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L’homme-cliché

Essai de Roland Huckel - Première partie

A partir des techniques de détection de clichés
vers le piège central
 
 
Chapitre 8

Les clichés des droits et des devoirs

Faisons le point : il existe quatre structures dominantes qui produisent la surprotection à différents degrés : de l’absence de protection, choisi par l’individu et érigé en système, à la protection généralisée, puis à la surprotection et enfin à la surprotection sur répressive.

Une multitude de régimes différents fonctionnent à travers le monde entre les règles de vie des esquimaux, des hommes bleus et des pygmées … Je sélectionne ici les régimes significatifs qui nous concernent particulièrement en Europe sous l'angle du degré probable de protection, exercée sur les populations. Rappel : le rôle des clichés et des mécanismes d'altération sémantique est fondamental dans nos slogans qui construisent nos choix sociopolitiques.

Pour être exhaustive, cette énumération devrait mentionner les groupes non dominants, principalement celui des sous–protégés (les femmes en général, les handicapés, les nomades, les homosexuels…) et celui des surprotégés par leur réussite (les industriels, les créateurs, les artistes, les Princes Héritiers …).

* Le régime protecteur se glorifie de faire régner la liberté, l’égalité et la fraternité

La structure démocratique est à l’origine indemne de la tentation de surprotection, sauf dans les périodes électorales (charismatiques) et lors des crises de gouvernement. Pour l’ironique Winston Churchill «La démo- cratie est le pire des régimes, à part tous les autres» !

Dans les familles, les parents sont aussi surprotecteurs des enfants jusqu’à leur majorité, quel que soit le système politique du pays. Les crises d’adolescence des jeunes leur montrent qu’il est temps de leur donner de plus en plus de confiance et d’indépendance …

Ce n’est qu’en démocratie que le club des individualistes, plus ou moins anarchistes, peut s’épanouir avec l'illusion que l'homme n’a besoin ni de dieu ni de maître !

Par contre, la tentation militante des partis, des syndicats, des sectes et des clubs, se meut à la frontière entre démocratie et communautarisme ou tribalisme ! Les associations de défense des victimes de sectes signalent que la pratique du lobbying international est à surveiller et à réglementer car anti-démocratique en permettant à des mouvements totalitaires, paraissant inoffensifs aux Etats-Unis, de légitimer les manipu- lations écrasantes de leurs gourous ou prophètes en France : c’est que les Français forment déjà une société très ouverte parce que laïque, allergique à toute immixtion religieuse en politique, alors que les Etatsuniens sont encore politiquement sous l’influence de groupes religieux, très puissants financièrement et très fermés!

En France il convient de distinguer les exigences démocratiques (le peuple est souverain …) des impératifs républicains (du partage des pouvoirs et de la fonction non héréditaire de Chef d’Etat). La devise des gouvernements français est ambitieuse, utopique même, avec trois clichés sonores : liberté, égalité, fraternité : cette grandiloquence fait rire les jeunes, de plus en plus blasés et sceptiques … Plusieurs démocraties sont couronnées par des monarchies, apparemment avec succès.

La structure française de protection essaie d’équilibrer - très difficilement - la masse des devoirs imposés à la base et des droits accordés aux personnes : la pyramide hiérarchique y est donc très basse. Le chef d’Etat est très proche des citoyens et sait qu’il retournera dans cet état. Il sait aussi qu’il ne reste actif que cinq ans, ayant à peine le temps de devenir une idole !

C’est le régime le plus favorable en principe à la découverte individuelle de l’ego, après une bataille difficile avec famille et voisinage (je pense à la dramatique révélation de leur orientation sexuelle des homosexuels face aux parents !). C’est aussi la condition favorable pour l’aventure de la liberté et le libre choix des carrières …

Dans cette structure, le racisme interrégional fonctionne au minimum : par contre, aucune garantie quant au racisme agressif, dirigé vers les étrangers d’autres couleurs ou d’autres continents …

Les dérives sont toujours possibles. Attention : Hitler avait été démocratiquement élu à 88% des voix !

* Le régime, distributeur de prestiges, est sur protecteur

La structure charismatique est celle des Eglises et des Armées, mais aussi celle des Monarchies et des Empires … C’est aussi la tentation des cirques électoraux ! Monter en rang, c’est gagner en décorations, en médailles et en prestige, en rétribution surtout ! Les pays dirigés par un chef prestigieux, sont surprotecteurs, rarement sur répressifs ! L’aristocratie trouve là le terrain qui lui convient : les héros, militaires, civils, artistiques, littéraires … sont admis dans la sphère des lords ou des sirs… ou des officiers de la Légion d’Honneur. La tendance du général De Gaulle était de jouer le rôle du «chef charismatique» de la France vaincue

Le danger :est que dans l’armée, comme dans les églises, tout leader qui gagne du prestige, qui se fait applaudir et qui accepte des titres élogieux comme la plupart des «libérateurs», devient un héros et une idole (comme Mao) et s’impose comme législateur universel, parfois comme le dernier «sauveur» avant la fin du monde … Dès lors, les gens prennent la couleur de leur club : verte avec les écologistes, rouge avec les communistes, jaune avec les papistes … Mais leur ego dort dans les bulles tièdes de leur bains culturels, bien surveillés …

La pyramide hiérarchique grandit en hauteur, le sommet étant assez éloigné de la base comme dans toute aristocratie. Cela signifie aussi que la masse des devoirs imposés dans ce régime dépasse nettement la masse des droits alloués à chacun. Particularité : personne ne se plaint car les devoirs s’appellent «dévouement» ou «sacrifice volontaire à la mission collective», menée sous l’étendard du Général, du Roi ou du Héros officiel …

L’ostracisme frappe les ennemis officiels du chef charismatique (Pétain ou de Gaulle !) et prend la valeur patriotique d’une Cause Nationale. Cela veut dire aussi qu’à l’avance tous s’attendent à des batailles épiques contre cet ennemi public : «Allons enfants de la patrie – Le jour de gloire est arrivé …» ! C’est alors un honneur individuel de participer au combat et d’en devenir, s’il le faut, un héros ou un martyr … Mais de liberté individuelle, il n’est évidemment pas question : ce serait appelé «lâcheté» ou «désertion»

* Le régime tribal est encore plus surprotecteur que le précédent :
il devient sur répressif en cas de crise !

L’admiration charismatique est maximale parce qu’obligatoire dans la structure tribale. Celle-ci est normale dans les sociétés féodales et dans les pays dans lesquels la politique et la religion font une seule autorité, en Orient en général (dont la plupart de nos systèmes religieux monothéistes sont issus).Le patriarcat domine, rarement le matriarcat. Des groupes se disent «indigènes» par rapport aux anciens colonisateurs et forment une communauté victimaire à part. Les gens sont encadrés de la naissance jusqu’à leur mort par les règles de la collectivité close, qui adore le fondateur comme un saint, un héros, parfois comme un Dieu ! Ces gens, fidèles aux traditions, trouvent normal de boire, de dormir, de travailler … exactement comme le faisaient leurs ancêtres. Notre idée individualiste de «liberté» leur est incompréhensible, impie et punissable. L’idée de laïcité est ressentie comme folle et inacceptable !

Mais gare à celui qui choisit un autre mode de vie : il se fait expulser, lyncher ou éliminer … Les périodes des premiers siècles de l’Eglise catholique étaient très autoritaires, notamment par l’Inquisition, maintenant l’ordre dans les villages et les villes d’Europe par la persécution des «sorcières» et des gourous hérétiques … Ce modèle tribal d’organisation se retrouve dans beaucoup de groupes «communautaires», sectaires ou politiques … Le fanatisme, danger permanent des fervents des clans dissidents, est le déclencheur de l’héroïsme des uns et de la traîtrise des autres : la sur répression recourt au terrorisme et ainsi mate les populations encore insoumises ! Exemple récent : en Inde hindouiste (au Gujarat) on se venge de la conquête islamique en éliminant tous «les mangeurs de vaches»; on dénude les suspects : s’ils sont circoncis, ils sont mutilés, parfois égorgés !

Dans les tribus, tous connaissent leurs devoirs mais presque personne n’ose  parler de ses droits. C’est que toutes les missions, comme les batailles, sont collectives et toujours inspirées par un racisme impitoyable à l'égard des autres tribus de la région en concurrence ! D’où l’impossibilité pour un individu isolé de refuser son service à la Cause menacée de la Tribu : il sait qu’il risque la peine de mort en tant que «lâche», même s’il se réclame du principe de non violence au nom de Gandhi ! C’est que toutes les batailles tribales sont déclarées dictées par la «Volonté de Dieu» : ne pas participer, c'est donc montrer qu’on obéit au Diable ! La pyramide hiérarchique est très pointu : le sommet, surprotégé dans ses palais ou châteaux, ne rencontre presque jamais la base, sinon pour être acclamé à la tribune, loin du peuple !

Parler de leur ego ou de liberté aux gens d’une tribu, c’est donc parler une langue étrangère !

* Le totalitarisme porte la surprotection sur répressive à son maximum de puissance

Enfin le paroxysme de la pulsion charismatique et tribale engendre la structure des groupes totalitaires, dirigés par un chef autoritaire de type dictateur, qui règne par la terreur et qui est aussi surprotecteur et sur répressif que possible.

La pulsion surprotectrice et sur répressive qu’éprouvaient Louis XIV et son ministre Colbert a inspiré le totalitarisme catholique qui a dicté les soixante articles du Code Noir. Le premier demande de «chasser tous les juifs résidant dans nos îles» (Antilles, Louisiane et Guyane). Article 2 : tous les esclaves seront instruits et baptisés catholiques. Article 3 : interdiction de toute autre religion dans les îles. Article 4 : seuls des maîtres catholiques peuvent posséder des esclaves … Article 6 : travail interdit le dimanche. Etc.

Beaucoup de théocraties sont tentées par cette formule extrême de hiérarchie en transférant aux juges humains une parcelle d’autorité divine … Les juridictions qui préconisent la peine de mort pour les meurtriers se situent dans cette perspective sacrificielle de purification, voulue par Dieu ! (C’est le cas encore aux Etats-Unis).

Des gourous ou des tyrans en crise peuvent aller jusqu’à imiter ce dirigisme terroriste, prêts à sacrifier des dizaines ou de centaines d’adeptes à leur délire ! L’extermination des Juifs par l’Allemagne Nazie est devenue l'archétype du meurtre collectif organisé ! Penser aux catastrophes de ce genre dans l’histoire des sectes, organisatrices de suicides collectifs !

Je ne peux oublier le drame qui s’est déroulé dans la jungle de Guyana en 1978 : le gourou Jim Jones, toxicomane, a éliminé tous ses adeptes par empoisonnement organisé, plus de 900 morts dont plus de trois cents enfants. N’oublions pas les victimes du Temple Solaire ! Méditons sur les ossuaires, laissés par les Kmers Rouges au Cambodge ! Etc.

Dans de telles structures totalitaires, la pyramide hiérarchique est tellement élevée et pointue que personne de la base ne peut apercevoir le sommet, niché dans les limbes légendaires des demeures royales ou impériales (le palais de l’ancien Empereur de Chine était une Cité Interdite) ! C’est dire que les devoirs de chacun sont toujours énormes et s’appellent «honneurs du rang et des charges». C’est un signe de fidélité de chacun au Grand Manitou de ne pas réclamer ses droits. La plupart des droits existants s’appellent «privilèges exceptionnels», accordées par le Chef Suprême pour services rendus ou actes d’héroïsme au combat (ou simplement pour l’appartenance de naissance à la tribu dominante).

Les termes d’ego et de liberté ne figurent pas dans le vocabulaire de ces communautés qui nourrissent leur fierté et se réchauffent leurs cœurs de la gloire des Ancêtres ou alors, pour les Théocraties, de l’aura des Martyrs, des Prophètes et des Apôtres ainsi que des Saints Patrons des calendriers et des villes !

* Rappel : même si l’on veut dénoncer les délits de clichés, on peut difficilement parler ou écrire sans commettre ce péché. Voyez ces quatre résumés des structures mentales : ils peuvent être interprétés comme un amas de mots, «étiquettes de bouteilles vides» (voir les simplifications indispensables pour un résumé dans des notions morales et juridiques, comme «honneurs» et «privilèges», «sainteté» …).

Je l’avais signalé plus haut, toute contraction d’idées complexes risque de recourir à des concepts, ramasseurs de milliards de réalités, trop polyvalents pour désigner clairement un fait non ambigu …

Bref, on ne peut pas parler ou écrire sans employer des clichés.

 

   

 

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