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L’homme-cliché
Essai de Roland Huckel
- Deuxième partie
Les avatars des hommes–clichés
Chapitre 9
Langue de bois et
rites
Ce qu’on appelle communément «langue de bois» est
important à examiner dans le cadre de cette étude. D'abord parce que cette façon
de parler se sert principalement de «clichés». Ensuite parce que les degrés de
surprotection dépendent de la chaleur admirative de la base pour l’amont
hiérarchique et donc des clichés correspondants en usage. Enfin parce que la
langue de bois et les rites sont étroitement liés.
Les quatre degrés croissants de surprotection, examinées
précédemment pour comprendre les devoirs et les droits, me paraissent
significatifs aussi pour cette étude. Il s’agit toujours de dominante, soit
démocratique, soit charismatique, soit tribale, soit totalitaire. Dans chaque
contexte culturel, les hommes-clichés se présentent
différemment.
* Le régime démocratique mobilise le
moins d’hommes-clichés
En démocratie, c’est la protection qui compte; une
mesure de surprotection passerait mal et serait dénoncée comme autoritaire donc
anti-démocratique ! Le pouvoir émane (théoriquement) du peuple. Dans l’idéal,
une démocratie laïque forme ce que Karl Popper (74) appelle une société ouverte
: toutes les théories peuvent être évoquées sans risque parce que chacun est
protégé par les coutumes démocratiques qui garantissent à la fois la sécurité et
la liberté de chaque intervenant.
En réalité, nos démocraties ne sont pas encore des
«sociétés ouvertes»; elles sont un peu entr’ouvertes. En France, comme pour
l’orthographe, c’est l’usage séculaire qui établit les règles, mi-démocratiques
mi-féodale… !
Considérons le principe démocratique d’éviter deux poids
et deux mesures au profit de chaque citoyen. Il comporte encore beaucoup
d’exceptions : c’est ainsi que la coutume des tribunaux français de libérer un
mis en examen contre le versement d’une caution de centaines de milliers d’euros
me semble constituer un privilège, accessible seulement aux riches ! Autre
scandale : les médecins à diplômes étrangers sont moins bien payés, à fonction
égale, que les médecins à diplômes français. Le plus effrayant, c’est que les
Anciens Combattants d’Afrique, qui avaient risqué leur vie pendant la guerre
mondiale pour nous aider, reçoivent une retraite, dix à cent fois plus petite,
que les Anciens Combattants français ! Etc
Des relais nombreux interviennent avant chaque projet de
loi et de nombreux lobbies arrivent à retarder sa publication et ses
applications par décrets. Dans l’exemple du tabagisme, le problème posé est
pourtant clair: cette coutume tue plus de 60'000 français par an; il s’agit de
protéger aussi les non fumeurs. L’enjeu de la loi est donc dramatique. Le
principe de protection des victimes innocentes devrait recevoir la priorité.
Mais les adversaires de cette interdiction et les
industriels du tabac ne désarment pas et luttent pour leurs intérêts avec toutes
sortes d’arguments : dédramatiser les dangers (on montre le cliché des
centenaires qui ont toujours fumé durant leur vie), montrer le plaisir des
fumeurs (par une pub suggestive : «manipulation»), on exalte les bienfaits du
tabac (la détente, la sociabilité, l’inspiration … :«mensonge par omission»).
Pendant trente ans, la marque de cigarettes Philipp Morris a payé un savant
suédois Ragnar Rylander, pour prouver au monde entier - scientifiquement –que la
fumée de tabac ne présentait aucun danger. Le manipulateur véreux a été jugé par
la Cour de Justice de Genève et reconnu coupable de «fraude scientifique» en
2003 !
On le voit, dans les arguments spécieux et dans les
négociations sur les principes et les intérêts, on a besoin de clichés, de
mensonges par manipulation et par omission; la langue de bois est indispensable
et efficace …en démocratie comme dans tous les régimes, charismatiques, tribaux
et théocratiques.
Il n’y a donc pas de société, même démocratique, sans
cette langue artificielle. Celle-ci nous permet de faire passer nos volontés,
individuelles, commerciales, industrielles ou politiques, à tout prix…
principalement durant les périodes électorales ou lors de crises de société.
Elle émane surtout de pouvoirs privés et construit au fond un contre-pouvoir au
gouvernement central, appauvrissant ses prérogatives
démocratiques.
La publicité par exemple, voilà un outil très efficace,
au service d’un commerce, d’une usine, d’un laboratoire, d’un comité, d’un
média, d’artistes ou de missionnaires, d’un syndicat … La pub est la recette
miracle du commerce actuel. Voilà le «truc de bois», l’astuce suprême des
patrons démocratiques … Il s’agit d’un investissement avec des rendements
extraordinaires, parce que soumis seulement aux impératifs de réussite non de
moyens. Les abus actuels de la pub à la télé me sont insupportables !
Les rites font une
mutation
* Il n’y a pas non plus de société sans rituels, civils
et religieux. Le rite fonctionne, plein de sens, au moment de sa fondation,
comme la décision nationale de célébrer tel ou tel anniversaire de victoire tel
ou tel jour de l'année, devant tel monument. Mais, avec le temps et le
renouvellement des générations, il risque de devenir de plus en formel : quel
catholique vit encore le rite oriental de l’encensement et de l’emploi de l’eau
bénite comme un geste efficace ?
Les rituels se transforment au cours de siècles en
cérémonies convenues, plus ou moins folkloriques : ils fonctionnent comme des
gestuelles stéréotypées, c’est- à - dire comme des «étiquettes de bouteille
vide» Salutations, préséances lors des repas et des réunions, dans
l’organisation du travail et du transport …
Tout ce que nous faisons régulièrement engendre un
protocole collectif qui s’impose à tous. Par cette répétition, liturgique ou
mondaine, le rite rentre dans le mécanisme de la routine inconsciente. Il fait
donc oublier son message fondateur et devient une formalité obligatoire, un
devoir extérieur sans participation mentale, un automatisme donc…Tout jeune,
j’ai récité des centaines de chapelets en pensant à mes problèmes personnels.
Les rituels n’ont plus la cote : il y a de plus en plus de croyants et de moins
en moins de pratiquants dans la chrétienté !
* Il y a quelques milliers d’années, selon le Veda, on
pratiquait déjà les rites de façon quotidienne en Inde. L'Atharva Veda 12,3,
appelé «Le riz des Brahmanes» raconte les cérémonies de la préparation du brouet
de riz : la cuisson durait le temps de réciter 97 strophes du poème prévu, qui
invoquait les divinités … (Voir p.265, Le Veda, premier livre sacré de l’Inde)
75
Depuis ce temps, les rites religieux ont évolué, mais
leur formule constitutive n’a pas changé : les gestes sont accompagnés
d’invocations aux divinités – ou à Dieu dans les cultures monothéistes. Nos
sacrements chrétiens suivent également cette tradition ancestrale : le geste de
verser de l’eau sur le front du nouveau né est accompagné d’invocation au Père,
au Fils et au Saint Esprit.
* Aujourd’hui, les rites non religieux commencent à
prendre de plus en plus de place à côté des cérémonies d'Eglise. L’homme-cliché
n’est plus reconnaissable à sa soutane, mais de plus en plus il s’identifie à
tout le monde; c’est tout juste s’il se distingue de la foule par les médailles,
accrochées au veston … C’est ainsi que les traditions patriotiques s’imposent à
tous : le 14 Juillet, les discours annuels ou circonstanciels, le protocole des
rencontres diplomatiques avec les Chefs d’Etat étrangers…Voilà les rituels
annuels avec leurs musiques et leurs apparats : distribution des médailles aux
Anciens Combattants, aux nouveaux titulaires de l'Ordre de Légion d’Honneur ...
Les Associations Laïques (on en compte 135 en France)
critiquent l’abus routinier des rituels religieux et instaurent des rites civils
: mariages civils, Pacs, cérémonies funèbres d’incinération, enterrements de la
vie de garçon, inaugurations d’un nouveau commerce, fêtes d’anniversaires, fêtes
des mères, des pères, passeport citoyen, la Saint-Valentin, fêtes sportives …
* Comme la langue de bois, les rituels exercent la
fonction de socialisation. Chacun de nous appartient au groupe ou à la
communauté dont il respecte à la fois les façons de parler (avec l’accent
correspondant) et les rites courants. Cela culmine dans les fêtes ! Se tromper
dans le parler ou les modes d’un lieu, c’est se dévoiler comme un étranger
!
* Dans l’ensemble le régime démocratique connaît un
minimum de rituels et de langue de bois, si on le compare aux autres…parce qu’il
permet le plus de comportements personnalisés très différents.
Ce régime forme donc un minimum d’hommes, bloqués dans
leur fonction et débranchés de leur nature authentique. C’est que la conduite
individuelle, librement organisée, est l’inverse de la conduite rituelle et du
langage convenu : elle aime la variété et la spontanéité … Bref, tout acte de
liberté échappe aux contraintes sociales des traditions et de ses rites autant
qu’aux règles de bois du langage obligatoire.
- Les mystiques, fascinés par le sacré et les mystères,
comme les chrétiens, les musulmans, les juifs …maintiennent les traditions dans
leurs communautés familiales; ils tiennent aux prières rituelles à table, à
l'autorité patriarcale et au langage noble…Chacun se présente selon son rôle et
prend la posture digne de l'homme-cliché. : paroissien du dimanche, enfant de
chœur, scout, diacre, abbé, curé, sacristain, père ou mère de famille…Chacun
veut être respecté selon sa place dans le hiérarchie et exercer son autorité …
D’où l'irritation de beaucoup de jeunes qui supportent de moins en moins les
traditions et l’autorité ! Les mystiques forment donc le peloton le plus
important d’hommes-clihés dans la cité démocratique.
- Les sceptiques par contre, indifférents au sacré et
aux mystères, chrétiens non pratiquants par exemple et athées, se trouvent à
l’aise dans un régime démocratique qui permet leur libre développement, sans
contraintes rituelles, sans langage imposé. Ils forment le minimum d’hommes,
obsédés par leur fonction et indifférents à leur nature.
Dilemme ? Non ! La solution adoptée en France, la
laïcité, permet de vivre sur les deux plans, mystiques et sceptiques, suivant
les circonstances.
- Grand aspect positif à signaler dans ce régime de
protection: selon le psychologue Boris Cyrulnik, interviewé à La Ciotat, «la
conscience du moi individuel est une découverte que nous devons à la
démocratie». C’est aussi ce que je constate ici : tout sentiment d’appartenance
à une communauté surprotectrice, charismatique, tribale ou totalitaire … nous
transforme en hommes-clichés fidèles et nous empêche de comprendre qui nous
sommes en profondeur, loin de toute influence, de prendre des initiatives
personnelles, de trouver et de poursuivre notre chemin …
* L’entourage démocratique est donc le meilleur cocon de
la lente gestation de notre ego.
Tous les démocrates ne s’en rendent pas compte ; ils
n’apprécient pas cette chance de devenir consciem- ment un être unique dans
l’histoire du monde, n’ayant pas été éduqués pour cette conquête discrète et
difficile. Celle-ci est tout intérieure et implique des refus courageux de toute
«normalité» collective: je pense aux «objecteurs de conscience», à l’aveu
difficile de l’homosexuel qui révèle son orientation à sa famille
…
* Une parenthèse s’impose ici. Comment se sent-on quand
on se découvre «homme-cliché» ? J’ai déjà répondu à cette question en parlant du
«Malgré Nous», franco-allemand, que j’étais de 1943 à 1945 en Russie, posture
que j’avais refusée totalement. Mais parfois nous entretenons une posture
stéréotypée parce qu’elle est avantageuse ou encore inévitable. A ce sujet,
voici mon vécu. A la fin de ma carrière d'enseignant, lors d’une promenade en
couple le long de l’Ill, j’ai repensé aux histoires drôles sur les Juifs que mon
père avait l’habitude de nous raconter jadis et cela m’amusait beaucoup
mentalement. J’étais donc de bonne humeur…jusqu’au moment où mon épouse me
demanda pourquoi j’étais en colère ! J’ai remarqué alors que j’avais à mon insu
un masque de sévérité et de mécontentement, visible pour tout le monde sauf pour
moi-même ! Malgré moi, j’ai le look du «professeur intraitable» que je ne
voulais pas du tout présenter au public ! Ce phénomène de mimétisme
professionnel, involontaire et psychosomatique, m’a sans doute été très utile et
m’a valu le respect de mes élèves et la discipline facile. Je présente donc le
look-cliché du prof sévère ! J’essaie à présent, en situation de retraité, de
corriger ce réflexe désagréable, mais selon les réactions de mon épouse, je n’y
arrive pas. Il m’est donc impossible de changer l’aspect de mon visage et mon
mode de comportement. Je n’en conclus pas qu’un «homme-cliché» est condamné à le
rester toute sa vie : je montre seulement que cela peut se produire. J’espère du
moins que cette mésaventure personnelle me permet de mieux comprendre tous les
avatars possibles des situations-clichés très diverses que j'énumère ici.
* Les régimes, fondés sur le charisme
d’un Chef, encouragent les déguisements des citoyens en hommes-clichés en rang derrière les
bannières
Dans le régime fondé sur le charisme d’un Chef d’Etat,
d’un Général ou d’un Prélat, tout le monde répète les slogans admiratifs
adressés à l’idole du jour ainsi que les arguments qui dévalorisent les idoles
déchues. La langue de bois devient le moyen d’expression de chacun et le
véhicule des hommages collectifs au leader : ce discours flatteur vire à tout
moment à la ritualisation festive.
Mais ce discours est versatile : lors du coup d’Etat au
Maroc, en 1972, à l’annonce de la mort du Roi, on a observé des foules crier :
«Le Roi est mort, vive la République» ! Et plus tard, apprenant que le Roi s’en
était sorti indemne, elles défilaient aux cris de «Vive le Roi». (Je vivais au
Maroc à cette époque : la presse locale ne mentionnait évidemment pas ces
incidents ! Je ne les ai appris qu’en rencontrant des témoins directs).
Le charisme, voilà le mécanisme le plus favorable au
parler (ou au chanter) faux en public ! En réalité, un chef charismatique
rencontre toujours des oppositions, orchestrée par un ou plusieurs concurrents,
eux aussi très charismatiques. C’est ainsi que le maréchal Pétain a perdu de son
grand prestige par l’intervention victorieuse du Général de Gaulle. Le charisme
est aussi la source permanente de fêtes en hommage au Grand Chef et donc de
longs rituels, colorés et sonores !
Le régime, basé sur le prestige d’un personnage, est
donc aussi très ritualisé car les hommages collectifs au héros du jour nécessite
des rassemblements fréquents et festifs, où l’on écoute religieusement les longs
discours publics de l’idole…On se met en uniformes pour marcher derrière le
drapeau sacré ! Cuba illustre le mieux ce culte de la personnalité du chef
émotionneur, Fidel Castro !
Les affidés des héros partagent
tellement les passions de leur idole qu’ils ne pensent plus par eux-mêmes,
qu'ils oublient leurs passions personnelles … leur ego, leur Graal personnel !
Le système charismatique génère inévitablement une série d’hommes-clichés de
plus en plus admirés et admirateurs, tous semblables … bref, des
clones.
- * Les régimes soumis aux lois
tribales imposent un comportement stéréotypé
- et des costumes, différents pour
chaque ethnie.
Au sein des tribus ou des
communautés, que j’ai pu observer dans les villages des montagnes de l’Atlas
Marocain, c’est une évidence sécuritaire de parler selon les règles du lieu,
sous la surveillance des agents des caïds ! Révéler ses pensées personnelles est
donc une aventure suicidaire, tout comme contredire un patriarche ! Ce n’est
qu’en aparté, loin des voisins et des autorités, que des personnes, tribalisées
ou communautarisées, se livrent prudemment aux confidences à des amis sûrs et se
permettent d’émettre des critiques négatives envers les dirigeants
!
La tribu fonctionne en bulle tiède et
sentimentale. Chacune est fière de ses traditions séculaires et de ses fêtes
somptuaires, de trois jours au minimum : chacune veille à se distinguer des
tribus voisines par des folklores spécifiques, par ses tapis noués mains et par
ses rituels collectifs … Chacun vit selon un cliché centenaire : le forgeron, le
commerçant, le berger, le caïd, le juge …
Langue de bois et rituels quotidiens
de travail et de loisir, voilà le programme des familles ou des commu- nautés
tribales.
* Les régimes, dirigés par un comité
à tendance totalitaire ou théocratique, ont tendance à transformer les cités en
casernes, en couvents ou en internats, à transformer aussi les fidèles en
adeptes-clichés, obligatoirement tous semblables en
public et même en privé
Enfin, dans un régime totalitaire,
civil ou religieux – la plupart du temps civil et religieux – le conformisme de
chacun aux coutumes et aux slogans collectifs est rituel, donc obligatoire et
automatique. Personne ne s'aviserait de s’absenter des manifestations sous peine
de devenir suspect : ne pas pavoiser au passage du convoi du Caïd, du Pacha ou
du Roi est un délit politique ! (Je me souviens de la panique de notre femme de
ménage marocaine : elle ne retrouvait pas le drapeau national lors du passage
d’un Convoi Royal par Agadir et a été menacée par le Cheikh du quartier de payer
une amende…Cela n’empêchait pas les journaux du lendemain de se réjouir de «la
liesse populaire» des gadiris !). Les clichés journalistiques sont particuliè-
rement emphatiques à l’égard des grandes autorités et de leurs cérémonies !
La sur répression commence toujours
par la sur médiatisation de la figure héroïque du grand chef : l’auto
glorification du leader exige la présence du portrait de la figure royale,
impériale, dictatoriale ou religieuse à vénérer, et cela dans les lieux publics
et dans chaque maison. Des portraits géants ornent les places principales des
villes ...
Dans les Etats Théocratiques, très
proches des régimes totalitaires, l’image du Représentant de Dieu, du Pape, du
Pope ou de l’Ayatolla … est omniprésente en privé et en public, en statues et en
médailles …Tous ceux qui représentent l’instance suprême sont hautement
valorisés : ils ont donc intérêt à se comporter selon le schéma traditionnel en
hommes-clichés de la hiérarchie.
Conclusions
* Bref, c’est dans les démocraties
que la langue de bois est le moins employée, le plus mal acceptée, et que les
rituels sont les moins contraignants.
* Par contre c’est dans les régimes
totalitaires (ou théocratiques) que la langue de bois triomphe sans pouvoir être
démasquée et que les rituels sont les plus contraignants.
* D’une manière générale, là où règne
la liberté individuelle, se pratiquent le moins la langue de bois et l'activité
rituelle.
Comment fonctionne exactement la
langue de bois ?
Mais comment se pratique exactement
cette tactique de manipulation, orale et écrite ? J’ai trouvé une réponse
experte dans l’essai sur «La langue de bois» de Françoise Thom76 qui analyse avec patience le fonctionnement et le rôle
de la «novlangue» - de la «sovlangue» en Union Soviétique … destinée à créer
l'homme nouveau! J’ai retenu quelques uns de ses nombreux indices qui permettent
de détecter le caractère artificiel ou faux d’un discours. Son effort consiste à
montrer que l’analyse de la langue de bois ne peut être isolée des comportements
usuels et du contexte, politique et juridique, de
l’époque.
Exemple récent, signalé par Marianne
N°519. Une employée d’Electricité de France, Corinne Maier, a écrit son vécu
bureaucratique, très passif, dans un livre à gros succès «Bonjour paresse». A
peine renvoyée, elle lit une annonce concernant son ancien poste : on exige
«autonomie, réactivité et sens des responsabilités». Elle signale ce mensonge
sur Internet : nouveau succès de la part de ceux qui vivent le mal-être face au
travail.
* La littérature sur les sectes, elle
surtout, parle de ce phénomène linguistique trompeur : j’en ai retiré beaucoup
d’enseignements pratiques. Comme les clichés dans les discours officiels, les
paroles de bois des gourous fonctionnent en «étiquettes de bouteille vide».
Résultat : neuf phrases sur dix sont incantatoires, soit rêveries hystériques
soit délires mystiques !
Voici un exemple du sabir sectaire.
Inventée par le Dr Véret en 1987, la recette de l’«Energo-chromo-kinèse»
enseigne que, grâce à «un programme génétique décodé par des techniques
scientifiques … chaque parti- cipant peut retrouver l’essence même de son
existence et sa destinée profonde.»
* Cet exemple montre aussi que la
langue de bois prétend distribuer la «recette de bonheur, de sagesse ou de
salut» du groupe (le capitalisme propose sa recette, le communisme diffuse la
sienne…). Les adeptes sont crédules comme des enfants émerveillés et faciles à
convaincre; tout se passe comme si les fidèles d’un gourou se sentaient perdus à
l’avance sans les perspectives extraordinaires qu’ils entendent proposer ! Le
gourou sait que les recettes, possibles et réalisables raisonnablement, n’ont
aucun succès. Plus les solutions proposées sont difficiles, voire impossibles ou
folles (se rendre en transit sur la planète la plus proche ou bien attendre le
salut qu’apporteront les génies extra-terrestres), plus elles rencontrent de
succès auprès des assoiffés de rêves de bonheur…Toutes les formes de promesses
sont donc mobilisées !
* Tout se passe comme si les
fondateurs de groupes, politiques, religieux, économiques…n’avaient qu’un seul
but, évidemment inavouable, celui de faire fortune…J’ai entendu un adepte de la
scientologie m’expliquer que « celui qui travaille pour le bien de l’humanité
n’a pas de temps à perdre à gagner sa vie par le travail rémunéré ; il est
tellement précieux que la société devrait l’aider matériellement pour lui
permettre d’aider les citoyens spirituellement …». La soif d’argent des gourous
ne choque que les juges; ceux-ci, dans l'affaire de la secte du «Patriarche» par
exemple, ont condamné sévèrement le vieux Lucien Engelmajer (en sécurité dans un
petit pays d’Amérique du sud), pour enrichissement illégal, à la peine de prison
et à de fortes amendes … Le médecin du groupe, qui servait de caution
scientifique aux méthodes scandaleuses de guérison des toxicomanes, a lui aussi
été sévèrement condamné ! La langue de bois d’Engelmajer a été d’une efficacité
terrible auprès des responsables et sponsors politiques, scientifiques et
religieux …
* Tout leader d’un nouveau mouvement
propose un modèle inédit de comportement : souvent il se pose lui-même en idéal
à imiter (comme le faisait le gourou André Biry). Les Eglises proposent un Saint
Patron pour les paroisses autant que pour les Cités…Chez les louveteaux et les
scouts, j’ai appris à suivre l’exemple du Général Anglais Baden Powell. La
Scientologie ouvre systématiquement des Celebrity Centers dans les pays à
conquérir : y trône l’icône d’Einstein, tirant la langue, rappelant qu’ici on
apprend à mobiliser plus que dix % de l’intelligence ; on est accueilli par les
photos des héros du groupe, John Travolta, Mme Julia Migenes, etc. Si vous
voulez apprendre comment fonctionne la tactique universelle de la «captation de
prestige», observez les groupes de surprotection de l’humanité en action : vous
apprendrez à admirer les personnes «supé- rieures» et donc à vous sentir
inférieurs, à vous améliorer, à obéir à un maître à penser !
* Je pense souvent aux comportements
que j’avais comme jeune paroissien lors de la messe du dimanche : j'avais appris
comment me tenir pour que tout le monde me voie bien sage et pieux. De son côté,
le curé utilisait son code de conduite pour nous maîtriser et nous édifier …
Bref, à la messe, tous nous simulons un personnage-type : le fidèle, l’enfant de
chœur, le prêtre. En réalité, je partais très vite dans mes rêves préférés ; je
n’arrivais pas à la fin du credo sans m’envoler en pensées vers des horizons
profanes ! … Il en est de même dans le circuit mental qui enferme un employé,
écoutant gravement les reproches ou les éloges du patron … Il en est ainsi
surtout partout où règne la langue de bois
La vie en société exige de nous
fréquemment des comportements de faire semblant : c’est un circuit de
simulations réciproques. Comme dans la mode vestimentaire, nous crions de
plaisir avec le nouveau look …jusqu’à la mode suivante. Le théâtre, le cinéma,
la photographie, la publicité, la profession, le commerce, etc. nous obligent du
matin au soir à vivre tantôt en acteurs, tantôt en spectateurs, bref à jouer des
rôles.
Bref, attention aux circuits de
simulations réciproques par captation de prestige. Car nous oublions ainsi qui
nous sommes vraiment. Voilà le but de toute langue de bois : nous
aliéner.
* Le comble du faire semblant est le
double langage que ne peut éviter un personnage grandiloquent dans ses discours
publics : en privé, en famille, personne n’applaudit. Hegel avait déjà souligné
avec malice qu’un «grand homme» est tout petit pour son valet de chambre ! Les
adeptes sont habitués à entendre le beau et émouvant discours public du
missionnaire généreux, mais aussi au sein de la communauté un langage de
caporal, rappelant à l’ordre les brebis noires du troupeau.
* Les mots les plus utilisés pour
influencer l’entourage, ce sont les substantifs. Tous les termes des jargons
professionnels, ceux des maths modernes ou de l’informatique, des militaires,
des notaires, des politiques, des commerçants ou des ingénieurs…risquent d’être
pris en otage pour tromper les profanes. Ils fonctionnent alors en langues
savantes qui «clouent le bec» aux non initiés et les manipulent ainsi au profit
des marionnettistes…Des listes de noms remplissent les boîtes à outils des
arnaqueurs !
Voici ce qui m’arrive et qui illustre
le rôle ambigu des substantifs. M’étant intéressé à la médecine douce depuis des
années, j’ai subi l’assaut de droguistes, vendant des sirops, des gélules, des
crèmes ou des sprays… Leur astuce : à chaque commande par correspondance, ils
promettent des lots attractifs (15'500 euros par exemple), tout en précisant que
leur loterie est contrôlée par huissier mais «soumise à aléas». Ils précisent
que je suis, moi, le seul Français à posséder le numéro gagnant ! Des coups de
téléphone me rappellent les promesses et me harcèlent plusieurs fois par semaine
! Le mot rassurant de «huissier», écrit tout grand, voilà le cliché qui aide à
oublier l’aventure des «aléas», mot écrit tout petit ! Ces commerçants sont donc
à l’abri de toute poursuite ! Aux clients d’apprendre à avaler des couleuvres
!
Leçons à retenir : les fausses
promesses permettent les manœuvres dilatoires. Voilà le secret de la crédulité
et de la sur-patience des adeptes de sectes ou de partis …
Les noms les plus retors, je l’ai
signalé pus haut, ce sont les substantifs qui désignent des « natures
artificielles» ou des «êtres fictifs». Le cas des Lords anglais est significatif
: 92 d’entre eux sont nommés «pairs héréditaires» et transmettent leur siège au
Parlement de père en fils. La nature de Lord est ressentie comme innée (depuis 6
siècles) et non acquise ! Leur perruque blanche les transforme vraiment en
hommes - clichés ringards Que dire des chefs autoproclamés «Rois», «Empereurs»,
«Présidents à vie» ou encore «Messies» !
* La tactique de la répétition,
pilier de toute pédagogie, est portée à son plus haut degré dans les techniques
de la langue de bois. Elle est portée par les rites des prières, des discours,
des bulletins de liaison, par de nombreux panneaux … Le record absolu dans ce
sport est battu par les adeptes de la «Conscience de Krishna» : chanter 1'728
fois par jour le Maha-Mantra «Hare Krishna … Hare … Hare rama …Hare». Je n’ai
pas compté le nombre de chapelets que nous avons priés en neuvaine avec ma mère,
lors de l'hospitalisation de mon père !
* La dramatisation est générale :
elle donne du punch à toutes les tentatives de régner sur des millions d'esprits
… Elle consiste à créer des secrets, mais aussi du suspense jusqu’à la
révélation finale ! Dans une liste des paniques, j’ai montré comment les maîtres
manipulateurs arrivent à mobiliser les foules inquiètes en leur montrant
l’urgence d’agir …
En Scientologie, le drame est
partout, surtout dans les conseils de Ron Hubbard : «Si vous êtes attaqué … ne
vous défendez jamais, attaquez toujours» ou encore : «Fabriquez une menace» !
Les moonistes appren- nent que la troisième guerre mondiale est inévitable … Les
Témoins de Jéhovah se préparent à le fin du monde ... Pour Mao Tsé Tung, il
fallait éliminer des milliards d’ennemis dans le monde …
* Le manipulateur parle toujours de
l’idéal à conquérir en évitant de parler des réalités vécues. Cela contribue à
déréaliser les adeptes, à les rendre inaptes au retour dans leur vie
antérieure…Cette tactique entretient surtout leur enthousiasme et les fixent
définitivement dans le monde des rêves. Ce monde agit comme une drogue: les
adeptes des sectes et de beaucoup de partis ou de religions … subissent tous
l’addiction de leur idéal !
* Les punitions font partie de tous
les plans de formation des jeunes et des adeptes. Cela commence par l'isolation
de l’adepte suspect, parfois par son emprisonnement … Les sanctions font partie
de tout programme, public et privé, d’instruction et d’éducation … C’est là que
gisent les risques de violences victimaires, sur lesquelles il y aurait tout un
livre à écrire…Les églises et les partis ne comptent pas seulement des martyrs,
tués par les concurrents, mais aussi beaucoup de martyrs dans les rangs de leurs
dissidents (je pense à Trotski, assassiné en 1940 sur ordre de Staline)
!
La langue de bois veut éviter cet
écueil des sanctions par des séries d’avertissements, plus ou moins
solennels…Résultat le plus constant : les menaces, avec les spectacles des
exécutions de sanctions, créent très vite un terrorisme mental chez chaque
membre, une paralysie des initiatives … bref, une «obéissance de
cadavre».
* Comme chez les généraux, dans leurs
communiqués à la presse, les échecs militaires sont présentés comme des « replis
stratégiques », ainsi la situation du groupe est systématiquement présentée par
des formules euphémiques (c’est merveilleux de vivre dans cette communauté !).
* La langue de bois émane donc
toujours d’un pouvoir qui possède la maîtrise de l’information : elle constitue
au fond l’arme principale de ce pouvoir.
* Le bluff consiste à parler aux
foules en donnant l’impression de tout savoir : les gens ignorent que la
technique de la langue de bois permet de parler de n’importe quel sujet
(artillerie, philosophie ou agriculture) même sans en connaître le premier mot.
Pour paraître savants et en imposer aux adeptes, les gourous multiplient les
néologismes : vous ne comprendrez rien au langage scientologique ou mooniste
sans recourir à un lexique.
* On mobilise systématiquement les
clichés usuels de «l’héroïsme» des amis et de la «traîtrise» des ennemis … Les
accusations comme les flatteries sont manichéennes (nous les bons face aux
méchants !) !
* Les expressions sont souvent
hyperboliques : les adversaires sont des diables et les sympathisants des
saints ! Que nous haïssions ou que nous adorions, nous ne pensons et ne parlons
qu’en caricatures, en hommes-clichés ! Là encore la scientologie est championne
: elle déclare ses ennemis «suppressifs» … Pour les Témoins de Jéhovah, les gens
qui vivent dans le «mauvais monde actuel» sont infréquentables (même s’il s’agit
des enfants ou des parents) : mais le «monde» qu’ils sont en train d’édifier
sera paradisiaque (le cliché des Témoins de Jéhovah est «le
monde»).
* On grossit le récit de petites
victoires locales cachant ainsi les reculades inavouables : l’exagération de
détails occulte les malheurs du groupe …
* Toutes les formes de mensonge y
passent, surtout celle de «mensonge par omission», mais aussi les récits moitié
inventés moitié véridiques …
Ce qu’il m’est arrivé durant ma
captivité en Russie en 1944 à 1945 confirme ces indices de discours de bois.
Durant quelques mois en effet, dans le camp de Tchernikow, étant le seul
bachelier du peloton, j’avais été nommé secrétaire du Commandant. Je devais
écrire et afficher en bon français calligraphié la «Lettre du mois» à l’adresse
des prisonniers. Quelques événements étaient montés en épingles : ceux qui
étaient réjouissants, étaient attribués aux efforts des ministres et parfois
directement aux directives du Maréchal Staline, mais ceux qui représentaient des
échecs militaires ou problèmes industriels, étaient imputés aux «ennemis,
intérieurs ou extérieurs, du peuple» !
Etonné de ce que je parlais et
écrivais le français bien qu’issu de l’Armée Allemande, le Commandant me demanda
un jour des explications : je possédais à cette époque assez de facilité dans la
langue russe pour lui parler de l’Alsace – Moselle et de l’annexion faite par
Hitler. Il ne connaissait pas la géographie de la France et j’ai dû lui faire
un dessin. Quand j’ai parlé de Strasbourg et de sa place centrale, dédiée à un
Général de Napoléon, Kléber, il sourit et me rassura : «Nous allons bientôt
chasser votre Hitler de votre province et nous allons élever sur votre belle
place la statue du victorieux Maréchal Staline !».
Dans ses rapports mensuels, ce
Commandant cachait la réalité du terrain ! Ne comptaient que les victoires du
peuple Soviétique, dignes de tous les sacrifices. Cette Grande Cause était
sacrée et ressemblait finalement à un système religieux, avec ses Grands Prêtres
Sacrificateurs, ses rites collectifs de fête et de travail, le paradis pour les
fidèles méritants et l’enfer des camps pour les douteurs et les prophètes de
l’échec … Le ton du discours officiel était donc «mystique», surtout pas
«sceptique» ; le style était celui de la langue officielle, emphatique et
obligatoire, comme dans toutes les églises du monde …
L’époque était à la marche forcée
triomphante de l’Armée Rouge vers l’Ouest, chassant les Armées Nazies: nous en
étions heureux et nous calculions entre nous, prisonniers, la date probable de
la chute du Führer ! C'est ce qui arriva le 8 Mai : nos gardiens nous criaient à
haute voix «Woïna kaput» («la guerre est finie» : ils étaient aussi heureux que
nous à l’idée de retourner à la vie civile !
- Aspect technique : comme la
surprotection, la langue de bois est
- fondamentalement une astuce de
manipulation mentale
Pour le poète, le voyageur et penseur
Claude Roy, elle est « la tentation de changer les mots à défaut de pouvoir
changer les choses.» 77
Elle arrive surtout à passer
inaperçue du public et de ses victimes. Elle se camoufle principalement en
devenant le parler ordinaire des gens. Voilà le piège suprême, trop subtil pour
être décelé. C’est ce qu'explique Roger Paul Droit, dont je lis régulièrement,
dans le «Monde», les articles sur les philosophies à la mode. Dans un livre
récent78; il analyse l’impact des nouveaux gourous
du «développement personnel». Il constate que la plupart des règles que
répandent ces marchands de bonheur sont des évidences, bien connues, comme «Il
vaut mieux rester calme que stressé » ou encore «Evitons les excès en
tout»...C’est avec de telles banalités que se produisent pourtant des
manipulations efficaces. Il s’agit d’«une consommation imaginaire de sagesse»
qui nous fait rêver d’une vie parfaite ! Qui soupçonnerait de telles
recommandations de constituer une dangereuse langue de bois ?
Les clichés de la vie
ordinaire
Les clichés de la vie ordinaire
agissent eux aussi, camouflés en banalités auxquelles on ne se donne pas la
peine de réfléchir ! Voici une liste incomplète mais significative des
expressions courantes dont nous ne nous méfions
plus.
* Chez les moralisateurs que sont
souvent les parents et les éducateurs mais aussi les patrons ou «des amis qui
vous veulent du bien», le cliché du «Il faut … il ne faut pas», «Tu dois…tu ne
dois pas » fonctionne du matin au soir…On fait ainsi l’économie de la recherche
des causes physiologiques ou psychologiques, parfois matérielles, des
comportements déplaisants … Enfant, j’ai assisté, atterré, à la scène durant
laquelle mon oncle a frappé cruellement sa belle-mère, qu’il hébergeait, parce
qu’elle avait mouillé ses vêtements…au lieu de comprendre l’irresponsabilité de
cette dame, qui avait perdu la mémoire et le contrôle de ses réactions
physiologiques (on parlerait aujourd’hui d’Alzheimer)! Le réflexe moralisateur
est obsessif et empêche la compréhension des événements. La «moraline»,
prolongée au-delà de l’éducation, constitue une surpro-
tection.
* «Le progrès dus à notre
civilisation» nous rend fiers, surtout quand nous faisons du tourisme dans des
pays non encore industrialisés. Que de fois ai-je rencontré des amis, visitant
le Maroc, qui comparaient «l’acquis européen» de l’hygiène et de l’opulence aux
déficits africains dans ces deux domaines. Je n’ai jamais réussi, je crois, à
leur faire comprendre que la civilisation marocaine, ou simplement africaine, ne
peut pas être jugée à partir des sièges climatisés des autocars
!
* Le terme le plus dangereux à manier
est celui de l’«amour» ... qu’on utilise à tous les modes, qui fonctionne donc
en cliché neuf fois sur dix, confondant sexualité et sentiment, humanité et
animalité ….
* «Avant» ou «après Jésus-Chris» :
voilà des expressions consacrées, employées même par des incroyants. Tout
fondateur d’un culte a tendance à remettre le compteur chronologique de toute
l’humanité à zéro : dernier en date, le Chef de la Corée du Nord
!
* Je me souviens d’avoir écrit au
tableau noir : «Ne dites jamais jamais». Sourire de mes élèves de sciences
expérimentales et question : «Mais pourquoi ?» J’ai sorti quelques dissertations
et j’ai lu des débuts comme : «Jamais les hommes n’ont été aussi pauvres et
malheureux …» ou encore : «Personne n’a jamais trouvé les clés du bonheur… ».
Utiliser les adverbes abrupts «jamais» ou «toujours», prouve qu’on n’a pas
compris la complexité des réalités humaines … Ces clichés sans nuances sont donc
à éviter.
* Le terme d’«idées reçues»,
signifiant idées fausses, est à revoir ou à relativiser. Tout d’abord parce
qu’elles peuvent apporter des idées valables, ensuite parce qu’elles ont été
lentement transformées au cours des années parce que de petits oublis de détails
ont modifié leurs messages. C’est ce que constate un ancien Colonel, Henri
Harward, dans le journal du Combattant79, qui se
demande aussi si «Les cérémonies du Souvenir participent encore du devoir de
Mémoire». Il constate que les chorales scolaires qui chantaient l'hymne national
jadis devant les Monuments aux Morts le 14 Juillet, sont remplacées de plus en
plus par des enregistrements. En feuilletant les manuels d’histoire des Collèges
et des Lycées, il constate que trop souvent seules les caricatures des dernières
guerres sont proposées aux jeunes Français …
* Erik Orsenna, dans son «Voyage dans
le pays du coton»80 dénonce
quelques clichés tenaces.
- Nous croyons à la ligne droite mais
celle-ci n’existe pas dans la nature …
- L’utopie : c’est le refuge pour ne
rien faire … on attend la situation idéale qui n’arrive jamais
…
* Pour faire l’inventaire des
clichés, inutile de fouiller dans les encyclopédies savantes : il suffit
d’observer ce qui se dit et se fait dans notre entourage ou dans la presse. La
presse française, en général, fonctionne comme un mirador du haut duquel les
journalistes débusquent les manipulateurs de la vérité. Le 7 Juin 2006, dans les
DNA81 , les lecteurs apprennent que deux tiers
seulement des gens considèrent ceux qu’on appelle «des fous» comme des malades
mentaux, à soigner, non à enfermer ! Le Dr Yann Hodé, praticien au Centre
Hospitalier de Rouffach, précise ces statistiques inquiétantes ! Tout le monde
n’a pas lu les études de Michel Foucault sur l’histoire de la folie82. Le pouvoir nous gouverne en décrétant
administrativement dans quelle catégorie nous avons le droit de vivre quand
notre conduite dérange notre entourage (possédés du diable, schizophrènes,
hystériques, aliénés, fous à enfermer, malades mentaux, délinquants à juger
…).
* Le plus petit cliché ? C’est
l’article, défini ou indéfini. Dire «la» femme, «les» hommes, «un» enfant, «un»
paysan, « le » noir…c’est désigner des «hommes» ou des «femmes- clichés» …
Généralisation hâtive, tellement courante que personne ne peut plus s’en rendre
compte !
* Le rêve de devenir «le meilleur» -
«fonction» qui nous détourne de la réalité de la «nature humaine» - est le
cliché le plus courant et le plus tenace. «Il n’y a pas de meilleur, il n’y a
que des êtres différents», selon Albert Jacquart. Les concours lucratif du
«meilleur» artiste ou champion … fausse nos comparaisons et nos sentiments
d’admiration, de jalousie … au stade, à l’école, en famille, au travail, en
politique !
* Autre cliché de la vie ordinaire :
l’expression standard que nous utilisons tous pour répondre à une question sur
un problème de société: «Mais c’est simple …». La suite de la réponse est
souvent compliquée !
* Les «sauveurs du monde», gourous,
réformistes, utopistes …e ssaient de se crédibiliser en déclarant que leur
trouvaille est «scientifiquement» fondée … Un groupe qui prône la méditation,
quotidienne et collective, déclare qu’il est «scientifiquement prouvé» que ce
rite diminue le nombre d’accidents, de crimes, de maladies … dans un rayon de
cinq kilomètres à la ronde, les preuves étant établies dans les Universités,
fondées par ce groupe. Fort de son efficacité, ce groupe a même présenté un
candidat à la Présidence de la République.
* Le stéréotype, accusant quelqu’un
d’un crime: «Cela ne peut-être que lui, qui était sur les lieu …» n’établit pas
de preuve, mais est une tendance générale d’imputation, bien connue des avocats
et des juges !
*Les «sauveurs du monde» utilisent
souvent l’arme de la diffamation : ils exploitent nos peurs et nos incertitudes
en stigmatisant une catégorie dangereuse de personnes. Les fameux «Protocoles
des Sages de Sion», ce faux historique, sont souvent servis à la population
illettrée pour attiser la haine contre les Juifs ou Israël …
Plus généralement, il s’agit de la
guerre des chuchotements et des rumeurs, c’est-à-dire de la guerre des clichés.
Et celle-ci se déroule sur les trottoirs dans toutes les petites et grandes
cités du monde. Ce sont donc bien les clichés du quotidien des
gens.
*Le gouvernement s’est inquiété du
succès douteux du cliché «psychothérapeute» : les associations, spécialistes des
sectes signalent qu’il n’y a de moins en moins de gourous attitrés, qu’il y a
par contre de plus en plus de « psychothérapeutes autoproclamés», donc
dangereux. Le député Acoyer a été chargé de réglementer cette nouvelle
profession : sa proposition consiste à exiger de tous les candidats à ce titre
un minimum de formation universitaire. Beaucoup de protestations de la part des
intellectuels !
* Pour camoufler l’activité des
groupes, non encore reconnus partout, les leaders créent des filiales, des
faux-nez : le Moonisme se cache ainsi, par exemple, sous le label d’une
«Fondation Internationale de la Culture»… Mme Solange avait envoyé sa fille,
douée pour la musique, à l’«Ecole de l’Eveil», mais l’en a vite retirée, après
avoir constaté que le dirigeant était scientologue … La plupart des groupes,
politiques, religieux, artistiques ou autres…utilisent cette tactique occulte de
prosélytisme !
Les grands trusts de l'industrie n'hésitent pas à multiplier les marques de leur
produit pour cacher ou montrer leur dimension réelle.

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