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L’homme-cliché

Essai de Roland Huckel - Première partie

A partir des techniques de détection de clichés
vers le piège central
 
 
Chapitre 6

Voici le piège central : a surprotection, résultat de l’«effet cliché» des «natures artificielles»

Pensons un moment au plaisir intense que nous éprouvons quand nous parcourons une forêt à cheval, quand nous promenons chaque jour notre chien, quand nous caressons notre chat … Nous dominons et nous sommes obéis : ça marche ! Cela marche avec les animaux domestiques et cela nous console de ne pas arriver à nous faire obéir aussi facilement par notre conjoint, par nos enfants ou par nos employés !

Eh bien, nous nous comportons ainsi exactement en «surprotecteurs» : nous protégeons nos amis, les bêtes, de telle façon qu’elles n’aient pas d’autre solution que de nous obéir. Nous sommes sûrs de les rendre «heureuses» bien sûr, mais affirmer cela est facile face à des êtres qui ne parlent pas, ne communiquent pas, qui ne peuvent pas se défendre contre nos abus fréquents (je frémis à l’idée que des milliers de chevaux ont travaillé au fond des mines sans jamais voir la lumière du jour !).

C’est la conséquence des mécanismes de promotion du «faire» en «être», résultats de l’influence d’une série de clichés d’autopromotion : le cavalier regarde de bien haut les lents piétons … il se sent un seigneur et prend le cheval pour son esclave, tout en le déclarant son ami.

* Le titre honorifique qui entretient le prestige d’une personnalité risque d’en faire une grosse tête. Comment ne pas penser aux héros de la politique avec le Général Franco, à ceux de la religion avec les gourous des sectes multinationales, à ceux de l’art militaire avec Staline … ? La liste des chefs qui, adulés, se prenaient eux-mêmes pour des hommes supérieurs et qui sacrifiaient une partie de la population à leur gloire et à leurs programme, serait longue.

* L’un de mes amis d’enfance, Jean Paul Rusch, a rédigé une liste pertinente de 130 pages sur les «Personnages célèbres en Alsace» : il montre ainsi notre besoin de vivre dans un espace, surmonté d’une galerie de «grands hommes» à admirer et à imiter : cette présence d’hommes de valeur nous rassure tout en nous condamnant à la banalité !

* L’écrivain italien Primo Levi, dans ses «Conversations et entretiens»50, qui a connu en 1944 le camp d'Auchwitz, tire cette leçon de sa terrible expérience : «Le grand malheur, je crois qu’on peut le dire, c’est le respect excessif à l’égard de l’autorité, ce n’est pas l’exercice de l’autorité.» Voilà confirmé le danger que je signale d’admirer les chefs, d’aller jusqu’au culte de leurs personnalités, de voir des héros dans les surpro- tecteurs ….

* C’est aussi ce qui ressort des procès, intentés après la guerre, aux criminels de guerre. A la fin de son interrogatoire, Adolphe Eichmann, qui avait dirigé l’extermination systématique des Juifs dans l’Allemagne nazie, a déclaré : «C’est mon obéissance qui a été mon crime …».

* L’animal n’a pas d’âme, pense le maître, convaincu de la grandeur de la sienne ! Voilà ce qui caractérise la surprotection : se croire supérieur en « être » et donc se donner comme mission d’aider des êtres inférieurs. Ainsi notre «faire», dominer des inférieurs, nous donne-t-il chaque jour la preuve de l’altitude de notre «être»!

Le surprotégé est constamment piégé

* Piège que nous ne connaissons pas : à force d’admirer une personne bruyamment, nous flattons son orgueil, nous lui faisons croire que, étant parfaite, elle peut se permettre d’influencer son entourage, encourageant tel timide ou décourageant tel prétentieux ! Nos clichés laudatifs la rendent paranoïaque ! Nous risquons de fabriquer ainsi un futur chef qui peut nous éliminer un jour si c’est son bon plaisir. Nous le poussons à nous croire inférieurs à lui; nous finissons par croire nous-mêmes à notre infériorité. Et le voilà qui vole à notre aide et qui nous protège. Pour notre bien, dit-il. C’est le drame si fréquent des adorateurs de gourous, les victimes des sectes, qui ignorent la puissance de la manipulation mentale !

* Si nous acceptons la tutelle d’une vedette sans réagir, nous la poussons à nous prendre en charge entièrement, à nous dicter comment nous lever le matin, comment nous laver, comment manger et quoi manger, quoi ne pas manger, comment travailler, comment jouer, comment nous reproduire, comment prier, comment parler, etc. (Voyez le «livre rouge» de Mao). Et nous voilà aux ordres de notre maître-à-penser, à chanter ses louanges en chœur, à lui donner des titres de plus en plus ronflants …

C’est ainsi que nous fabriquons nous-mêmes une idole qui va se muer en tyran, en surprotecteur qui ne tarde pas à nous exploiter, matériellement et spirituellement … Le surprotecteur, voilà l’homme-cliché majuscule , voilà notre héros, notre modèle, notre chef …

* Attention donc : admirer et applaudir le cliché d’une personne de la hiérarchie est le début du suicide de nos personnalités. Quand nous aurons compris ce mécanisme pervers, nous aurons moins de surprotecteurs en train de nous canaliser vers leurs intérêts, à nous faire croire en leur mission sacrée, à nous utiliser comme des escabeaux jetables de leur ascension sociale ! Nous serons plus prudents à utiliser des clichés, d'admiration ou de haine !

* Nous avons tous besoin d’un modèle de comportement, comme celui de général de Gaulle qui nous a montré la voie de la résistance aux nazis. Nous avons sans le vouloir besoin d’un protecteur puissant, surtout en temps de guerre : ce  rôle le Maréchal Pétain ne l’a pas toujours assumé au niveau politique puisqu’il a permis à Hitler, avec de trop frileuses protestations, d’annexer l’Alsace et la Moselle et de nous incorporer de force dans la Wehrmacht par racket sur nos parents.

* Adultes, nous avons besoin d’un surprotecteur seulement quand nous sommes dans une situation de détresse … Moins nous avons de surprotecteurs au-dessus de nous, mieux cela vaut pour notre liberté

Est un surprotecteur, celui qui ne nous permet pas de refuser sa protection

* Exemple : la mafia promet de protéger les commerçants et vient encaisser la redevance chaque mois. Gare au restaurateur qui refuse de lui payer sa taxe mensuelle : si nécessaire elle l’élimine ou fait sauter sa boutique !  Les comités révolutionnaires, qui se préparent à renverser le régime de leur pays, se conduisent comme des mafias : ils sont capables d’éliminer pour l’exemple les propres ressortissants du pays à libérer, qui ne paient pas leur contribution, «l’impôt de la révolution» !

* Une fois à ce stade des rapports de force avec les autorités  surprotectrices, ce qui s’est passé dès 1940 pour nous, Alsaciens et Mosellans, nous vivions dans un dilemme : ou risquer la prison, le camp de rééducation politique de Schirmeck ou du Struthof…ou nous soumettre au nouvel ordre et nous laisser « protéger » par les nazis au pouvoir !

Nous avons trouvé un moyen terme, les «Malgré Nous»: simuler la soumission aux autorités nazies en attendant de pouvoir nous libérer en nous rendant du côté des alliés, en continuant la lutte contre le nazisme dans les armées russes, anglaises ou américaines …

* L’Etat, l’Armée (et l’Eglise dans les pays théocratiques qui punissent l’apostasie) sont des instances surprotectrices par leur fondation même, car ils ne permettent  pas aux gens de refuser leur protection. Ils ponctionnent chaque protégé, dans le meilleur des cas dans la transparence des taxes et de la fiscalité ….

* Au XVII siècle, le philosophe anglais Thomas Hobbes, dans son «Léviathan»51 pensait que «L’homme est un loup pour l’homme». Un tel homme doit renoncer à ses droits au profit d’un souverain absolu. C’est ce qui amené Hobbes à comparer l’Etat au Léviathan de la Bible, l’animal marin géant, capable d’engloutir le soleil, symbole «du Dieu mortel à qui, après le Dieu immortel, nous devons notre paix et notre protection».

Un «Dieu mortel», voilà le fantasme qui fascine et écrase le surprotégé.

* Chaque stratégie de surprotection produit une tactique symétrique de résistance. Cela commence par les dazibaos dans les rues puis par les réseaux clandestins d’encouragement à la désobéissance, civile et militaire. Les partis d’opposition se forment et des maquis s’organisent dans la nature …

C’est le thème de plusieurs auteurs de géopolitique sur la fragilité des gloires politiques et des alternances de régimes Au XIV ème siècle déjà, un historien et philosophe arabe, Ibn Khaldoum, dans ses «Prolégomènes» 52, a expliqué comment se forment les cycles de gloire et de déchéance. Le nomade, sobre et endurant, menacé de partout, est fort et intrépide; il conquiert facilement les bastions du roi ou du sultan, qui, installé en ville dans de beaux palais, rassuré par ses murs d’enceinte, s’adonne aux plaisirs, à la paresse et à la corruption, et finit par être incapable de résister à la fougue d’un jeune …. Mais le nomade, une fois installé dans un palais, se sédentarise, finit par perdre lui aussi son courage initial et succombe à son tour aux plaisirs et à la paresse : le voilà fragile face au jeune nomade suivant, etc. Nous avons donc un  cycle de surprotecteurs… Cette théorie, trop nouvelle et «moderne» irrita les maîtres en place autant que les conservateurs orthodoxes: le novateur passa deux ans en prison !

* J’ai retenu de ce penseur fertile le concept  par lequel il désigne «l’esprit de corps» ou l’«esprit tribal» des guerriers et des populations nomades, qu’il appelle l’«asabiyya». La religion exerce une fonction politique en renforçant cet enthousiasme combatif. Ainsi la cohésion sociale du groupe devient maximale : chacun sachant qu’il peut compter sur tous ses compagnons, prend beaucoup de risques et favorise ainsi les victoires dans les batailles …

C’est le rêve de tout général – et de tout surprotecteur – d’insuffler l’asabiyya dans les cœurs des soldats et des civils. Les terroristes actuels font preuve d’asabiyya par leur efficace collaboration au milieu du danger et par leur abnégation, en devenant kamikazes ! Notez que ce concept explique les comportements des combattants dans une société traditionnelle : il n’est pas utilisable dans nos sociétés actuelles, où l'indivi- dualisme s’oppose à toutes les opérations collectives !

Les micro surprotections

* Les micro-surprotections sont nombreuses. On trouve des tyrans dans tous les domaines : on connaît le patron intolérant et cassant, mais aussi  le mari dictateur, le parent intraitable avec les enfants, le professeur super dirigiste, le caïd, autoritaire et sans pitié, tueur s’il le faut … Un amant passionné ou une amante possessive peut nous étouffer jusqu’à anéantir totalement notre personnalité, jusqu’à faire de nous son objet docile, écervelé …

* Mais tout d’abord apprenons à reconnaître un surprotecteur à temps, avant qu’il ne nous tienne dans ses pinces. Quels sont les mécanismes discrets qui annoncent la tentation d’un surprotecteur de nous instrumentaliser ?

* En observant pendant dix ans – de 1987 à 1997- le fonctionnement des sectes, j’ai vu sur le vif le mécanisme de surprotection qu’active tout gourou auprès de ses disciples, au risque de les mener à leur auto - destruction violente …

* Dans tous les cas, dans les formations paramilitaires ou sectaires, le surprotecteur commence par nous mettre en uniforme, en rang, chantant en chœur, souvent même marchant d’un même pas, utilisant le même langage, mangeant et buvant les mêmes produits, etc.  Bref, il commence par nous transformer en hommes-clichés, comme les membres  de l’Armée du Salut qu’on distingue de loin des membres d’autres formations. Habits ou médailles, tout signe d’appartenance communautaire, volontaire ou imposé, bref, toute armature convenue est censée nous aider à « être » ce que nous «faisons» et surtout à rester fidèles lors des tentations…Voilà l’une des recettes de l’embrigadement.

* Dans tous les cas, le surprotecteur se reconnaît d’abord au fait qu’il nous fait rêver en une vie, meilleure grâce à lui…C’est toujours un utopiste qui nous conduit tout droit dans le mur parce qu’il nous pousse à réaliser un objectif trop haut sans en organiser d’abord les conditions matérielles. En attaquant la Russie malgré les réticences de plusieurs de ses généraux, Hitler, pour qui «Dieu est avec nous» (ou «Gott mit uns» selon nos ceinturons), a suivi ses rêves de grandeur et la foi dans son destin, quitte à précipiter des millions de civils et de soldats dans la catastrophe … J’ai failli y laisser ma vie : plus de trente mille malgré-nous ont disparu dans cette folle aventure !

* Tous les pouvoirs locaux, plus ou moins indépendants de l’Etat, comme le tribalisme, tout comme le féodalisme, le système des castes…fonctionnent en pouvoirs locaux de surprotection…Difficulté spécifique : les lois et les règles passent par les traditions orales et sont surveillées par des autorités incontrôlables des communautés : comment se plaindre auprès de ceux-là mêmes qui commettent les injustices ?

* Dans de telles situations, subsiste le danger maximal de corruption à tous les échelons. Le grand surprotecteur admet tacitement que ses subordonnés recourent à la même tactique occulte que lui-même; il ne peut empêcher que les cadres intermédiaires le prennent comme modèle et se comportent comme une multitude de petits surprotecteurs … J’ai assisté à ce fléau durant mon séjour dans la région d’Agadir du temps d’Hassan II : les chauffeurs de camions mettaient à l’avance un billet de dix dirhams dans les papiers à montrer lors des contrôles par les gendarmes ! J’ai dû, moi aussi, ouvrir ma bourse en 1978 au moment de confier le container de mes meubles à rapatrier aux douaniers du port (je dois à la vérité de préciser que durant quinze ans de présence, je n’ai jamais été approché par un parent marocain pour un acte de corruption, mais une fois cependant par un français, père d’un élève d’une classe de latin!).

La manipulation mentale surprotectrice

Mais quelle est la modalité générale de la surprotection ? C’est invariablement l’effet des mensonges qu'invente le manipulateur. Comment ? En détournant les ressources, intellectuelles, morales, financières et physiques de ses victimes vers sa gloire personnelle et surtout vers son compte bancaire … Commen ? Grâce à la «recette» proposée aux adeptes pour obtenir le salut ou le bonheur ! La recette, voilà le vecteur des promesses inventées sur mesure, voilà l’astuce de base de la manipulation au sein des communautés, voilà la vitamine de la vitalité des Etats, des Eglises, des partis et des sectes.

* Trois  étapes : un réformateur trouve une nouvelle recette – il forme un groupe qui va l’appliquer en famille – le groupe grandit et propose sa formule au monde entier. Dans tous les cas, la recette exige des adeptes de débrancher leur propre volonté et de suivre à l’aveugle les consignes données par le Grand Chef. 

Un dictionnaire qui recenserait les milliers de ces «recettes de bonheur, de sagesse et de salut» en usage actuellement dans les associations du monde sur les cinq continents serait très instructif et montrerait non seulement le «génie organisationnel» de l’humanité mais aussi son «génie manipulateur» ! (Chantier à mettre en route …)

* Les tactiques sont d’abord « douces » entre les adeptes qui flattent les meneurs, qui s’encouragent mutuellement par l’émulation publique, souvent en dénonçant secrètement les «brebis noires» du troupeau.

* Elles deviennent «dures» par les contraintes de l’emploi du temps, la surveillance tatillonne du moniteur local, émotionneur professionnel.

* Les tactiques deviennent finalement «écrasantes» pour les personnalités des petits fidèles par les promesses mirobolantes qu’invente le grand gourou ou fondateur, assorties de menaces à l’adresse des tièdes ou des sceptiques … A ce stade, le manipulé se fait volontairement manipulateur à son tour en s’adonnant au prosélytisme autour de lui …

* L’ADFI, l’association de Défense de la Famille et de l’Individu, résume ces trois opérations ainsi : la séduction, puis le conditionnement et enfin la « reprogammation».

* Dans la pyramide hiérarchique, les tactiques de recrutement et de fidélisation sont donc d’abord horizon- tales, entre pairs; elles sont en même temps verticales et proches à partir de l’action du moniteur de la section du quartier; elles sont surtout verticales et lointaines à partir du discours du fondateur ou de son successeur.

* Ce harcèlement de mensonges organisés, partant de trois instances différentes, est tellement efficace qu’il fait tourner la tête à de grands intellectuels et à des génies en sciences, en politique, en religion, en art ou en philosophie ! Je connais un capitaine de la Marine à la retraite qui s’est fait piéger par les plans de «retour total à la nature» d’un gourou soi-disant descendant d’une tribu d’Indiens d’Amérique, qui a envoyé ses équipes pour reboiser les espaces sahariens : il n’a compris avoir été piégé qu’en rencontrant l’«ADFI», qui  avait un dossier complet sur ce mouvement ! (Voir les détails des trois degrés de la manipulation mentale sur le site suisse www.anti-scientologie.ch).

* Les délires des manipulés sont plus fréquents qu’on ne pense ! Hitler a été endoctriné au début de sa carrière par la secte Tulla et par les théories orientales (qui lui ont inspiré la croix gammée !) : on connaît la suite ! Mais bien avant, un Rousseau avait transmis ses délires réformateurs (même à la Corse, qu’il ne connaissait pas), Karl Marx a transmis sa fièvre eschatologique à Lénine, à Staline, à Mao et à Pol Pot. Le plus ambitieux, Tolstoï déclarait avoir comme but de faire de la Terre le royaume spirituel du Christ !

* Bref, surprotéger, c’est donc d’abord manipuler …

Et manipuler une communauté, c’est installer des réflexes de comportements quotidiens et répétitifs; c’est donc aussi mobiliser des rites, la langue de bois et surtout des clichés. Le cliché nazi «Heil Hitler» a vraiment conditionné mentalement les allemands ! Les clichés adulateurs construisent le charisme qui rend le gourou  mégalo et dangereux. Cela commence avec les titres ronflants qui honorent de leader, «Messie cosmo planétaire», «Petit Père du Peuple», «Déesse» … Voilà des «natures artificielles» en série, vraiment efficaces. Les champions de l’auto conditionnement sont les adeptes de groupes indiens qui chantent leur mantra plus de mille fois par jour !

Mais comment résister aux messies ?

* Des surprotecteurs sectaires sous forme de faux messies, il y en a eu cent soixante dans le passé, des faux Christs, de Simon le Mage par Mani à Julien qui s’était déclaré roi et messie, puis aux faux prophètes en grand nombre … Mais une douzaine de ces gourous divins sont bien vivants actuellement ! Voir «Les faux messies. Enquête»53 de Christophe Bourseiller.

* Le plus récent s’appelle André Biry, né à Mulhouse en 1967. J’ai déjà mentionné son cas à propos de la contagion charismatique … Son geste de surprotection manipulatrice ? Voici son discours aux disciples :

«Vous avez des soucis parce que vous avez trop d’économies. Je vous rends heureux si vous m’apportez votre argent».

Il appelait cette «recette» son «plan argent». Il a encaissé ainsi quelques millions de francs. Le jour où ses fidèles, dont quelques uns avaient vendu leurs maisons, ont redemandé leur placement, il a été incapable de le leur rendre. D’où un procès au cours duquel le gourou a pris la fuite … Malgré les recherches d’Interpol, il reste introuvable en 2006. J’ai acheté son livre à la Fnac en 1991, «La psychanalyse objectialiste ou la vie de Dieu» 54: il y explique pourquoi il est Dieu tout simplement (page 322)! Sa femme et ses amis l’avaient appelé ainsi au moment de sa gloire : il a fini par se prendre au sérieux.

« Pour moi, être Dieu, confirme ce que je suis et me permet de comprendre mon passé, mon présent et mon avenir. En effet, je comprends aujourd’hui pourquoi je suis parfait, pourquoi je voulais faire des guérisons immédiates et quel sera mon destin demain.»

On le voit, les surprotecteurs se trompent systématiquement dans leurs jugements, surtout en ce qui les concerne.

* Le surprotecteur se reconnaît ensuite au fait qu’il veut faire danser le monde entier selon sa musique…Les groupes qui proposent le salut de l’humanité par une formule très simple (obéir au gourou sans réfléchir) et des promesses de guérisons miraculeuses, ont un succès international et essaiment très vite en Afrique, en Asie, en Australie, etc. Leurs cadres n’ont aucun scrupule de conscience : surprotecteurs, ils se croient capables de tromper les adversaires par des mensonges et des manœuvres inavouables ! Pour les groupes totalitaires qui se croient dirigés par des prophètes, c’est même « un devoir de mentir aux ennemis de Dieu et aux amis de Satan ! ».

Méfions-nous donc du discours de gens qui ont pour règle de nous recruter en nous manipulant par de fausses informations, par une habile langue de bois !

La stratégie de survie des surprotecteurs a tendance à
nous transformer en héros ou en martyrs de leur cause

* Le surprotecteur, sans se mettre en danger lui-même, nous demande d’être des héros dans les batailles. C'est sa recette principale. L’héroïsme obligatoire était une évidence dans les petites armées de l’Antiquité et, encore aujourd’hui, dans les armées des états totalitaires, particulièrement dans l’Armée Rouge. Les prisonniers russes qui revenaient dans leur pays en 1945 étaient pour la plupart envoyés dans le Goulag, considérés comme criminels pour n’avoir pas résisté jusqu’à la mort plutôt que de se rendre ou de se laisser capturer …

* Avec l’avènement des attentats suicides, de plus en plus de héros s’appellent «kamikazes» !

* Le problème de l’héroïsme obligatoire était au cœur de notre drame de Malgré-Nous. Lors du procès de Bordeaux dans les années cinquante, c’est ce concept qui revint plusieurs fois dans les plaidoyers en faveur des douze jeunes alsaciens, incorporés dans la Wehrmacht,  impliqués dans l’affaire douloureuse d’Oradour sur Glane. Dans le compte-rendu très explicite qu’en dresse Jean-Laurent Vonau dans «Le procès de Bordeaux»55 le mot «héroïsme» figure 11 fois. Page 61, on rappelle que l’avocat alsacien, Mr Moser, avait déclaré : «Douze cadavres auraient-ils sauvé sept cent personnes ? … Les douze cadavres se seraient ajoutés aux autres. On ne peut pas obliger tout le monde à être un héros.» Page 64, le Président du tribunal conclut : «L’héroïsme n’est ni une obligation légale, ni une obligation morale …». Page 147, enfin on apprend que le bâtonnier alsacien Schreckenberg a rappelé ceci «…Vous leur demandez beaucoup à nos incorporés de force, victimes d’un crime de guerre, victimes parce que nous avons perdu la guerre. Vous leur demandez un héroïsme, d’affronter le cas échéant encore la peine capitale, d’affronter d’être fusillés …»

Mon ami de collège, Marcel Schmitt, enrôlé dans la Wehrmacht, envoyé en Russie, a eu des doigts de pied gelés et n’en est pas tout à fait guéri. Installé en Suisse, il vient d’écrire, en 2O04, le récit de son parcours dramatique sous le titre : «Journal d’un antihéros»56. Pour lui, la plupart des soldats en guerre meurent, tombés au champ d’«horreur»…Il résiste à la tentation d’utiliser le cliché habituel des monuments aux morts, de champ d’«honneur». … Comme le propose Jacques Derrida, mon ami a déconstruit le concept de «héros» et d’«honneur» des monuments aux morts, les remettant en cause.

* Cette déconstruction, le journaliste et philosophe, Jean-Claude Guillebaud, dans «La force de conviction»57 l’entreprend à sa manière avec ses croyances : il signale «la chute des valeurs héroïques – patriotisme, service de l’Etat - valeurs remplacées actuellement par le culte d’objets sacrés qui encombrent notre quotidien – l’expertise objective, le dogme économique, le totem Europe …

* L’historien Eugène Riedweg, dans la conclusion de son livre : «Les Malgré Nous.Histoire de l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l’armée allemande»58, écrit p.294 «Alors que l’héroïsme n’a pas été, et de loin, la qualité dominante de la très grande majorité des Français entre 1940 et 1945, ceux-ci s’érigent en juges, l’exigent par la suite de la part des Alsaciens et des Mosellans.»

* Aspect dramatique et actuel de ce problème : les commanditaires des kamikazes ont une lourde respon- sabilité. Celle-ci n’est pas encore réglementée mais tombe sans doute un jour sous le coup de «crimes contre l’humanité» …

* Autre modalité à prendre sous la loupe. Notre surprotecteur nous rend fiers de notre appartenance : nous voici en train de chanter ses louanges sur tous les toits, à raconter ses exploits et ses succès. Il nous rend donc incapables de déceler ou d’avouer l‘un ou l’autre de ses échecs. Les partis politiques se situent dans cette catégorie de groupes surprotégés par leur idole. Observez-les : même s’ils ont perdu une élection, ils trouvent toujours à se réjouir d’un détail d’une statistique triomphante ! C’est grotesque mais vrai : après les élections importantes, presque tous les partis  ouvrent les bouteilles de champagne !

* Le surprotecteur nous pousse à toujours attaquer nos persécuteurs,  sans nous protéger contre leurs coups : en somme il nous pousse à devenir terroristes : nous sommes conditionnés à préférer figurer glorieusement comme martyrs. C’est le drame actuel des minorités qui se croient menacées au Moyen Orient ou en Orient, qui préparent une armée de jeunes kamikazes, devenus fanatiques par les promesses officielles de la tribu d’aider à gagner la bataille et d’entrer au paradis après leur sacrifice ! Le Japon, dirigé à cette époque par un Dieu vivant, a été l’un des premiers pays de l’axe à former des pilotes suicidaires et à les projeter sur la flotte américaine à Pearl Harbor en 1941.

* Crime public, celui des groupes révolutionnaires du Libéria, qui, jusqu’à 2006, enrôlaient de force des enfants de 8 à 15 ans, les armaient de kalachnikovs et les poussaient à voler, à rançonner les passants, à violer, à tuer … Voilà des «Malgré Nous» au sort plus dramatique encore que le nôtre en Alsace et en Moselle.

* Les surprotecteurs font beaucoup plus de persécutions internes par des purges régulières des cadres suspects, que de persécutions des adversaires extérieurs. Staline a sans doute gagné la palme dans ce domaine …

* Le surprotecteur est efficace même et souvent des siècles après sa mort par les traditions instituées. Les fidèles persévèrent par piété et se fixent obstinément aux principes de leur idole tuant tous les traîtres qui veulent s’en écarter. C’est ainsi que le prophète Mani, le Christ planétaire du troisième siècle, a été  honoré durant plus de mille ans. Sa règle, le manichéisme, est universellement connue, encore de nos jours. Notre Europe s’est déchirée plus d’une fois au nom d’un fondateur mythique dans d’interminables guerres de religion : presque toute l’Afrique est encore à ce stade des guerres de chefs tribaux et de totems.

La surprotection, voilà l’exact contraire de la démocratie ….

La guerre des idoles !

* Les surprotecteurs ne supportent aucune concurrence. Il ne peut pas y avoir deux soleils dans le ciel ! Entre eux, c’est la guerre des idoles et celle-ci a commencé avec Caïn et Abel... elle se poursuivra sans doute jusqu’à la fin des temps ! Il y a une vingtaine d’années, plusieurs gourous se sont regroupés dans une seule association : ils voulaient lutter plus efficacement contre les Associations d’information sur les sectes…Mais cette alliance n’a pas duré !

* Les surprotecteurs n’hésitent pas à faire leur auto éloge publiquement, sans aucun sens du ridicule ! En Europe, l’usage public des gratulations que se lancent les dirigeants à eux-mêmes est rare. Les allemands ont un adage sévère pour ceux qui s’y livrent : «Eigenlob stinkt». Cela veut dire que l’auto-éloge pue. Les lieutenants se chargent alors de chanter les louanges du Grand Chef et c’est très efficace.

* Stratégie indirecte: Hitler n’a pas hésité à rendre obligatoire le salut «Heil Hitler», ce qui faisait comprendre que le salut de tous («Heil») ne peut  venir que de l’homme, appelé Hitler ! Le ton étant donné, tous les fidèles ambitieux haut placés ont compris leur intérêt : flatter le leader suprême en racontant ses exploits (avoir relancé l’économie du pays et avoir vaincu les Polonais, puis les Français …) et décrivant ses qualités militaires, son génie de stratège … ! Un concours s’est établi : plus on approchait de la catastrophe finale, plus les thuriféraires ont encensé le grand patron ! Les fêtes étaient l’occasion de mettre en valeur le Commandant Suprême en le faisant acclamer par des milliers d’allemands ! La foi dans le génie du Führer était si grande, même dans les épreuves finales de la défaite, en 44 et 45, que j’entendais les soldats allemands parler de la «Geheimwaffe», l’arme secrète, la fusée finale en préparation, et qui devait encore retourner la situation en faveur de l’Allemagne. On sait aujourd’hui que cet espoir n’était pas fou et que les recherches des équipes de Von Braun n’étaient pas loin d’aboutir lors de l’effondrement final !

* Dans les régions orientales au contraire, les gourous se comptent par milliers. Les fidèles attendent de leur maître qu’il énumère ses qualités extraordinaires, parfois divines ! Voici quelques citations significatives : les discours des fondateurs de partis et de sectes sont tous inspirés par le mythe oriental des hommes- devenus-dieux …

* Au Turkménistan, le Président à vie, Niazov (décédé en 2006), avait rédigé un Livre de Sagesse et promettait à ceux qui avaient lu trois fois son œuvre un gain en intelligence et l’assurance d’aller au paradis! (DNA du 19 Mars 2006).

Voici trois cas, cités par le livre du Centre de Documentation, d’Education et d’Action contre les Manipulations Mentales, du Centre Roger Igor (de 1991).

* Le coréen Sun Myung Moon, n’hésite pas à s’attribuer tous les mérites divins : «Moi, le Maître, je n’ai pas seulement découvert toute la vérité mais j’accomplis aussi toute la vérité … Si vous sentez vraiment que c'est une joie de mourir pour Père – pas seulement en paroles mais en réalité – c’est formidable».

* Un autre, Okada, le fondateur japonais du groupe Mahikari (présent en Alsace), se présente comme le Big Brother universel : «En ces mondes, les dieux apparaissent et disparaissent avec une rapidité prodigieuse. Mais j’ai mis en place des dizaines de millions de dieux subordonnés et d’esprits messagers qui me permettent de connaître dans l’instant même chacune de vos prières et chacub de vos comportements.»

* Une gourelle indienne, Shri Mataji Nirmala Devi se dit «déesse» et «incarnation du Christ et de l’Esprit Saint»! Fondatrice du groupe Sahaja Yoga, elle est seule à pouvoir élever les enfants et demande aux parents de lui envoyer leurs enfants dès 6 ans dans son école en Inde.

* Voilà les paroles de quatre échantillons de communautés, dirigées par des «maîtres spirituels». Sur chaque continent sévissent ainsi des milliers de tels géants du sauvetage spirituel. En s’auto félicitant de leurs hautes qualités, même de leur complicité avec Dieu, ils gagnent gloire et fortune. Comment est-ce possible ? Observez: ils réduisent leur foule d’adeptes en millions de nains adorateurs, en millions de naufragés, levant les bras vers un sauveteur … mais aussi en millions de généreux donateurs !

On sait maintenant par l’action du gouvernement et de nouvelles lois (comme celle, inspirée par Catherine Picard, qui réprime « l’exploitation des faiblesses des victimes») que de tels groupes surprotecteurs font beaucoup de victimes innocentes ! Comment ne pas se souvenir de Jim Johns, du gourou toxicomane, qui a fini par empoisonner plus de neuf cents de ses adeptes dans la jungle de Guyana ?

 

   

 

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