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Scientologie en France
 
Avec les lobbyistes de la scientologie
 
Charlie Hebdo, le 15 octobre 2003 par Antonio Fischetti
[Texte intégral]
 
Achaque session du conseil de l'Europe, à Strasbourg, les scientologues s'invitent. Sous couvert de lutte pour les droits de l'homme, ils parviennent à convaincre de nombreux parlementaires de signer des textes en leur faveur.
On a espionné leur manège.
 
Pour les trouver, pas difficile. Il suffit de traîner au bar des parlementaires. La dame aux cheveux blancs qui fume clope sur clope, le bellâtre en chemise turquoise, le grand chauve respectable et le jeune loup en costard. On les confondrait avec des attachés parlementaires. Il faut se pencher pour découvrir leur simple badge «visiteurs». Les aborder de front ? Bof, ils vont me rabâcher le discours habituel. Bien plus intéressant de les observer en douce. Le premier jour, ils ne décollent pas du bar. Feuillettent l'annuaire des parle- mentaires et prennent des rendez-vous. Juste un verre avec quelques députés. Tiens, un néerlandais. Logique, c'est la délégation des Pays-Bas qui demande leur accréditation.
 
Dans le couloir, je croise l'ex ministres de la santé Claude Evin. C'est la première fois que les scientologues demandent à le voir. «Ils ont téléphoné à ma secrétaire en disant qu'ils étaient membres d'une ONG. Ce n'est qu'une fois dans mon bureau qu'ils ont parlé de la scientologie. Ils voulaient m'inviter visiter un centre NARCONON, mais j'ai refusé.»
 
Ils connaissent tous les recoins, tous les bureaux. Forcément, à chaque session du conseil de l'Europe ils sont là, quatre fois par an, et depuis des années. De mémoire de parlementaires, on n'a jamais vu lobbyistes plus assidus. Ils inondent les casiers de leurs brochures et un jour ils ont même filé le livre de Ron Hubbard à tous les parlementaires. Alerte ! Le jeune loup prend l'ascenseur. Petite filature... Je le retrouve au troisième étage ... qui fait des photocopies ! Les couloirs sont accessibles, les bureaux sont ouverts, et vides le plus souvent. Piquer des dossiers ne doit pas être un grand problème. Pour tout dire, hormis la salle plénière, le
seul endroit dont l'entrée est filtrée ... c'est la salle de presse !
Après Brejnef, Ron Hubbard
 
Les choses sérieuses commencent le deuxième jour. Là, ça défile à la table des scientologues. Je les vois discuter avec un septuagénaire. C'est le russe Sergueï... ancien dissident soviétique, passé par le goulag pour son combat en faveur des droits de l'homme et représentant «l'union des forces de droite» à la Douma. Une heure plus tard, je retrouve la troupe aux bureaux de la «commission des droits de l'homme». Le russe est tout excité. Il veut sans tarder organiser un colloque sur la psychiatrie.
 
Évidemment, les internements abusifs, ça lui rappelle des souvenirs. Quant à Ron Hubbard, il ne connaît pas. Faut dire que la secte s'est présentée au nom d'une ONG pour les droits des malades mentaux: le comité des citoyens pour les droits de l'homme, ou quelque chose de ce genre. On devine la manoeuvre. Ils vont proposer leurs propres «experts» pour vendre la dianétique, (remède miracle de Ron Hubbard) en rempla- cement de la psychiatrie officielle. Et les Français vont encore ramer pour tenter de convaincre les parlementaires du risque de manipulation... Autant dire que c'est loin d'être gagné.
L'union sacrée: Mahomet, Jéhovah et les autres
 
Actuellement, le second front des scientologues concerne un regroupement d'association antisectes, la FECRIS (fédération européenne des centres d'information sur le phénomène sectaire). Elle a fait une demande de statut d'O.N.G. consultative, afin de pouvoir intervenir dans les commissions. Le secrétaire général du conseil de l'Europe a déjà donné un avis favorable. Mais trois parlementaires ont signé une déclaration contraire. Ce qui suffit à bloquer le processus. Une première dans l'histoire du conseil de l'Europe ! Qui sont-ils ? Un Anglais, un danois et un néerlandais... Dont on retrouve comme par hasard, les noms dans une déclaration sur la psychiatrie, cheval de bataille de la sciento !
 
Cela dit, les parlementaires pro secte n'en sont pas forcément des adeptes. Il s'agit le plus souvent de bigots (cathos, protestants ou islamistes) soucieux de «liberté religieuse». Le député anglais McNamara est l'un de ceux-là. D'ailleurs, ce matin, il a fait reporter une session sur l'euthanasie, qu'il trouvait trop contraire à sa foi. Et comme par hasard, c'est le même Mc Namara qu'on retrouve à la tête de textes condamnant la loi française About Picard contre les sectes. En somme, on peut parler d'alliance objective entre sectes et religions.
La tenaille des bigots
 
Au conseil de l'Europe, il existe deux façons de faire passer des textes. D'une part, le vote d'une recomman- dation ou d'une résolution. Cela n'a aucune valeur législative, mais peut influencer la façon dont chaque pays considérera ultérieurement la question des sectes. Un autre moyen est une simple «déclaration» de parle- mentaires. Elle n'engage que ses signataires... Mais la sciento n'hésitera pas à la brandir en clamant que le conseil de l'Europe soutient ses thèses. J'ai fait le calcul: dans tous les textes pilotés par la scientologie (voir ci dessous) la moitié des signataires est originaire des pays nordiques (Danemark, Angleterre, Pays-Bas...), et l'autre moitié des pays de l'Est, genre Azerbaïdjan, Slovaquie, ou Roumanie... Le conseil de l'Europe, à ne pas confondre avec le parlement européen à Bruxelles, compte 45 états, qui ne sont pas forcément membres de l'union européenne. Les pays du Nord se justifient par une tradition de tolérance par principe. Admettons.
 
À l'Est, c'est différent. Il y a ceux qui ont souffert de véritables persécutions et défendent en toute candeur la liberté religieuse. Et les hypocrites, qui ont une conception sélective de la «liberté» et adoptent de grands airs pour défendre le droit d'idolâtrer et d'enrichir le premier timbré venu... pendant qu'ils mettent leurs opposants politiques en prison ! Si l'on se contente de regarder la France, le pièges est de croire le combat gagné, en considérant le danger sectaire comme une idée bien ancrée dans l'opinion. Mais il suffit d'un voyage à Strasbourg pour déchanter. C'est bien simple. Prise en tenaille entre le Nord et l'Est, la laïcité ne survit que dans trois bastions : la France, la Belgique et l'Allemagne. Ce n'est pas pour se vanter, mais le jour où le combat anti sectes sera abandonné dans ces pays, il ne restera plus grand monde pour le poursuivre.
Quelques succès du lobbying sectaire
 
Avril 2001
Déclaration dénonçant les menaces pesant sur la liberté religieuse en France.
 
Mai 2002
Recommandation qui s'élève contre le traitement médical des enfants hyperactifs, autre cheval de bataille de la Scientologie.
 
Septembre 2002
Résolution qui "invite instamment les autorités arméniennes à enregistrer les Témoins de Jéhovah comme organisation religieuse".
 
Novembre 2002
Résolution qui "invite le gouvernement français à revoir la loi About-Picard contre les sectes".
 
Janvier 2003
Déclaration vantant les mérites de Narconon, la pseudo méthode de lutte contre la toxicomanie de la Scientologie.