famille
à suivre son exemple. En vain ! Au contraire, ses
parents mécontents cessèrent dès lors de pourvoir
à son entretien !
-
- Sans
leur soutien financier, qu'allait-il devenir, lui
si désireux de continuer à étudier ?
-
- (2)
A l'Académie de Sedan
-
- D'accord
d'aider son jeune ami, le pasteur Ferry le recommanda
aux professeurs de l'Académie réformée de Sedan,
où Antoine fut admis à la fin de 1623.
-
- Les
pasteurs de Sedan lui accordèrent des subsides alimentaires.
Il se mit à l'étude avec bonheur. Entre autres,
le professeur Rambour l'initia à l'hébreu biblique,
sans se douter du rôle capital que cette étude jouerait
plus tard dans la destinée de son élève.
-
- Quatre
mois s'étaient écoulés ainsi. Les habits d'Antoine
n'étaient plus que des loques. N'osant importuner
pour cela les pasteurs de Sedan, Antoine demanda,
par lettre, l'aide du bon Ferry, ajoutant à sa requête
quelques petits poèmes en vers latins, dans lesquels
il glorifiait Sedan, Metz et surtout Ferry. Cette
poésie reflétait un certain bonheur de vivre. Aucun
indice ne permet de penser qu'à ce moment-là Antoine
rejetait déjà le dogme de l'incarnation de Dieu
en Jésus, ni qu'il portât le moindre intérêt pour
le judaïsme.
-
- Tout
au plus étonnait-il ses professeurs par ses questions
et par sa curiosité,
inspirées par le même esprit de libre examen qui
l'avait poussé à quitter le catholicisme romain.
Il ne pouvait pas, comme ses camarades nés "dans
la religion réformée", s'accomoder sans peine
"au credo fixé par les chefs de la Réforme."
- (J.
Weil, REJ, vol. 37, p. 167)
-
- III.
A GENÈVE
-
- (1)
A l'Académie
-
- Sans
doute conseillé par le pasteur Ferry, Antoine vint
poursuivre ses études de philosophie et de théologie
à l'Académie genevoise. Arrivé en juillet 1624,
il demeura en notre ville jusqu'en mars 1627, bénéficiant
de la générosité des Pasteurs à l'égard des jeunes
gens pauvres se destinant au ministères pastoral.
-
- Pour
compléter sa bourse d'études, Antoine gagnait quelque
argent en donnant des leçons privées dans diverses
familles. Il put vivre ainsi sans souci matériel,
d'autant plus qu'on l'appréciait pour ses bonnes
manières
et sa conduite irréprochable. C'est
pourquoi la Compagnie des Pasteurs lui offrit quatre
thalers, en mai 1626, lorsqu'il tomba malade, et
encore la même somme quand il quitta Genève en mars
1627.
-
- (2)
Evolution
intérieure
-
- Durant
ce premier séjour à Genève, Antoine subit une grave
évolution intérieure. Il se mit à douter de la "vérité"
calviniste, mais il ne laissa pas transparaître
ses objections; personne ne soupçonna le conflit
agitant son esprit. Et c'est pour cela que nous
ne pouvons déterminer à quel moment exact Antoine
rejeta le Nouveau Testament.
-
- Lui-même
dira, plus tard, que ses premiers doutes surgirent
quand il constata la divergence existant entre les
deux généalogies de Jésus données en Matthieu et
en Luc. De plus, les interprétations que donne le Nouveau
Testament de passages
de l'Ancien lui parurent inadmissibles. Dès
lors, il s'attacha passionnément à l'étude de cet
Ancien Testament,
seule autorité à ses yeux.
-
- IV.
ANTOINE SE VEUT JUIF
-
- (1)
Echec
au Synode
-
- Mars
1627, Antoine quitte Genève et va se présenter comme
candidat au ministère devant le Synode de l'ile-de-France.
Il échoue. Cruelle déception! Lui qui espérait tant
obtenir une situation stable - "s'établir",
comme on disait alors !
-
- Son
âme s'assombrit; il devint irritable, portant, outre
le poids de son échec, le fardeau de doutes soigneusement
dissimulés. A Metz, où il était revenu, le pasteur
Ferry s'inquiéta : pourquoi son jeune ami est-il
devenu si taciturne ? si nerveux ? En vain Ferry chercha-t-il
à percer le secret de la "mélancolie"
d'Antoine.
-
- (2)
Consultation d'un rabbin
-
- Un
beau jour, Antoine alla trouver le rabbin de Metz.
Il lui soumit les passages
de l'Ancien Testament cités dans le Nouveau Testament,
demandant
quelle en était l'interprétation juive. Avec joie,
Antoine apprit que
cette exégèse juive était la même que la sienne
propre. La similitude découlait de l'emploi de la
même méthode rationnelle.
-
- Il
alla ensuite à Sedan consulter son ancien professeur,
Rambour, lui soumettant l'exégèse juive des mêmes
citations de l'Ancien Testament dans le Nouveau.
Voici le conseil alors donné par Rambour : ne pas
faire appel à la raison quand il s'agit de "vérité"
de foi !
-
- Inutile
de dire que telle réponse ne pouvait satisfaire
Antoine !
-
- (3)
Un émule
-
- Toujours
à Metz, Antoine gagne sa vie en enseignant la philosophie
à
un jeune homme de bonne famille, nommé Villemand.
Un lien de confiance réciproque s'établit entre
maître et élève, si bien que, pour la première fois,
Antoine trouva quelqu'un à qui confier ses doutes
relatifs au
Nouveau Testament et son rejet du dogme nicéen de
la divinité de Jésus.
-
- (4)
Voyage
en Italie
-
- Or
voici qu'un jour de 1627, Antoine et le jeune Villemand
décidèrent de se convertir au judaïsme et de se
faire admettre dans une juiverie.
-
- Consultés,
le rabbin de Metz refusa de les circoncir. Apparemment,
les deux requérants n'eurent même pas la possibilité
d'assister aux services religieux juifs ni même
de pénétrer dans une famille juive.
-
- Par
contre, on leur conseilla d'aller tenter leur chance
à Amsterdam ou
à Venise. Et
voilà nos deux marginaux en route pour Venise, passant
par les Grisons
et Brescia.
-
- Les
rabbins de Venise, comme ensuite ceux de Padoue,
refusèrent de recevoir Antoine et Villemand dans
leur communauté par crainte de l'Inquisition. "On
nous tolère, dirent-ils, à condition de nous abstenir
de tout prosélytisme".
-
- Et
d'ajouter :"Vous êtes sauvés sans faire profession
de judaïsme, si vous aimez Dieu et lui demeurez
fidèles, en votre coeur. Faites donc comme les marranes
du Portugal ou de l'Espagne."
-
- Antoine
finit par se résigner à vivre comme un chrétien,
puisque telle
était la loi des gouvernants, à cette époque.
-
- Il
suivrait donc le conseil des rabbins et serait un
"juif de coeur". Nous
ignorons ce que devint Villemand.
-
- V.
DE
NOUVEAU A GENÈVE
-
- (1)
Bon
accueil
-
- "Où
aller maintenant ?", se dit Antoine. Se souvenant
des amis qu'il a laissés à Genève et des belles
années passées-là, notre "marrane" nouveau
genre décide de revenir en nos murs.
-
- Ignorant
tout de ce que Nicolas Antoine est allé faire en
Italie, le recteur de l'Académie le reçoit amicalement
et l'inscrit à nouveau pour qu'il complète ses études.
-
- Se
révélant brillant lors d'un "débat" philosophique,
Antoine se voit confier un préceptorat dans la famille
du professeur Diodati. Emploi qu'il quitte au bout
d'un moment pour être plus indépendant, préférant
aller dans les familles pour y donner des leçons
privées. Ce système lui permettait de mieux dissimuler
son hérésie judaïsante.
-
- Deux
ans s'écoulèrent ainsi. Son zèle à l'Académie lui
valut d'être engagé, ad interim, comme Premier Régent
au Collège, poste qu'il occupa à la satisfaction
de tous.
-
- (2)
Son judaïsme caché
-
- Durant
tout ce temps, Antoine se montra bon calviniste.
Personne ne porta attention à sa répulsion à l'égard
de "la chair de pourceau", ni à son habitude
de prier seul dans sa chambre au lieu de se joindre
à ses camarades. Personne ne s'émut des versets
de l'Ancien Testament qu'il avait écrits sur les
murs de sa chambre et sur la porte.
-
- Un
jour, pourtant, Antoine faillit se trahir, prétendant
que le dogme de
la Trinité n'était pas fondé sur la Bible.
Il se tira de ce mauvais pas en
feignant de céder aux arguments orthodoxes de son
professeur; et l'on oublia son audace.
-
- VI.
A DIVONNE
-
- (1)
Nommé
pasteur
-
- Ayant
achevé ses études à Genève, en été 1630, Antoine
se dit que le conseil des rabbins italiens était
bon. Pourquoi ne pas le suivre encore ?
-
- C'est
ainsi qu'il se présenta au Synode de Bourgogne,
réuni à Gex, se proposant comme nouveau pasteur
à Divonne. Il réussit haut la main les examens,
prêta serment de fidélité à l'Eglise réformée de
France, et même au Roi, bien que Lorrain. On le
nomma donc pasteur à Divonne.
-
- (2)
Bon
début
-
- Le
Baron de Divonne, les notables du lieu et les paroissiens
apprécièrent bientôt les vastes connaissances et
l'excellente conduite de leur nouveau ministre,
lequel faisait de son mieux pour contenter tout
le monde, dissimulant ses opinions hérétiques et
son inclination pour un judaïsme qu'il tirait du
Pentateuque et non du judaïsme vécu par les juifs
de son temps. J'imagine qu'il puisait aussi au trésor
de piété et de morale que chrétiens et juifs ont
en commun: monothéisme, Décalogue, les Psaumes.
-
- (3)
Antoine "avisé"
-
- Au
bout d'un temps assez long, une année peut-être,
le Baron de Divonne et d'autres paroissiens remarquèrent
que leur pasteur tirait toujours de l'Ancien Testament
les textes qu'il commentait. On réalisa qu'il ne
mentionnait jamais Jésus Christ dans ses prières,
ni dans ses sermons et même pas le jour de Noël
1631 ! Certains firent observer qu'Antoine "marmonnait"
en récitant ce qui est dit de Jésus dans le Symbole
des Apôtres.
-
- En
conséquence, le pasteur Antoine fut "avisé",
autrement dit on lui fit une remontrance. Elle provoqua
dans son coeur une terrible angoisse: sa supercherie
était-elle découverte ? Quelle honte! Quel malheur
!
Que faire? - mieux simuler ? ou, au contraire, affirmer
ses opinions, quoi qu'il advienne ?
-
- (4)
Dernier
sermon
-
- Antoine
choisit l'honnêteté. Le dimanche 6 février 1632
(comput julien en vigueur à Genève, soit le 16 février
du calendrier actuel), il expliqua à sa manière
le psaume 2, dans lequel il voyait un hymne en l'honneur
du roi David, chanté par ses serviteurs lors de
son avènement. Ce faisant, Antoine s'opposait à
l'interprétation que l'on trouve dans le Nouveau
Testament (Ac 4 : 25-27 et 13:33; Heb. 1 : 5 et
5 : 5), où le psaume est considéré comme une prédiction
de la messianité de JésusChrist.
Or, à l'époque d'Antoine, les pasteurs se devaient
d'être en accord avec cette exégèse-là.
-
- Il
se peut que les paroissiens de Divonne n'aient pas
été choqués par l'exégèse d'Antoine, mais lui, par
contre, était conscient de s'être rebellé contre
la tradition de l'Eglise. En se promenant du côté
de Grilly, l'après-midi, Antoine se demandait si
le Baron avait compris sa révolte. Une agitation
extrême s'empara de son esprit.
-
- (5)
Folie
-
- Antoine
comprit qu'en affirmant ses opinions, il pouvait
non seulement perdre son emploi, mais même sa vie.
La crainte le saisit et le rendit irritable.
-
- Ainsi,
le jour suivant lorsque son "hôtesse"
lui apporta un Nouveau Testament au lieu de la Bible
qu'il avait demandée, il jeta le saint livre par
terre. Puis, considérant le sort réservé aux blasphémateurs,
il fut pris de folie. Au bruit venant de l'étage,
il poussa un "cri effroyable" et s'effondra
sur le sol.
-
- Imaginez
la surprise du Baron qui, alerté, était accouru
et trouva Antoine "à quatre pattes sur le plancher",
proférant d'horribles blasphèmes !
-
- Aussitôt
"saigné et médicamenté",:le pauvre pasteur
se remit quelque peu, mais, encore tout excité,
il s'écria : "Je veux aller à Genève pour y
être brûlé !". Songeait-il à Michel Servet
? (Ndlr A-t-il vraiment dit cela- Ne serait-ce
pas plutôt de la propagande noire des juges-pasteurs
qui cherchèrentun moyen de mieux cacher leur crime
... le condamné voulant lui-même être brûlé ...Sans
blâââgue)
-
- Enfin,
suffisamment calmé, Antoine avoua son rejet de la
divinité de Jésus-Christ. "C'est une idole",
affirmait-il. Mandés d'urgence, trois pasteurs des
environs tentèrent, mais en vain, de le ramener
à la foi orthodoxe. Il refusa "de donner gloire
à Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme."
-
- Là-dessus,
on le conduisit, mains liées, au château du Baron.
Sur le chemin, il se jeta à plat-ventre, demanda
qu'on lui ôtât ses chaussures, et invoqua le "Grand
Dieu d'Israël".
-
- Des
étudiants, venus de Genève pour lui rendre visite,
s'en retournèrent horrifiés, emportant de son "étude"
quelques écrits de la main d'Antoine: une argumentation
contre la Trinité et des prières où ne figurait
pas le nom de Jésus-Christ.
-
- Dès
lors, Antoine resta au Château de Divonne, en attendant
une décision des autorités de l'Eglise réformée
de France.
-
- VII.
FUITE A GENÈVE
-
- (1)
Évasion
-
- Or,
voilà qu'un soir, Antoine s'évade du château de
Divonne, "pantoufles à la main", peu vêtu.
Il court à travers la campagne en direction de Genève.
-
- Alerté,
le Baron ne s'émeut pas, ordonnant simplement à
ses gardes de suivre le fuyard pour qu'il ne lui
arrive rien de fâcheux en chemin et de l'abandonner
à son sort quand il sera en vue de Genève. Ce qui
fut fait.
-
- Par
malheur, quand Antoine arriva, de nuit, à la porte
de Cornavin, celle-ci était close. Le commandant
de la dite porte refusa de le laisser entrer et
donna ordre aux sentinelles qui veillaient à l'extérieur
de prendre soin de ce malheureux, en qui on voyait
un pauvre fou sans danger.
-
- Et
c'est ainsi qu'Antoine passa cette longue nuit froide
de février, avec les gardes, auprès d'un feu. Vers
une heure du matin, il sortit un moment et, juché
sur un rocher, cria dans la nuit : "Que le Grand
Dieu d'Israël
soit béni".
-
- (2)
A l'ambassade de Suède
-
- Enfin
l'aube parut, la porte de Cornavin s'ouvrit, Antoine
pénétra aussitôt dans la ville. Son premier geste
fut de se prosterner "à la judaïque"
- comme le dit le Registre de la Compagnie.
-
- Puis
il courut au Logis de l'Ecu de Genève, qui se trouvait
à peu près à l'emplacement de l'actuel Mowenpick.
C'est là que résidait l'ambassadeur du roi de Suède.
-
- Déjouant
l'obstruction faite par le personnel, Antoine alla
tout droit à la chambre du diplomate suédois, qui
le reçut avec bienveillance. Il est évident
que tous deux se connaissaient."
-
- L'ambassadeur
donna les ordres nécessaires pour qu'Antoine pût
se réchauffer, se restaurer, et même aller dormir.
Il en avait bien besoin,après
une nuit passée hors des murailles !
-
- Soudain,
songeant dans son lit à sa situation, Antoine fut
pris de panique. Il sortit el courut vers le Rhône
pour s'y jeter !, mais le personnel du Logis le
rattrapa et le ramena en lieu sûr!
-
- (3)
En
l'Hôpital
-
- Informée
de la présence du pasteur Antoine au Logis de l'Ecu,
la Compagnie des Pasteurs pria le magistrat de l'admettre
en l'Hôpital, au Bourg-de-Four.
-
- L'internement
du "forcené" eut lieu le 11 février, malgré
l'op>position du patient. On dut l'attacher à
son lit et quatre gardes se relayèrent pour le surveiller,
car il blasphéma Jésus, crachant même sur les pasteurs
venus le visiter.
-
- Cependant,
grâce aux bons soins des médecins, Antoine se calma.
Dès le quatrième jour il se montra capable de manger
et de parler normalement, cessant ses injures à
l'égard du christianisme.
-
- (4)
Défilé
pastoral
-
- De
nombreux pasteurs et professeurs vinrent dès lors
le trouver au cours des jours suivants, tous anxieux
de ramener Antoine à l'orthodoxie traditionnelle.
-
- Les
premiers luttèrent avec lui sur le terrain intellectuel:
l'exégèse des citations de l'Ancien Testament dans
le Nouveau (psaumes, Jérémie, Esaïe, Zacharie).
Ils y voyaient des "preuves" de la divinité
de Jésus, preuves qu'Antoine déclarait "tirées
par les cheveux", "falsification"
du sens donné par le contexte historique. Lui s'en
tenait à ce sens littéral.
-
- D'autres
ministres, ensuite, essayèrent de le prendre par
le sentiment.
Quelle honte d'avoir abusé de la .confiance de l'Eglise
!
Quelle ingratitude
aussi !
-
- A
l'ouïe de ces blâmes, Antoine trembla dans son lit,
se reconnut coupable
de supercherie, mais ne faiblit aucunement dans
son hérésie.
-
- "Mais
alors, Antoine, pense à ta mort; tu vas comparaître
devant le Christ
que tu as tant blasphémé !" Et les pasteurs
en larmes de prier sincèrement
le Seigneur d'avoir pitié de leur collègue dévoyé.
-
- L'intéressé,
quant à lui, conclut cette série d'entretiens par
ces mots : "Je suis résolu de mourir martyr
... Dieu me fortifiera ... Il me fera grâce pour
l'amour de Son Nom". "Toutefois, ajouta
Antoine, je préférerais être libéré puis me rendre
en un bois".
- (REJ,
vol. 36, p. 173)
-
- VIII.
EN
PRISON
-
- (1)
Transfert
-
- Constatant
tristement qu'Antoine persistait dans son hérésie,
blasphémant contre la "Sainte Trinité et la
personne de Jésus-Christ", les pasteurs estimèrent
qu'il fallait soumettre aux autorités civiles ce
cas étrange et troublant d'apostasie. Un séjour
en prison pourrait peut-être provoquer un revirement.
-
- Et
le 25 février 1632, Antoine fut "porté aux
prisons, n'ayant pu ou voulu cheminer". C'est
là qu'il demeura, jusqu'au jour de sa mort, soit
pendant huit semaines, bien nourri, bien surveillé,
mais toujours lié à son lit.
-
- Longues
et désespérantes semaines ! Ponctuées par les désagréables
visites des pasteurs s'évertuant à obtenir son repentir.
-
- (2)
Etrange
confession de foi
-
- Antoine,
dans sa prison, trouva le moyen d'écrire une confession
de foi en 12 articles, dont les pasteurs s'emparèrent
en rusant. Ils la lui rendirent
peu après, du reste. Voici, résumé, ce curieux document,
pour lequel aucun modèle n'existe :
-
- Viennent
d'abord 8 articles positifs :
-
- 1.Unité
de l'essence divine, sans distinction de personnes.
-
- 2.L'obéissance
à la Loi, seul moyen de salut
-
- 3,
4, 5 Pérennité de la circoncision, du Sabbat et
de l'abstention des viandes
"immondes"
-
- 6,7
Temple à reconstruite et culte sacrificiel à rétablir.
-
- 8.
Le
messie doit venir. Ce sera un homme.
-
- Suivent
4 articles négatifs :
-
- 9
, 10 Point de pêché originel, né de prédestination.
-
- 11.
Point de "satisfaction" pour autrui. Chacun
est responsable de
son propre salut. Le
Nouveau Testament contient des contradictions et
ne s'accorde pas avec l'Ancien.
-
- 12.
Tout
ceci, on le conçoit, ne pouvait qu'aggraver la situation
d'Antoine.
-
- (3)
Plaidoyer
-
- Quelques
jours plus tard, Antoine adresse aux Conseillers
de la Ville un plaidoyer assez long. (La Roche,
pp. 257-262)
-
- "On
m'accuse, écrit-il, d'avoir commis un double crime
: de
m'être détraqué de la voie du salut; d'avoir
accepté un ministère pastoral, étant données mes
hérésies. Or,
sur le premier point, j'affirme que je me sens sauvé
!
-
- Quant
au second, j'ai tout simplement suivi les conseils
que m'avaient
donnés les rabbins de Venise, poussé par la pauvreté
et le désir de m'établir. Je demande pardon de cette
supercherie." Et
d'ajouter, en aparté, qu'il n'était probablement
pas le seul à enseigner des choses sans y croire.
-
- Comme
ou lui avait aussi reproché d'être revenu à Genève,
offrant ainsi le scandale de son apostasie, Antoine
explique qu'il y fut poussé "par une puissance
inconnue, que c'était bien là une folie". Il
supplie qu'on lui pardonne cette offense à la Ville.
-
- Aux
arguments de ce plaidoyer se mêle l'expression de
sentiments variés, à la façon des psaumes : amour
pour Dieu, espoir, amertume, appel à la pitié, annonce
du châtiment qui atteindra ses persécuteurs.
-
- (4)
Rétractation
ratée
-
- Antoine
en avait vraiment assez d'être attaché à son lit,
surveillé par des
gardes qu'il aurait bien voulu étrangler. Comment
sortir de là ? ... ,
-
- Il
lui vint l'idée d'obtenir sa libération en se rétractant,
en faisant semblant
de revenir à l'orthodoxie.
-
- Un
soir, il feignit le désespoir et confia au médecin:
"J'ai pêché contre
le Saint-Esprit. Le démon m'a possédé".
-
- Au
pasteur appelé, il déclara vouloir se rétracter,
en échange d'un sauf-conduit.
"J'irai vivre au désert."
-
- L'absence
de larmes et de prières dressées à Jésus-Christ
pour se faire pardonner, suscita méfiance dans son
entourage. Alors Antoine crut utile de rédiger de
sa main une confession de foi trinitaire, disant
qu'il la signerait sitôt après sa libération. Cette
condition parut suspecte.
-
- Et
comme personne ne prit au sérieux sa rétractation,
il décida finalement de la démentir.
-
- En
conséquence de quoi, le 1 er avril 1632, il reçut
la visite du Procureur général de la République,
lequel constata officiellement le revirement. Une
fois encore, Antoine refusa, devant lui, d'admettre
que Jésus-Christ fût "vrai Dieu".
-
- IX.
LE PROCÈS
-
- (1)
Rapport
de la Compagnie
-
- Priée
de fournir un rapport exact sur le comportement
d'Antoine, la Compagnie des Pasteurs chargea quatre
ce ses membres d'aller poser des questions précises
au prisonnier. Ses réponses, enregistrées par écrit,
ne fit apparaître aucun fait nouveau pour nous.
-
- Ceci
fait, on lui donna lecture d'un belle lettre reçue
du pasteur Ferry. Il y rappelait la jeunesse difficile
d'Antoine et recommandait
-
- l'indulgence.
D'après lui, une mise à mort pourrait avoir de fâcheuses
conséquences. "En tous cas, concluait-il, il
n'est pas besoin de se hâter en chose qu'on peut
toujours faire, et où le délai ne peut nuire, peut
même quelque fois servir." (Cf. M. de la Roche,
p. 252)
-
- A
cette lecture, Antoine fondit en larmes, confus
de la peine causée au bon pasteur de Metz, mais
il était désormais trop tard pour réparer ses torts.
-
- (2)
Consultation du cor
-
- Ayant
reçu le rapport demandé avec les pièces du dossier,
le Conseil de la Ville convoqua tous les pasteurs
pour le lundi 9 avril 1632, car il voulait entendre
les avis des uns et des autres à propos d'Antoine,
ainsi que la "solution" qu'ils proposaient.
-
- Au
jour dit, les Conseillers et les syndics écoutèrent
attentivement les pasteurs. Les diverses "solutions"
présentées par les ministres se ramenaient à quatre,
à savoir : mise
à mort immédiate; emprisonnement
à vie; bannissement; surseoir
le jugement en attendant les avis des Eglises suisses.
-
- Il
n'y eut pas de vote, il est donc impossible de savoir
le nombre de pasteurs
qui soutinrent chacune de ces quatre "solutions".
-
- Ayant
remercié ,les ministres, le Conseil se retira, sans
plus.
-
- (3)
Interrogatoire
-
- Le
lendemain, les Conseillers se rendirent à la prison
pour interroger Antoine, qui se présenta devant
eux en se prosternant, front contre terre, adorant
"le Grand Dieu d'Israël", selon son habitude.
-
- Les
conseillers constatèrent tout d'abord que le prévenu
était bien "rassi
d'esprit", c'est-à-dire responsable de ce qu'il
allait dire.
-
- Au
terme de trois heures d'interrogatoire, les Conseillers
acquirent confirmation
de ses "méchantes opinions".
-
- Devant
eux, Antoine, renonça par trois fois à son baptême
et rejeta catégoriquement
la divinité de Jésus-Christ.
-
- (4)
Le
jugement
-
- Les
jours suivants, syndics et Conseillers délibérèrent
à hui-clos, se prononçant finalement pour la peine
capitale. Le jugement fut communiqué aux pasteurs,
avec l'ordre d'aller à la prison préparer le condamné
à
sa mort : " Son corps est perdu; faites tout
votre possible pour sauver son âme des flammes de
l'Enfer."
-
- Consternation
à la Compagnie, qui dépêche "deux de son corps"
au magistrat afin que ce jugement soit différé "de
quelques jours ou de quelques semaines". Leur
requête est rejetée.
-
- Dès
lors, à la prison, montent les prières des ministres
en larmes.
-
- "Suis-je
donc condamné ?, s'étonne Antoine. "- Oui."
-
- Pour
son salut, on veut le forcer à s'agenouiller "à
la chrétienne" pour adorer Jésus-Christ, mais
il s'y refuse obstinément, et se prosterne "à
la judaïque, adorant le Grand Dieu d'Israël".
-
- X.LE
DERNIER JOUR
-
- (1)
Antoine signe ses écrits
-
- Nous
voici au dernier jour de la vie d'Antoine, le 20
avril du calendrier julien, soit le 30 avril du
nôtre.
-
- Le
Secrétaire d'Etat se rend à la prison, apportant
divers écrits de la main d'Antoine. Il prie leur
auteur de les signer; Antoine les signe, n'écoutant
pas les ministres l'adjurant de n'en rien faire.
Pour le Magistrat, ces signatures peuvent être fort
utiles,' en cas de contestation.
-
- Puis
le Lieutenant de la Justice conduit le prisonnier
au Tribunal.
-
- (2)
Au Tribunal
-
- Antoine
est maintenant au Tribunal. On attend l'arrivée
des Syndics. Les pasteurs essaient encore d'inciter
le coupable au repentir. "Pense donc à toi
!
sauve ton âme des ardeurs[ éternelles". Ils
implorent la miséricorde du Juge céleste.
-
- Voici
que les Syndics prennent place sur leurs "trônes".
Le Secrétaire d'Etat se met à lire le "Procès".
C'est un texte qui récapitule les crimes d'Antoine,
mais ne comporte pas de sentence. (REJ,
vol. 37, pp. 178-180)
-
- La
"Sentence", en effet, est dans la main
du Premier Syndic. Celuici, avant d'en donner connaissance,
demande à Antoine s'il a quelque chose à dire. Sans
tenir compte des exhortations des ministres, Antoine
se jette par terre et invoque le Grand-Dieu d'Israël.
-
- Le
premier Syndic passe alors la "Sentence"
au Secrétaire d'Etat, qui
la lit à haute voix.
- En
voici l'essentiel :
-
- "Les
Seigneurs Syndics et le Conseil de la Ville ont
acquis la conviction
que Nicolas Antoine (...) a commis le crime de lèse-majesté
divine,
ayant combattu la Sainte Trinité, renié notre Seigneur
et Sauveur Jésus-Christ, blasphémé pour embrasser
le judaïsme, et parjure en enseignant sa damnable
doctrine. En conséquence, ils le condamnent à être
lié et mené à la Place de Plainpalais pour, là,
être attaché à un poteau sur un bûcher, être étranglé
et, en après, son corps réduit en cendres."
(REJ, vol. 37, p.180)
-
- Antoine
écouta, impassible, cette lecture. Puis on donna
l'ordre au bourreau de procéder immédiatement à
l'exécution de la sentence.
-
- (3)
L'exécution
-
- Le
bourreau emmena donc Antoine à la Place de Plainpalais,
où avaient lieu en ce temps-là les exécutions. C'est
aujourd'hui la Place du Cirque !
-
- En
chemin, un pasteur récita en hébreu des versets
de l'Ancien Testament. Antoine enchaîna avec d'autres
passages.
-
- Nous
voici près du bûcher. Les pasteurs l'exhortent encore:
"Demande pardon à Jésus-Christ." Mais
lui, lance en l'air son chapeau et s'écrie en grimaçant
:"Allons ! allons mourir pour la gloire du
Grand Dieu d'Israël".
-
- Pendant
qu'on l'attache au poteau, Antoine s'adresse "au
peuple" : "Ne croyez pas ce qu'on vous
dit". Un pasteur réplique: "Mes frères,
vous voyez ici l'ennemi de notre sauveur".
(Frémissements dans l'assistance).
-
- Antoine
reprend : "Puisqu'il n'y a qu'un seul Dieu,
il ne peut y avoir trois personnes. Je reconnais
le Dieu d'Israël, seul en essence, seul en personne."
-
- Voix
d'un autre pasteur: "Si tu continues, on te
coupera la langue !" Antoine (tirant sa langue
au dehors) : "Tenez! coupez-la !"
-
- On
ne la lui coupa pas, mais le bourreau lui mit un
garrot autour du cou
et le serra juste assez pour l'empêcher de parler,
mais sans lui interdire d'entendre la prière funèbre
des pasteurs désolés.
-
- Devenu
aphone, Antoine manifesta sa rage par des grimaces;
frappant
du pied les bûches.
-
- Enfin,
tandis que s'achevait la prière des morts, le bourreau
serra plus fort le garrot, et le supplicié mourut,
étouffé. On délia son corps, qui tomba sur le bûcher,
à la rencontre des flammes.
-
- Ainsi
périt à Genève ce Lorrain antitrinitaire et judaïsant,
victime de son
audace et de l'intolérance de nos pères.
-
-
- Roger
SAUTER, Genève
-
-
- (*)
Autres textes du professeur Roger Sauter
-
- De
Zoroastre (Zaratoustra) à Jésus
(Exposé
du professeur Roger Sauter - 1995)
-
- Roger Sauter est également l'auteur d'un livre sur
l'Ethiopie (Editions Silva, Zurich - 1968) :
-
|