|
L’homme-cliché
Essai de Roland Huckel
- Première partie
- A partir des techniques de détection de clichés
- vers le piège central
-
-
- Chapitre 5
Les mots «âme» et «esprit» à la frontière
entre sacré et profane
Dans les pays dits occidentaux, le
comble de la confusion est créé par le concept «être humain». La nature
(humaine) surdétermine la fonction (être vivant) et invente le cliché «âme»,
garantie d’éternité et pilier des religions.
* Pour Aristote, l’esclave n’a pas
d’âme, il participe seulement de l’âme de son maître.
* L’âme est «notre fétiche
identitaire» selon la géniale Françoise Dolto dans son analyse de
l’Evangile42... L'âme, voilà un terme à déconstruire selon les règles de
Jacques Derrida. D’urgence.
* Je me souviens à ce propos du
lendemain de notre arrivée au Maroc en 1963. Notre logeuse à Inezgane, près
d’Agadir, Madame Billet, française ayant toujours vécu en Afrique et bonne
catholique, nous a présenté son homme à tout faire, Moulay. «Faites attention,
ne fraternisez pas trop avec ces gens : d’ailleurs, ces gens n’ont pas d’âme
!» Durant des années, j’ai embauché ce Moulay de temps en temps
pour des
travaux de jardinage et
nous avons tous
fraternisé …
Cela me rappelait la célèbre
«Controverse de Valladolid» où, en 1550, un légat du Pape et un théologien
italien ont discuté pour savoir si les gens, rencontrés en Amérique Centrale,
avaient une âme, oui ou non, et pouvaient être baptisés ! Conclusion :
oui.
En 1867 le Révérend B. H. Payne, aux
Etats-Unis, aboutit à la conclusion inverse … en décrétant que le nègre est «un
animal privé d’âme» …
Pour un autre auteur, Carroll, «aucun
sang mêlé n’a d’âme», «le fait qu’Alexandre Dumas ait possédé une belle
intelligence ne démontre pas qu’il eût une âme.».
* Martin Gardner, dans sa thèse « Les
magiciens démasqués», rappelle, p.189, que durant la seconde guerre mondiale la
Croix Rouge a dû organiser deux banques séparées de plasma sanguin, l’une
réservée aux blancs, l'autre aux nègres, bien que le plasma fût identique
!
* Pour les Témoins de Jéhovah, le
sang, c’est l’âme : il ne faut donc pas mélanger ce «liquide sacré» avec le sang
d’autres personnes. Plutôt mourir que de se laisser transfuser !
* La mort récente de Rosa Parks (92
ans en 2005) à Detroit nous rappelle qu’en 1950, la ségrégation raciale
fonctionnait encore aux Etats-Unis : c’est elle, la première, à avoir refusé de
céder sa place dans le bus à un blanc; ce scandale avait déclenché une grève des
bus par les gens de couleur et, par l’effet boule de neige, la vocation de
Martin Luther King…ainsi que la suppression des lois sur la
ségrégation.
Bref, nos évidences chrétiennes sur
notre «âme», blanche ou noire, relèvent de notre histoire culturelle et ne
peuvent pas être jugées de l’extérieur !
* Chacun est libre de s’attribuer une
âme ou non … ou n’importe quelle «nature artificielle» !
Des écrivains
réclament pour la société un « supplément d’âme» … Lamartine se demandait :
«Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?». André Malraux, agnostique, s’est
demandé, au début de son livre «La condition humaine » 43: «Que faire d’une âme s’il n’y a ni Dieu ni Christ
?»
* Entendu ces jours-ci : «Tu habites
une résidence toute neuve qui n’a pas d’âme; je préfère rester dans mon vieil
appartement : celui-là au moins a une âme» ! Selon la pub, l’«eau minérale de
Wattwiller a une âme» !
* Mais attention ! Tout le monde
croit que le recours aux «natures artificielles» ne comporte aucun risque:
j'espère avoir montré, comme Guillaume d’Ockam, qu’il s’agit presque toujours
d’une maladresse de langage et que celle-ci peut avoir des effets désastreux !
* C’est souvent le cliché «esprit»,
obsession du penseur Hegel qui l’appelait «Geist», qui remplace le mot «âme».
L'esprit andalou, chanté par Garcia Lorca, s’appelle «duente», la transe qui
anime les danseuses de Flamenco.
* La croyance en un «esprit», voilà
une séquelle de l’animisme archaïque, expression des tabous et des totems et
origine de nos religions, selon le «Rameau d’or»44
de Sir
James Frazer. Nous en gardons tous un dépôt dans un recoin de notre cœur … et,
comme ce Frazer, nous aimons nous comparer aux «sauvages ignorants»
!
* Influencer les « esprits », voilà
la mission des rites du Vaudou en Amérique du Sud et au Bénin…Penser aussi aux
fétichismes, aux exorcismes … aux prières et au credo des
chrétiens.
* Pour les Rosicruciens, «l’égrégore»
est un monde invisible d’anges et de démons, le monde de
l’enfer, du
purgatoire et du paradis … mais aussi des «esprits» des grands hommes, avec
lesquels il est possible de communiquer à minuit !
* Je ne peux m’empêcher de penser à
ce qui nous est arrivé quand nous vivions à Agadir : deux fois par an venait le
chasseur d’esprits, muni d’un encensoir. Il projetait la fumée dans les recoins
les plus sombres de notre appartement, puis avant de ressortir il tendait la
main : il fallait le payer pour nous avoir débarrassés des djinns. L’encens
me rappelait mes aventures d’enfant de chœur à l’église Saint-Maurice : je
pouvais difficilement critiquer le chasseur de djinns sans critiquer les prêtres
catholiques qui manient l’encensoir tous les dimanches !
* L’étude des mouvements religieux en
1980 m’a révélé les traditions des groupes de spécialistes de la Kabale Juive.
Ce qui m’avait choqué était leur mise en garde contre les pollutions nocturnes, pourtant
involontaires. Elles sont dangereuses parce quelles permettent à des «dibouks»,
des êtres diaboliques, de se reproduire !
* Pour l’épistémologue Gilbert Ryn,
«la notion d’esprit»45 ne résiste pas «au rasoir d’Ockham»
qui traque les mythes et les essentialismes, comme l’«immortalité de l’âme »
impossible à démontrer ou la «génération spontanée» à laquelle croyait encore
Aristote mais que notre Pasteur a rayée du dictionnaire.
* J’ai aussi pris connaissance avec
intérêt de l’«Essai sur le «don»46 de Marcel Mauss. Ces recherches montrent que l’archaïsme était la
réalité du monde pour nos ancêtres lointains : pour les animistes, la chose
donnée contenait le «mana» du donateur. Donc donner, c’était donner de soi. Et
recevoir un don, c’était recevoir une part de l’esprit du partenaire … Encore
aujourd’hui, un sou, reçu d’une personne aimée, vaut plus qu’un cadeau riche de
la part d’un parent honni …
Le rayonnement de l’«être spirituel»
est-il contagieux ? Nos échanges de cadeaux lors des fêtes sont une survivance
de cette mentalité archaïque : recevoir nous oblige à donner …être invités nous
oblige à inviter. Le jumelage des villes est l’échange de dons … Actuellement
les commerçants offrent déjà des cadeaux ou des primes aux clients avant tout
achat, comptant sur la réciprocité des termes de l’échange …
Bref, selon Marcel Mauss, un don
reste une «obligation volontaire» : cet oxymore résume la formule qui anime nos
codes de politesse, de mondanités, même du commerce...et de la diplomatie. Nos
calendriers placent un « esprit » dans nos perceptions des jours, un «saint du
jour» à fêter et à invoquer dans nos prières pour régler nos problèmes; c’est le
«mana» des martyrs, apôtres ou
modèles…qui se
transmet ainsi et que nous mobilisons.
Mes parents croyaient aux «grâces»
spéciales, aux «indulgences» gagnées par les prières, adressées à certains
saints lors de pèlerinages célèbres … Ils ont rapporté d’un voyage à Rome en
1953 un beau certificat qui leur accordait l’«indulgence plénière in articulo
mortis» pour eux et pour leurs enfants (je suis donc concerné) …
* Mais le terme «esprit»
est devenu au fil des siècles non plus l’expression d’une croyance en
une «entité» réelle, mais une vague référence à un ensemble de qualités. Ainsi
tout le monde est censé respecter l’«esprit du temps ou de la patrie », les
artistes et écrivains surtout. Montesquieu a remarquablement analysé «l’esprit
des lois». Dans les querelles d’interprétations, le désaccord est total entre
les avocats qui jugent les faits ou les textes «selon l’esprit ou selon la
lettre». Mais chacun comprend le mot à sa façon. Les «mots d’esprit» nous
confèrent du prestige en société …
* Des milliers de légendes et de
mythes mettent en scène des fantômes, des revenants, des zombis, des «esprits
frappeurs», des sorciers (voir Harry Potter47), des magiciens, des réincarnations…Les livres et films sur de
tels sujets mystiques rapportent des fortunes à leurs auteurs (pensez au «Da
Vinci Code»48) …
* Bref, l’«esprit», voilà un
serviteur à tout faire, ce qui caractérise les stéréotypes. Le «Dictionnaire
Larousse sur les proverbes, sentences et
maximes» aligne 30 usages du terme «esprit» … Bien entendu, personne ne peut
arbitrer les différends abrupts qui existent chez ceux qui croient au ciel et
ceux qui n’y croient pas: chacun est libre, en France du moins, de croire à
l’action des «esprits» sur son destin.
Que signifient ces promotions de la fonction en
nature dans la pratique de la vie actuelle ?
Attention d’abord à la stabilisation
artificielle du «faire» en «être», caractéristique de l’homme-cliché, investi
par sa «fonction» extraordinaire jusqu’à oublier sa «nature» ordinaire ! Il se
forme un équilibre instable avec des dilemmes en série, souvent dramatiques.
Deux exemples.
* Le mariage civil à la Mairie est
ressenti comme une «fonction», réversible, renouvelable donc : il est profane,
non dramatique. Mais le mariage religieux est sacralisé chez les
catholiques, dramatisé au point d'empêcher toute séparation, tout remariage. Le
lien marital – ou la «fonction» maritale – est devenu une «nature», par la grâce
d’un sacrement, établi par Dieu, ineffaçable jusqu’à la mort.
Le sacrement
opère la soudure
entre le faire et l’être et produit, non une alliance entre deux personnes, mais
un alliage entre fonction et nature (comme celui du cuivre et de l’étain dans
les cloches) aux composants inséparables. Le Pacs laïcise l’union maritale en
cassant la soudure : il isole la fonction (de mise en ménage) de la nature
mystique (lien inflexible créé par Dieu) et devient dans l’imaginaire des
partenaires un «sacrement civil», très flexible.
Graves crises de conscience : le
divorcé remarié est en état de péché mortel et ne peut s’approcher du saint
sacrement de la communion (même si les curés sont de plus en plus tolérants en
la matière depuis qu’ils voient se vider leurs églises). Les règles
d’administration des sacrements sont très moralisatrices et donc sacrificielles,
faisant souffrir les croyants, «brebis égarées», en réalité des «hommes-clichés»
! Quel scandale figure alors le «mariage homosexuel» pour les conservateurs
chrétiens ! Selon Jacques Derrida, il serait temps de renoncer au concept de
«mariage» dans tous les cas, de le déconstruire, et de chercher un terme neutre
…
*Même mécanisme rigide pour le
sacrement de l’ordination des prêtres catholiques, considéré comme ayant conféré
une «nature » irréversible : le prêtre, même revenu
à l’état profane,
même marié, même père de plusieurs enfants, a appris à dire qu’il reste prêtre
jusqu’à la mort ! Sa «nature sacerdotale» est plus signifiante que la «fonction
effectivement exercée ».Voilà surtout, en soutane, l’archétype de l'«homme
-cliché» de nos cités.
La puissante idole qui demande des
sacrifices dans de tels cas, ce n’est pas Dieu, c’est
l’institution
religieuse,
l’Eglise, dispensatrice et gestionnaire des «sacrements» : son autorité et sa
gloire valent tous les malheurs existentiels des serviteurs et des fidèles. Les
sacrements ont comme effet de créer des « natures artificielles : le baptême
fait de nous des catholiques ou des orthodoxes, l’ordination fait de nous des
prêtres à vie …
Les protestants ont dédramatisé ce
problème en refusant de croire à l’«être supérieur du prêtre» ! Ils ont
démythifié le cliché pastoral.
* Dans ces deux sacrements, mariage
et ordination, sans parler du vœu de chasteté des prêtres, les dilemmes sont
inévitables : les gens commencent à se culpabiliser ou à chercher une victime
émissaire (le conjoint, l’évêque, l’amant ou la maîtresse, les enfants
…).
Je conclus que la dramatisation
autour du sacré, en religion comme en politique, est inévitable et peut pousser
à la violence : au suicide ou au meurtre … au terrorisme par kamikazes, au
génocide organisé. René Girard 29 n’est pas assez lu, qui constate que «la violence, c’est le sacré»
: blasphémez en public un saint homme du lieu et vous risquez votre vie (à
Bagdad surtout) ! Mais les gens croient vivre en paix en se soumettant à une
hiérarchie sacrée et sont étonnés de subir des crises meurtrières
…
La plupart du temps, la religion sert
d’alibi à l’explosion de violences civiles.
Nos malheurs, disons «naturels» et
inévitables, comme les maladies, sont déjà assez nombreux. Pourquoi tomber en
plus dans des malheurs «artificiels» et évitables, dus à nos affiliations à des
institutions ou à des associations surprotectrices, politiques, religieuses,
sportives … ? Nous y risquons d’être confrontés au «sacré», de violer
secrètement nos vœux publics et de tomber dans des situations dramatiques du
type «ou bien tu rentres dans les rangs … ou bien tu meurs» …
* Autres cas de la confusion
nature/fonction, déjà mentionnée plus haut : encore beaucoup d’aristocrates se
prennent pour une catégorie supérieure d’humains et évitent de fréquenter des
gens non nobles, de se marier à des roturiers ! L’ancienne «fonction» féodale de
«Seigneur», de «Prince» ou de «Marquis» a été promue au rang de «nature», de
nature héréditaire même. Les fantasmes d’auto-valorisation sont allés jusqu’à
parler d'un «sang noble ou bleu» … ! Et la foule adore les romans et les films
de princes et de princesses (pensons au culte de Diana !) … elle croit en la
réalité des «natures artificielles», sans comprendre qu’il s’agit de
fantasmes qui n’existent que sous nos crânes !
Beaucoup d’officiers, de ministres ou
de patrons ... se prennent pour des hommes de qualité supérieure et se donnent
des droits, des privilèges surtout ou, pour les vieux jours, des parachutes
dorés … Ils accordent un minimum d’égard aux besoins de la troupe qui leur a été
confiée. Le sentiment de supériorité de ces « êtres d’élite» leur permet de
licencier sans état d’âme des milliers d’ouvriers et d’employés …
Durant la guerre, dans l’armée, j’ai
rencontré, du côté allemand comme du côté russe, des gradés qui me demandaient
d’un ton autoritaire et arrogant de leur brosser le portrait et je n’ai pas pu
leur désobéir sans inconvénient. Les officiers russes ne se croyaient même pas
obligés de me remercier, même s’ils admiraient leur portrait en le montrant
fièrement à
la galerie. J’ai gardé un souvenir amer de telles attitudes hautaines, dans
lesquelles les hautes «natures fictives» des «supérieurs» n’accordaient que des
«fonctions serviles» aux «inférieurs» …
* Cas extrême : à leur mort, beaucoup
d’empereurs chinois ou de pharaons égyptiens se faisaient enterrer en compagnie
de dizaines, voire de centaines de personnes de leurs cours, ministres ou
soldats … Ils
pensaient
avoir droit à
cette escorte sanglante…Pour le peuple, soumis et adorateur, ces morts
représentaient le poids d’honneur des disparus, leur «nature divine» ! Même si
ces faits sont incompré- hensibles aujourd’hui pour notre sensibilité, ils sont
«culturels» et à accepter tels quels.
La confusion nature/fonction a souvent des
conséquences dramatiques, voire génocidaires
Que de mythes et de drames naissent
de cette confusion «fonction/nature» ! Et il ne s’agit pas toujours de promotion
honorifique de la fonction en nature : l’inverse est tout aussi fréquent, la
dégradation de la nature (honteuse) en fonction (à persécuter).
Rappel : les officiers nazis
enseignaient que les Russes étaient des alcooliques, des dégénérés qui ne
méritaient donc pas de vivre : du «faire» on conclut à la qualité de l’«être»...
Voir l’exemple déjà cité d’un meurtrier qui n’arrivait pas à faire oublier son
passé, même après sa sortie de prison: la fonction de tueur (qui a duré cinq
minutes) s’est transformée en nature (qui dure toute la vie). Du faire (il a
tué) on passe à l’être (il est un tueur).
* Le handicap, est-ce une nature ou
une fonction ? A lire le jeune Infirme Moteur Cérébral (IMC), Alexandre Jollien,
qui a vécu dix sept ans en institution spécialisée avant d’entreprendre des
études de philosophie à l'université et qui a publié «Eloge de la
faiblesse»49,
nous comprenons
que son handicap est une «fonction» à surmonter, à exploiter, pour arriver à un
digne niveau de «nature». Il nous révèle que «La philosophie – en tant que lutte
contre les clichés, les poncifs - m’a beaucoup aidé à opposer la raison à tout
ce fardeau de préjugés et de sentiments négatifs,
à lutter contre
l’irrationnel, la peur, la cruauté.». Ce nouveau philosophe a transformé sa
faiblesse physique en force morale. Bravo ! Je suis heureux que l’Académie
Française ait décerné deux prix littéraires à pareille œuvre.
* Si vous rencontrez quelqu’un qui
vit en athée, ne fréquentant aucun culte, ne croyant en aucun Dieu, vous dites :
«C’est un athée » et, aujourd’hui, c’est fréquent : vous
l’acceptez au
nom de la laïcité française. Mais dans beaucoup de cultures anciennes ou de
«républiques religieuses», où le concept de laïcité est incompréhensible ou
assimilée à une sorte de folie, cette constatation d’«impiété» suffit à
condamner le mécréant à l’exil ou à la mort.
Le terrorisme international actuel
fait cette confusion entre «être» et «faire» : l'«incroyant» ou le
«sceptique» est
à éliminer, partout et à tout prix, et cela jusqu’à ce que tout le monde soit
croyant !
Attention aux identifications des «fonctions»
collectives en une «nature», glorieuse ou honteuse
* Onze joueurs de football se
conduisent comme s’ils représentaient la France ou le Brésil …! Si l’équipe est
huée, ce sont quelques dizaines de joueurs qui ont perdu le match mais la presse
hurle avec de gros titres : «Une fois de plus, la France a perdu la bataille
contre le Brésil». La coutume de chanter solennellement les hymnes nationaux des
équipes en lice contribue à dramatiser la rencontre et donc à faire l’équation :
«Onze sportifs honteux = la France honteuse» ! Le «faire» perdant des joueurs a
été ainsi sublimé en un seul «être» collectif : la France
perdante.
* Le patriotisme, réchauffé par la
«Marseillaise» initiale, est capable d’inventer cette identification ! Et c’est
vrai, chaque joueur fait cette identification à titre individuel et dit :«Je
suis Français et j’ai perdu». Que répondre sinon qu’il s’agit d’une fonction
variable (on peut changer de nationalité et on ne perd pas toujours) et non
d’une nature invariable.
* Le chauvinisme, un des avatars du
patriotisme, pollué par le racisme, se conduit comme un communau- tarisme, comme
une secte parfois : voilà le danger de violences lors des affrontements. Je
n’oublierai jamais le spectacle grotesque auquel j’ai assisté pendant la guerre
dans le bar d’un port : des marins qui se sentaient forts parce que très
nombreux se moquaient des aviateurs qui arrivaient en petit nombre. Très vite
les bouteilles volaient en l’air et bientôt il fallut appeler les ambulances
…
* C’est qu’une communauté se comporte
comme un gros chien, qui défend son territoire, qui aboie quand un intrus
s’approche, qui se lance dans la bataille violente s’il croit son existence
menacée…L’entraîneur a évidemment intérêt à souder son équipe, à éviter les
manœuvres individuelles de prestige…Le public, lui, est chauffé par la foule des
supporters, caisse de résonance des émotions d’admiration ou de rejet…N’oublions
pas : les joueurs efficaces font facilement fortune en quelques saisons…Bref,
tout concourt actuellement à transformer les stades en champs de bataille où se
joue le prestige international – et lucratif - d’une des deux équipes engagées
…
Et le prestige, cette denrée universellement désirée, se
comporte comme la nitroglycérine :
Dans certains pays, fidèles aux structures tribales, les
affrontements sur les stades sportifs dégénèrent vite en guerre des clans et le
sang coule après une défaite : il s’agit de retrouver «l’honneur perdu» ! Les
compétitions sportives en général, correctes et pacifiques, sont-elles possibles
seulement dans un climat démocratique ?
* Fonctionne donc un
côté sérieux, parfois dramatique, de la dégradation de l’ « être »
en « faire » ou vice versa. Non seulement sur les stades.
Nous sommes capables de rejeter toute une population de
gens que nous appelons «des tziganes, des bohémiens, des manouches …» (un «être»
permanent) parce qu’ils ont choisi le mode de vie des «gens du voyage» (un
«faire» particulier). Les nazis avaient décidé de les éliminer et ils l’ont fait
méthodiquement dans les camps d’extermination.
Comment en arrive-t-on à persécuter
l’autre, l’«être» dégradé en «faire», l’étranger vu en sous-homme
?
* Je constate que des réformateurs ou
des leaders totalitaires arrivent à éliminer sans état d’âme des populations
entières grâce à l’illusion de purifier leur espace vital d’une «nature»
indésirable, celle de bohémien, de communiste ou de capitaliste, d’athée ou de
juif. Comment ? En anéantissant ceux qui représentent les « fonctions » honnies,
les hommes-clichés qui se comportent en bohémiens, en commu- nistes, en
capitalistes, en athées ou en juifs … J’espère avoir montré que nous sommes tous
des hommes-clichés… pour nos amis mais surtout pour nos ennemis
!
La confusion entre nature et fonction
des personnes de notre entourage, voilà donc l’amorce des nos meurtres
collectifs.
Pour Mao Tse Toung, il suffisait de
tuer la moitié de l’humanité par des bombes atomiques, des milliards de
personnes, pour qu’il ne reste plus enfin sur la planète que des communistes
!
On sait jusqu’à quelles horreurs
sacrificielles - et industrielles - les nazis avaient poussé ce mécanisme de
navette entre «faire » et «être», dans l’adoration de l’idole de leur illusoire
race aryenne, par l'extermination systématique de la «race juive»
!
Voilà le mécanisme mental qui permet
d’expliquer pourquoi, en 1973, au Chili, le Général Augusto Pinochet avait
envoyé son armée pour bombarder le palais de ses adversaires socialistes, comme
Allende…L’« être » et le «faire» de la Gauche étaient intolérables à ce chef de
la Droite : il a donc rayé les socialistes de son pays. La preuve de
l’inefficacité de ce mécanisme de tri violent de la population, c’est qu’en
2005, la socialiste, Mme Bachelet, une fille d’un général que le général
Pinochet avait fait torturer et tuer, est devenue la Présidente de la République
du Chili.
* Dans la confusion fonction/nature
dans laquelle nous vivons, il nous est impossible de comprendre qu’en tuant un
socialiste, on ne tue pas l’idée de socialisme.
La paix mondiale dépend donc, entre
autres facteurs, de notre capacité de dépister les confusions nature/fonction
d’où surgissent nos idées reçues et nos perceptions d’hommes-clichés, à
conserver ou à exterminer … Cette paix désirable se renforce en effet avec notre
capacité de comprendre que, dans ce monde de mortalité généralisée des hommes et
des civilisations, seules sont immortelles les idées car elles sont «intuables»,
même si elles s’éclipsent souvent pour réapparaître dans une autre période ou un
autre lieu. C’est ce qu’ignorent les persécuteurs en s’acharnant vainement sur
les porteurs contemporains d’idées éternelles !
* Attention : détecter les « hommes
clichés» est de plus en plus difficile à l’oeil nu. Du temps de mon enfance,
les curés portaient encore une soutane noire et les sœurs des cornettes;
l’allumeur de réverbères à gaz était repérable de loin à sa casquette. Comme
instituteur, je portais une blouse blanche. Les personnalités surtout veillaient
à être distinguées grâce à leurs hauts- de – forme. Les Chefs d’Etats étaient
habillés selon les costumes protocolaires, souvent très colorés, de leur pays …
Chacun faisait des efforts pour être reconnu et distingué de loin dans sa
dignité : les fonctions étaient tellement ostensibles qu’elles cachaient la
nature humaine, la même pour tous (ce dont on avait honte). Voilà une définition
de l'homme-cliché : une personne, bouffée par sa fonction !
* Aujourd’hui au contraire, les
costumes professionnels ont presque disparu de la rue, laissant la place à un
signe discret (une petite croix au revers du veston pour les curés). Au sommet
des Hommes d’Etat, tous, Africains, Européens, Américains, Australiens et
Asiatiques…, ont adopté le costume européen en version noire à chemise blanche :
veston, cravate, pantalon…Une uniformisation internationale de l’habillement
s'effectue lentement. Pour se sentir en sécurité, chacun essaie de se fondre
dans la foule anonyme ! Le camouflage de l’humaine condition était jadis le
vêtement, à présent c’est l’anonymat. Actuellement pour détecter les
hommes-clichés et la cause qu’ils défendent, il faut les connaître
individuellement et pouvoir observer leurs comportements.

|