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"Les
sectes à l'assaut de l'entreprise"
- LE
MONDE le 29 décembre 2006
- [Texte
intégral]
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- Des membres de l'église de
scientologie démarchent les passants,
- place Rogier, à Bruxelles en
2002. Photo Van den Broucke Bert
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- La 23e session de formation
fut sans doute celle de trop. "Ça s'est terminé par la danse de l'orange",
raconte l'un des douze participants, des cadres du centre d'appel de l'opérateur
de téléphonie mobile Orange, situé dans le Nord. "Sans parler, les yeux bandés,
nous tenions une orange du bout des doigts avec un partenaire et devions
imaginer ce qui se passait dans le corps et la tête de l'autre." Le comité de
direction de l'entreprise était en formation depuis deux ans.
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- Petit à petit, avant cette
énième excentricité, les sessions n'avaient cessé de dériver. Les liens supposés
entre sexualité, management et psychanalyse justifiaient des séances de remises
en cause publiques et intimes. Les esprits trop critiques étaient exclus du
stage et se marginalisaient au sein de l'entreprise. Bel exemple de formation
professionnelle ...
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- Le marché est énorme. Il
génère 22 milliards d'euros de flux financiers par an, selon le ministère du
travail. 45'000 organismes prestataires sont recensés, dont 7'000 à 8'000
reconnus sur la place publique. Les risques de dérapage se mesurent à cette aune
: il y a le psychothérapeute illuminé aux connaissances approxima- tives;
l'escroc à la recherche de budgets peu contrôlés; ou encore la stratégie
réfléchie d'une secte au fonctionnement souvent de type mafieux.
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- Chez Orange, la formation a
pris fin grâce à un cadre rebelle. Sa supérieure hiérarchique soutenait le
formateur. Elle-même participait à ces sessions marquées par la peur et les
menaces de sanctions. L'inté- ressé s'adressa donc directement au président de
France Télécom, qui diligenta une enquête interne. "Les références
psychanalytiques étaient exagérées et déplacées", commente-t-on, gêné, au sein
du groupe, avant d'ajouter plus discrètement à propos du formateur : "C'était
plus un allumé qu'un prosélyte sectaire." L'entreprise prestataire, Equation, affirme
pour sa part "être tombée de haut". "Nous avons appris l'existence du problème
par hasard, dans un couloir de France Télécom." "Ce formateur agissait à notre
insu, ajoute ce cabinet basé à Lyon. Nous avons mis fin à toute collaboration
dès que nous avons été informés."
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- L'affaire a été dévoilée il
y a un an à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les
dérives sectaires (Miviludes) et devrait figurer dans son rapport annuel 2006.
Elle illustre bien les dérives auxquelles peuvent être confrontées les
entreprises, estime Stéphane Rémy, directeur adjoint du travail à la Délégation
générale à l'emploi et à la formation professionnelle (DGEFP). D'une part, parce
que "les salariés étaient dans un état de double sujétion, vis-à-vis du
formateur et de leur propre chef". D'autre part, en raison du contenu, qui a
dévié vers la fin de la session "après une lente mise en condition, propre aux
techniques de reformatage de personnalité présentes dans les démarches
sectaires". Le risque de manipulation mentale dans l'entreprise, via la
formation, est identifié depuis le milieu des années 1990. Mais il a fallu
attendre 2006 pour que les responsables de la formation professionnelle et les
acteurs publics anti-sectes se mobilisent réellement.
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- Deux types de dangers sont distingués : les organisations
sectaires de type Scientologie, et les microstructures soudées par des théories
douteuses, présentes surtout dans le domaine de la santé. "Les mouvements sectaires n'ont plus besoin d'adeptes pour faire
de l'argent, le marché de la formation professionnelle peut suffire", explique
Catherine Picard, présidente de l'Union nationale des associations de défense
des familles et de l'individu (Unadfi), principale association anti-sectes en
France.
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- Décrit par Danièle Gounord,
porte-parole de l'Eglise de scientologie, comme un membre de son mouvement, Eric
Ianna apparaît derrière plusieurs sociétés de formation professionnelle.
Certitude, Key
Concept ou Action Academy n'ont
officiellement aucun lien entre elles mais emploient les mêmes méthodes,
développées par la secte. Sociétés gigognes, elles ne diffèrent que par leurs
adresses, mais certaines, dont celle de Certitude, ne sont que des boîtes aux
lettres. Le danger existe lorsque le lien entre ces sociétés et la secte n'est
pas mentionné aux clients.
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- Ainsi le groupe Ticona,
émanation du géant de la chimie Hoechst, a eu recours aux services
de M. Ianna. "Il avait travaillé par le passé pour Hoechst, dit-on au siège de
Ticona, mais dès que nous avons su, par le biais d'un article de Paris Match,
que la prestation qu'il vendait était inspirée des doctrines de la Scientologie,
nous avons mis fin à son contrat."
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- Les établissements Cornet,
une concession de tracteurs John Deere à Pithiviers, figurent eux aussi parmi
les anciens clients de M. Ianna. Mais la direction agissait en conscience : elle
savait qu'"il était à la Scientologie", le gérant de l'entreprise étant lui-même
proche de ce mouvement. M. Ianna se borne pour sa part à indiquer que ses
activités n'ont pas de lien avec la Scientologie. Pourtant, peu de temps après
l'avoir contacté, Le Monde recevait un appel de Mme Gounord sans que celle-ci
ait été sollicitée.
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- Les grands groupes ne sont
pas à l'abri. Fin décembre 2005, Areva, le groupe Lagardère et la CNIL
(Commission nationale de l'informatique et des libertés) ont annulé leur
participation à un colloque à l'intitulé pourtant anodin sur "le correspondant
CNIL". Ils avaient appris la veille que la société Dataclair, coorganisatrice
du colloque, comptait parmi ses consultants "informatiques" un scientologue, ce
que Mme Gounord confirme. "Personne n'a vérifié auprès de moi la réalité de ces
liens et surtout leur influence sur le travail fourni, s'insurge Patrick Mensac,
directeur de Dataclair. Je n'ai, personnellement, aucun lien avec la
Scientologie, et les croyances de mon consultant ne regardent que lui."
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- "Peu nous importent les
doctrines et les croyances", assure Henri-Pierre Debord, de la Miviludes, qui
identifie trois sujets d'inquiétude : "La ponction de fonds pour le financement
de réseaux sectaires, l'éventuel détournement d'informations et l'accès à des
données personnelles détenues par des entreprises." Autre source de craintes
pour le gouvernement : l'explosion du marché du "développement personnel". Dès
2000, une circulaire du ministère du travail en parlait comme d'un "moyen
privilégié de pénétration du milieu de la formation par les organismes
sectaires". Même l'éducation nationale s'est retournée vers le ministère du
travail pour savoir si elle devait financer certaines formations.
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- En Aquitaine, un enseignant
en difficulté avec ses élèves voulait ainsi devenir thérapeute en "guérison du
passé". La méthode qui lui était proposée s'inspirait de la doctrine du docteur
Ryke Geerd Hamer, condamné, en 2004, à trois ans de prison pour escroqueries et
complicité d'exercice illégal de la médecine. "Selon les renseignements
généraux, le nombre de méthodes de développement personnel est passé de 80 en
1996 à 200 en 2005", affirme Françoise Chalmeau, qui représente le ministère de
la santé au sein de la Miviludes. Inquiet des dérapages, le gouvernement a
invité tous les acteurs de la lutte anti-sectes à coordonner leurs efforts.
Entre mai et septembre, les organismes qui gèrent les congés individuels de
formation ont resserré les mailles du filet sur le risque sectaire.
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- Le Fonds unique de
péréquation, qui finance ces congés, indiquait ainsi, le 15 juin 2006, à un
organisme collecteur de fonds, le Fongecif du Languedoc-Roussillon, que "le
caractère trop général des termes employés par le législateur oblige chacun de
nous à faire preuve de la plus grande vigilance". A la mi-novembre, le ministère
du travail et la Miviludes formaient l'organisme collecteur de Basse-Normandie
aux failles du marché du "mieux-être". Une première. Et pourtant, les ressources
humaines des entreprises sont de plus en plus séduites par ces formations.
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- Si le mieux-être individuel
peut s'accorder avec un éventuel changement de métier, c'est aussi la porte
ouverte à de véritables escroqueries et à l'embrigadement mental visant des
stagiaires en état de faiblesse psychologique. "Il y a enseignement suspect
lorsque le formateur veut faire de vous un homme nouveau et vous guérir d'un
passé responsable de tous les maux, explique Mme Chalmeau. Cette logique coupe
peu à peu les gens de leur entourage familial et amical et les enferme dans une
dépendance souvent très coûteuse." Les consultants ou thérapeutes en
"développement personnel" se présentent désormais sous le visage de "coachs",
phénomène à la mode. Et il n'est pas rare que la principale association
anti-sectes, l'Unadfi, soit contactée par des victimes de leur emprise.
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- Les "coachs" prétendent
aussi gérer l'assurance personnelle, le temps, les relations amoureuses, les
changements de métier et le mieux-être en général. Ces nouveaux gourous peuvent
à l'occasion servir certains desseins patronaux.
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- Selon Mme Picard,
présidente de l'Unadfi, "les entreprises utilisent parfois ces méthodes de
développement personnel pour faire passer des pilules amères telles que des
plans de restructuration ou de licenciement".
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- Jacques Follorou
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