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L’homme-cliché

Essai de Roland Huckel - Première partie

A partir des techniques de détection de clichés
vers le piège central
 
 
Chapitre 4
 
Nous perdons aussi l’objectivité de nos yeux et de nos oreilles chaque fois que
nous prenons une fonction variable pour une nature invariable

Presque tous les spécialistes des sciences humaines ont donné leur explication des mécanismes qui brouillent les perceptions reçues et qui leur enlèvent toute objectivité. Déjà les textes sacrés de l’Inde signalaient ce phénomène de nos illusions. Platon décrit le mythe de la caverne : nous ne voyons que des lueurs allumées par des esprits malins pour nous tromper ! Pour le sociologue Bruno Latour, dans son «Changer la société» 27, cette parabole décrit la masse, prisonnière des controverses stériles – nous-, mais aussi la minorité de ceux qui arrivent dans le « ciel des idées pures et universelles », ce qui leur donne le droit de nous diriger !

* Pour les psychanalystes, c’est le «transfert» des sentiments du patient sur l’analyste qui opère cette transformation, positive ou négative, des perceptions. Le client, irrité par le silence obstiné du psycha- nalyste, en arrive à le haïr et à l’injurier …

* Pour le sociologue, Raymond Boudon, l’origine des idées reçues, des idéologies28, se trouve dans le jeu des «effets de position» et des «effets de disposition» de l’observateur, mais aussi des «effets de commu- nication» entre le différents acteurs, etc.

* Pour René Girard, dans «Des choses cachées depuis la fondation du monde»29, le «mécanisme mimétique collectif» cherche à éliminer «la victime émissaire», ressentie comme le coupable, la cause de tous les malheurs du groupe !

* Le penseur généreux, Albert Jacquart crie «Halte aux jeux»30. Pour lui, l’esprit de compétition fausse tous les rapports humains dans notre civilisation, dans le travail et dans le jeu. «La société a besoin de tous les talents…ça ne rime à rien de les mettre en concurrence pour savoir qui est le meilleur. Il n’y a pas de meilleur, il n’y a que des êtres différents.» Voilà un intellectuel qui a dépassé le stade au cours duquel nous sommes tous victimes des clichés. Il a visé le stéréotype universellement désiré de nos jours dans le monde entier : «le meilleur», faux nez du mythique progrès !

* Je note que dans toutes ces explications, nos perceptions de la réalité sont altérées et deviennent éminemment subjectives, perdant toute fiabilité : nos yeux et nos oreilles sont complices de ces mécanismes et déforment le paysage optique et surtout l’environnement sonore des milieux humains. L’«effet cliché» est  partiellement responsable de cette altération de nos perceptions. Il constitue un nouvel éclairage, très général, jeté sur les relations ambiguës entre langage et réalité.

Voici des cas vécus de regards subjectifs qui m’ont fait réfléchir sur les mécanismes en jeu.

* D’abord le cas d’une personne qui, à dix-huit ans avait été condamnée pour le meurtre de son patron. Ce monsieur souffrait d’être fiché «meurtrier», encore vingt ans après son crime, simplement parce que son casier judiciaire le suivait partout. Autour de lui, tout le monde avait peur de le fréquenter. Il ne se sentait pourtant pas meurtrier comme d’autres se sentent chasseurs ou artistes dans l’âme par des dons spéciaux. Dans ce cas, l’observation des voisins allait de la «fonction» variable de meurtrier à 18 ans à la «nature» invariable de meurtrier pour toujours … Le «faire» (tuer) est devenu un «être» (tueur jusqu’à la mort).

* Puis j’ai connu une dame qui a été patronne d’un restaurant. Une fois à la retraite loin de son lieu de travail, elle continuait à se comporter avec les voisins et les amis comme si elle était leur patronne, celle qui décidait et qui commandait … Elle est très vite entrée en dépression parce que personne dans son entourage n’acceptait son autorité, ne remarquant pas qu’elle «était» patronne. Elle s’est alors isolée, méprisant tout le monde ! Là aussi, la pensée de cette dame est allée d’une «fonction variable» de patronne de restaurant à la «nature invariable» de patronne de la naissance jusqu’à la mort.

* Troisième cas : je me souviens d’avoir été ahuri en écoutant le discours de Nikita Krouchtchev qui, en 1957, déclara ceci à la radio lors d’un Congrès à Moscou : «L’Union Soviétique qui vient, en lançant ses spoutniks, de démontrer sa supériorité sur le reste du monde, doit servir d’exemple et de guide …»

Cette promotion du «faire» (des satellites) à «l’être» (supérieur à tous) passait bien dans le public. C’était donc un bon numéro de prestidigitation pour tous ceux qui rêvent de dominer l’humanité ! C’est qu’on passe aussi du constat de supériorité à la conclusion : le meilleur doit guider les autres, c’est même son devoir !

* D’abord l’on passe donc de la «fonction» (lanceur de satellite) à un nouvelle «nature» (le meilleur du monde) puis de cette «nature» au sommet (supériorité sur le monde entier) on descend sur une nouvelle «fonction» (d’exemple et de guide)

* Voilà la logique du mégalomane ! C’est aussi la logique de tout candidat à des élections : se présenter comme un battant en tant que patron d’une grande entreprise, c’est faire faire à tout le monde la faute de raisonnement suivante : «battant en entreprise = battant en tout, même en politique» ! Le tour de prestidi- gitation mentale consiste à faire passer pour une évidence indiscutable l’équation sous-entendue : «le meilleur tireur de satellite, le meilleur diplômé = le meilleur en tout».

C’est le schéma manipulateur de l’illusionnisme politique dont l’outil est le cliché «le meilleur».

(Je mets une parenthèse ici pour prévenir les malentendus sur les deux concepts utilisés plus haut, nature et fonction, qui, à force d’être répétés, risquent de fonctionner en clichés. Si je parle de «nature», c’est pour désigner tout ce qui est stable en nous, tout ce qui se rapproche de l’état de naissance et qui est représenté aujourd’hui par l’ADN. La «fonction» par contre désigne tout ce qui change, en nous et autour de nous, par l’évolution collective, par notre croissance, par notre art, par notre travail … Bref, la «nature» est notre pôle de stabilité, la fonction, notre pôle d’instabilité)

* En attendant de comprendre notre ego, nous nous attribuons au cours de la vie une multiplicité d’identités et de titres, qui correspondent en réalité à des fonctions, à de vrais «faire» (et à de «faux être») de parent, d’ouvrier, d’employé, de patron, d’ingénieur, de ministre… Le génie de la langue française ne distingue pas la nature de la fonction : ce n’est pas son rôle. Dire de quelqu’un qu’il «est» réparateur de vélos, c’est raconter son activité actuelle, la modalité de son gagne pain … ce n’est vraiment pas indiquer son identité de naissance.

* Mais parfois nous attribuons à des gens des «natures» tout à fait «artificielle», si l’on peut dire… comme celles de marquis, de messie, de sauveur du monde .... Même à la retraite, un «marquis» continue d’être appelé ainsi et le titre figurera sur sa tombe tout en devenant héréditaire. Sur la douzaine de messies, actuellement en vie en Europe (2006), presque tous revendiquent une filiation qui les relie soit au Christ, soit au roi David, soit au prophète Mahomet, soit au Bouddha. Ils disent que le Divin agit sur leur «être» et non seulement sur leur «faire» ou leur dire «pour sauver le monde» … Le gourou alsacien, André Biry (voir plus loin), écrit qu’il «est» Dieu tout simplement …

Beaucoup de personnes s’attribuent des «natures artificielles», comme cette «patronne» retraitée, citée plus haut, ou ce chef de l’URSS qui avait proposé l’Union Soviétique comme «guide pour l’humanité» … Nous nous attribuons aussi des «êtres fictifs» en parlant de nos «existences antérieures», comme le fait Paco Rabanne qui raconte comment il a choisi lui-même ses parents ! … Voici quatre cas de «natures vraiment artificielles».

* Une tendance actuelle consiste à appeler les enfants à problèmes des «enfants indigo» et à déclarer les gosses hyperactifs, autistes, surdoués, délinquants … des êtres venus d’une autre planète ou  des réincarnations de génies du passé !

* Les scientologues apprennent que l’homme est un «thétan», un principe spirituel, emprisonné dans le corps et soumis au mental. Ils apprennent à s’en libérer et à obtenir alors l’état de «clair» selon différents degrés ! Le fondateur du groupe, Ron Hubbard, s’est déclaré «thétan libéré», ce qui lui a permis, disait-il, de percer le mystère de l’univers …

* D’autres catégories de personnes sont « définies » par des lois. C’est ainsi que le Code Noir, sous Louis XIV, définissait les esclaves de Guyane comme des « meubles », transmissibles par héritage.

* Dans les camps du Goulag russe, les prisonniers étaient réduits à des «numéros matricules», selon Alexandre Soljenitsyne …

 La tactique de l’usage de «natures artificielles» dans la société explique nos promotions. Comment ne pas nous prendre pour un «être» extraordinaire, si la presse parle de nous au superlatif, si les reporters viennent nous interviewer pour la télé, si nous sommes cité dans la liste des «chevaliers de la Légion d’Honneur»? Comment ne pas nous sentir un génie, unique dans l’histoire, si l’on nous fait un sosie en cire au Musée Grévin  et si nos cachets d’artiste ou de patrons nous rapportent une grosse fortune ? Nous nous sentons un membre de l’élite supérieure si des écoles ou des lycées choisissent notre nom pour l’appellation. Enfin nous nous sentons un «héros» si des auteurs écrivent notre biographie et surtout si notre ville natale nous érige une statue sur une place publique !

Les titres, nés de cette adulation collective pour les citoyens méritants, ne désignent pas une fonction, un «faire» d’artiste ou de patron, mais veulent faire croire à un «être», à une qualité intrinsèque et invariable de «champion», de «grand homme», de «personnalité exceptionnelle», de «bienfaiteur de l’humanité» … La «nature fictive» que nous attribuons à nos héros correspond en chimie à une formule atomique, par exemple à celle qui analyse la nature de l’eau par H2O.

Ces titres «étiquettes de bouteilles vides», répétés durant toute une vie parfois, fonctionnent donc en  clichés.

* Cela ne nous empêche pas de distinguer ici ce qui est de naissance, soit «naturel» ou «inné» de ce qui est « artificiel» ou «acquis au cours de la vie». Ceci ne nous empêche pas non plus d’apprécier les gens qui se donnent des «natures artificielles» ni de leur accorder une grande valeur humaine.

* Dans tous les cas, on parle de l’«être» d’une personne pour désigner la «nature» qu’on lui attribue ou qu’il s'attribue. L’«être» d’une personne trône au sommet de la hiérarchie des valeurs sémantiques; le «faire» nous semble trop prosaïque pour couronner une situation …

Pour l’étude des mots, parasites de nos langages, je remarque qu’il suffit de distinguer ces deux rubriques, d'abord de nature ou d’être, puis de fonction ou de faire. Pour une étude plus exhaustive, compterait le paramètre complet, qui est ternaire (avoir - faire- être). Je recommande aux curieux de se référer à un ouvrage qui m’a inspiré, celui d’Erich Fromm : «Avoir ou être»31. Voir éventuellement les quatre gros volumes sur «La méthode»32 d’Edgar Morin (1991), que je consulte souvent. Mon travail se veut seulement indicatif, non exhaustif : on pourrait aussi repérer les idées reçues dans le binôme «nature» et «culture», comme le fait magistralement le sociologue français, Bruno Latour, dans son livre : «Changer la société»33. Pour lui, qui a vécu quelques années en Côte d’Ivoire, si nous nous croyons plus évolués que les «primitifs», c’est grâce à un mensonge que nous nous racontons à nous-mêmes afin de faire croire à notre supériorité ! Bravo ! Le cliché «primitif» est ainsi dénoncé ! Les «natures artificielles» de nombreux clichés sont effectivement des mensonges que nous nous racontons à nous-mêmes.

Voir aussi la remarquable thèse de Jean-François Kahn, dans Marianne34, qui introduit le nouveau concept de «structures invariantes» : je l’approuve entièrement tout en précisant que la question que se pose cet auteur : « Quel modèle pour dépasser le dilemme entre réforme, conservatisme et révolution ?» n’est pas celle que je pose ici : «Quel est l’effet des clichés dans nos pensées, nos paroles et nos actions ?». Ses interrogations sur ce qui change et sur ce qui ne change pas ne coïncident donc pas avec mes interrogations : elles les dépassent et les complètent au contraire.

Je connais le danger de ma démarche : choisir deux concepts (nature et fonction) et les relier dans un paramètre (recherche de clichés), c’est risquer de tourner en rond entre deux pôles, c’est donc risquer de s'engager dans un «cercle vicieux», dans lequel la conclusion serait déjà implicitement comprise dans la définition! Voilà pourquoi cette approche circulaire n’est pas isolée dans ma vitrine des clichés; elle est dépassée et corrigée par de nombreuses autres approches, très linéaires (comme plus loin le paramètre de la surprotection).

* Les clichés les plus retors ne sont pas les surnoms, élogieux ou diffamants (comme «Tête de Turc»), mais les «natures artificielles» des «concepts consacrés» et des titres officiels (comme «Prince Sérénissime», «Lord») ... En Angleterre, chaque année la liste des «anoblis» pour mérite exceptionnel s’allonge : cela révèle le caractère «artificiel» de toutes les «natures» aristocratiques …

Déjà au Moyen Age, un penseur exprimait des doutes sur les «êtres fictifs»
mais il prit de grands risques

* Les «natures artificielles», dénoncées ici, ont été critiquées le plus explicitement par un courageux philosophe anglais du XIII ème siècle, Guillaume d’Ockham. Dans son «principe d’économie» il déclara :

«On ne doit jamais multiplier les êtres sans nécessité».

Selon lui, notre croyance populaire (et scolastique) que toute expression verbale correspond à une réalité est fausse et trompeuse. Exemple d’erreur: puisque le mot «âme» existe, croire qu’il désigne une réalité qui fonctionne.

Pour ce penseur, lucide et courageux, le mot n’est pas la preuve de l’existence de la chose !

Notre philosophe conseilla donc d’éliminer les «entités inutiles», voire nuisibles, comme l’infaillibilité de telle ou telle autorité, temporelle ou spirituelle, ou encore l‘immortalité de l’âme, impossible à démontrer par l'expérience …

Ses adversaires ont appelé cette hygiène mentale «le rasoir d’Ockham» !

Ce rasoir est utilisé de plus en plus de nos jours par les matérialistes et les existentialistes, qui traquent tous nos fantasmes ou nos essences spirituelles (comme la croyance à l’intervention des anges ou des démons …). Mais au Moyen Age, il était dangereux de contredire le clergé et les professeurs officiels de l’Université. Guillaume d’Ockham a dû fuir l’Angleterre et se cacher à Munich …

* Même mise en garde contre les «essences» par le métaphysicien du vingtième siècle, Gilbert Ryle. Dans «la notion d’esprit» 35, il dénonce une séquelle des théories cartésiennes.

Aujourd’hui ce n’est pas encore reconnu comme une erreur d’utiliser la fiction des «êtres artificiels» et des hypostases (comme celle du «Saint Esprit»), de continuer les façons de penser du Moyen Age …

Les «effets clichés» créent des situations culturelles

Les interférences entre nature et fonction, positives ou négatives, on les appelle des «faits culturels» : ce sont des situations qui se comprennent difficilement de l’extérieur d’un groupe donné et que personne ne peut juger, approuver ou refuser, selon son code de morale individuelle.

* Les «effets clichés» créent en effet des situations sociales, couronnées par des «natures artificielles» : j’ai noté plus haut le cas du Malgré Nous français en uniforme allemand !

* Qui voudrait par exemple profiter aujourd’hui des récompenses des Jeux Olympiques de Sparte ? Le vainqueur recevait le droit…de combattre en première ligne dans les futures guerres ! Dans ce cas, le «faire» du champion s’était transfiguré en «être» du «héros ou demi-dieu», en «nature artificielle» donc.

Nous parlons en Europe de notre «âme», d’autres sociétés ignorent cette «nature artificielle» : personne n’a le droit de condamner ces choix ! N’avons-nous pas le devoir de tolérer les institutions de peuples que nous ne comprenons pas ? De pays qui fabriquent et conservent l’armement nucléaire (comme nous-mêmes le faisons) ?

Tant que ces formes de «faire» et «d’être» se déroulent loin de la France, elles ne font pas problème. Par contre les excisions, par exemple, pratiquées encore sur beaucoup de filles africaines dans notre pays, sont sévèrement punies par nos lois. La polygamie est interdite chez nous mais tolérée quand il s’agit d’immigrés…

* On ne sait pas en France comment fonctionne le tribalisme, très fort encore en Orient, en Inde en parti- culier. Le livre récent36 de la Pakistanaise Mukhtar Mai raconte comment elle, de la tribu des paysans, a été punie par les «seigneurs» de la tribu dominante du lieu pour le comportement de son jeune frère qui avait commis le crime de sourire à une fille de cette «noble» tribu. Les six juges tribaux ont décidé de violer Mukthar collectivement au su de tous, sachant bien que c’était une façon de la pousser au suicide ! Elle a réagi à son malheur horrible en faisant autour d’elle une campagne d’alphabétisation des femmes du village, signalant que l’ignorance des villageoises explique et excuse de tels crimes mais que la loi pakistanaise les punit. Les violeurs ont été arrêtés … Mukhtar a été indemnisée … Une journaliste française a recueilli le témoignage de cette célèbre victime … et à présent les instances internationales invitent Mukhtar Mai à expliquer son action ...

Le cliché «honneur» (ou «déshonneur») est sans doute celui qui a fait le plus de victimes dans le monde: pensons aux milliers de duels qui ont coûté la vie à une partie de la jeunesse.  Racine et Corneille utilisaient intensément ce concept, selon l’air du temps, sans se douter qu’ils brassaient de l’air et non des valeurs. Des statuts sociaux existent toujours, qui vivent de ce concept stéréotypé, comme nos hiérarchies sociales, politiques, militaires ou ecclésiastiques : la révélation d’un petit point faible suffit à faire scandale et à dégrader un cadre d’un jour à l’autre (ou un candidat à la Présidence de la République Française). Comment ne pas penser à l’affaire Alfred Dreyfus ?

J’ai beaucoup apprécié que Bertrand Russel, dans ses «Essais sceptiques»37, après une enquête sur les mariages dans le monde, ait appelé le «péché» un «concept géographique», valable d’un côté des Pyrénées mais non de l’autre côté … Il aurait pu écrire que le terme «honneur» est lui aussi un «concept géographique» ou plutôt un «cliché».

Les «crimes d’honneur» qui consistent pour un mari, dans quelques régions de l’Inde, à tuer sa femme en l'incendiant dans la cuisine, échappent encore à des poursuites judiciaires (il s’agit en général d’une question de dot). Dans les milieux traditionnels qui dramatisent les règles morales ou religieuses, c’est un devoir de tuer un frère ou un fils apostat pour sauver l’honneur de la famille !

Le crime de déshonneur fonctionne encore, par exemple dans la région du Congo, proche du Ruanda; des bandes inorganisées y sévissent en pillant et en incendiant des villages, tuant les hommes et violant des femmes et des fillettes…Drames supplémentaires : selon les coutumes africaines, les femmes violées et leur descendances sont déshonorées. Devenues impures par le viol, elles et leurs filles sont chassées par le patriarche, souvent livrées à la prostitution … et donc au sida !

(Je signale en passant que le cliché «pur/impur» tue le plus de personnes dans notre monde hypocrite.)

Les concepts d’honneur et de déshonneur se comportent comme des microbes contagieux. Fréquenter des milieux honorables vous fait monter dans l’ascenseur social. Inversement vous vous déclassez  si l’on vous voit en compagnie de gens de mauvaises mœurs ! Les enfants sont «honteux» si les parents vivent scandaleusement. Avez-vous lu le témoignage poignant de Taslima Nashreen ? Cette intellectuelle du Bangladesch a décrit,  dans son roman, le malheur de son père, médecin, agressé et mutilé sexuellement par un groupe religieux, ennemi du sien. Elle vit à présent en Occident car chez elle, elle serait punie de mort pour avoir raconté au monde entier, par son livre «Lajja» («La honte»), les événements tragiques des rivalités religieuses de son pays.

Dans les pays totalitaires, les victimes savent qu’on attend d’elles le silence du tombeau : si elles parlent, comme Taslima, elles mettent leur vie en jeu ! Tout cela «au nom de l’honneur» !

* Pour réfléchir au concept d’«honneur», je conseille de méditer les belles leçons d’humilité que nous a données le philosophe Paul Léautaud, écrivain infatigable, critique littéraire pendant cinquante ans ! Son originalité ? Il refusait systématiquement toute distinction, tout honneur public, même celui d’être publié. Il négligeait ses comptes et ne s'intéressait pas à l’argent. Il avait compris que le mot «honneur» est un cliché, un signe extérieur qui cache beaucoup de réalités intérieures : et il n’aimait pas cacher, ses écrits intimes sont même impudiques ! Il écrivait pour lui-même et laissait traîner des milliers de feuilles manuscrites (à la plume d’oie) qu’une amie a publiées par la suite. Il était athée, mais disait : «La seule foi qui me reste, le dictionnaire» ! Déçu par les hommes, il voua sa vie à des centaines de bêtes qu’il nourrissait et soignait … Il me fait penser à Diogène et à son tonneau.

* Il faut aussi se poser la question : que serait une langue, rasée par le réflexe Ockham, qui s’interdirait d'utiliser des clichés, des a priori, des expressions consacrées, des figures de style, des fantasmes personnels ou des rêves utopiques collectifs …? Ce serait sans doute le langage aux prétentions géométriques (à la façon des traités38 de Spinoza) ou un discours de froid rationalisme ! Bref, ce serait très mécanique, donc peu français, peu humain !

Bien entendu, cette peur d’un parler trop rationnel  ne doit pas nous empêcher de détecter les pièges mentaux des discours trop humains dont nous sommes les victimes …

* Mais tous les événements n’ont pas le caractère de particularité légitime : ils ne peuvent pas être acceptés tels quels comme culturels et sans critique Les récentes guerres nous livrent en grand nombre des faits qui n’avaient rien de culturels, que le Tribunal de Nuremberg a classés comme «crimes contre l'humanité» ou «crimes de guerre» et dont j’ai été l’une des millions de victimes … Dans ces cas extrêmes, il n'est pas interdit de juger les faits, au contraire …

La ruse qui consiste à inventer une «nature artificielle» pour valoriser une
«fonction quelconque» est vraiment universelle

La stratégie qui consiste à se confectionner une nouvelle « nature artificielle » en magnifiant une fonction, n'est pas spécifique de la Russie de Krouchtchev.

* On la retrouve aujourd’hui aux Etats-Unis. Dans un livre récent39, Glaes Ryn, professeur catholique en sciences politiques de Washington, découvre l’«Amérique la Vertueuse : la crise de la démocratie et la recherche de l’Empire». Pour les penseurs conservateurs, l’Amérique, par son passé et par ses succès, est une nation exceptionnelle fondée sur un principe universel. Sa responsabilité est donc de délivrer le monde du mal. C’est une mission d’ordre divin … Ici l’on passe donc aussi d’abord du «faire» (action passée efficace) à l'«être» (peuple exceptionnel, missionné par Dieu) puis de cet «être» on redescend au «faire» (délivrer le monde du mal).

* En France, Nicole Guérin, universitaire à Caen et spécialiste des Etats-Unis, montre que le peuple américain s’identifie au peuple élu, qui a une mission à accomplir. La conscience d’être une nation exceptionnelle, voilà l'un des piliers fondateurs des Etats-Unis; elle continue à fonctionner et à influencer les comportements individuels et la politique du pays. La formule qui a été efficace pour annexer le Texas en 1845, est devenue le cliché triomphant de l’américain et de ses leaders : «c’est notre destinée manifeste d’annexer le Texas… de sauver le monde de l’axe du mal … d’installer la démocratie en Irak» ! Selon Nicole Guérin, ce cliché conquérant, produit une forme de guerre sacrée, de Jihad à l'américaine ! Bien entendu, le recours au cliché n'est pas vécu ainsi par les conservateurs chrétiens, de plus en plus nombreux aux Etats-Unis : pour eux, cette stratégie est efficace et victorieuse !

* Pour l’historien américain, Christopher Lasch, «la culture du narcissisme»40 des Etatsuniens les rend incapables d'admirer d’autres populations et de les comprendre. Voilà ce qui alimente leur arrogance insupportable …

* Dans de telles pulsions d’auto-admiration, la «nature artificielle» des sauveurs est sacrée : elle peut donc parrainer des campagnes de violence ! Elle justifie n’importe quelle «fonction», même la guerre préventive déclarée à un dictateur lointain au Moyen Orient, même la violation des règles des droits de l’homme, même des crimes contre l’humanité, même le terrorisme d’Etat … Là aussi l’on passe d’abord du «faire» glorieux à un «être» de peuple élu, puis de cette qualité prestigieuse, de cet «être» triomphant, l’on passe au «faire» de la guerre sacrée. On rejoint ici la structure théocratique : on dit obéir à la volonté de Dieu pour justifier les violences et même les croisades et les guerres ! On peut aussi parler de structure très pyramidale, d’une mobilisation totalitaire ...

* C’est ainsi qu’il y a un demi-siècle, la race aryenne, déclarée la seule digne de conquérir la planète, s’était donné une religion de salut de l’humanité qui a tourné la tête à des millions de jeunes allemands, allumant dans leurs cœurs des désirs fous de puissance …

J’ai assisté à ce drame, bien malgré moi, et j’ai vécu les événements de cette entreprise gigantesque d'émotionnement, savamment organisée. J’ai constaté que le soldat allemand de base restait assez indifférent aux grands mots de la propagande, que le conditionnement au nazisme venait principalement des cadres, administrateurs civils, officiers de haut rang ! Partout pourtant, chaque allemand criait «Heil Hitler» en entrant dans un bureau : pour sauver sa peau d’abord, par conviction pour les nazis convaincus !

Mécanisme encore inconnu : la contagion charismatique

* Le nazi, au vu de son efficacité, de son «faire» exceptionnel (mobilisant 8 millions de chômeurs en Allemagne grâce aux grands travaux publics comme les autoroutes), se sentait d’une qualité supérieure; son «être» était ancré dans l’aristocratie valorisante de l’élite du peuple allemand, de l’élite qui, après la victoire, comptait faire fortune à un poste élevé ! La «nature» noble cherche à exercer une «fonction» noble, bien rémunérée !

Un «être» supérieur n’a pas à perdre le temps à de petits boulots ou à des occupations subalternes, il ne va pas se salir les mains : il ne peut «faire» que de l’extraordinaire !

* Voilà aussi la clé du délire des gourous et des leaders paranoïaques : «Créez vous, avec des titres ronflants, une nature surhumaine. Tout le monde attendra de vous des fonctions surhumaines de guérisseur, de thaumaturge, de sauveur … Tout le monde vous honorera et voudra que vous viviez dans les privilèges de la fortune !»

* Voici un exemple qui illustre cet enchaînement de la contagion charismatique. Durant des années, le mulhousien André Biry, dont je parlerai plus loin à propos de la manipulation surprotectrice, s’était entouré d'amis à qui il pouvait rendre des services et qui ont fini par le trouver extraordinaire. Il écrivit un livre pour faire connaître sa nouvelle théorie. Il commence par se féliciter (page 31) «La psychanalyse objectialiste est la seule science exacte, c’est la découverte du fonctionnement de l’homme». Puis il débite ce théorème monstrueux : «L’inconscient, c’est l’objectivité» (page 32). Son narcissisme est délirant : «Je sais ce qu’il y a à faire pour qu’une famille soit heureuse» (page 43). Son auto-admiration est contagieuse : tout son entourage se met à chanter ses louanges, sa gloire…L’une de ses premières disciples, Rosette, trente ans, déclare à ses parents éberlués :«André est Dieu» (page 46).

* Autrement dit, sans créer des clichés, des «natures artificielles», de «parfait», d’«extraordinaire», de «génie» …. impossible de devenir quelqu’un de grand, de riche, un héros !

Il est temps que nous prenions conscience du piège mental que constitue le triomphe de la manipulation par la captation artificielle de prestige, politique ou religieux, triomphe millénaire ! Des «natures artificielles», des clichés de glorification, des discours de bois, des incantations rituelles…sont toujours en jeu dans les cultes de la personnalité !

* A la base de cette domination par une «classe supérieure» ou par un leader d’une nation, élue par Dieu, se trouve le mécanisme signalé par le philosophe et sociologue Pierre Bourdieu, «La reproduction»41. Pour lui, les manières quotidiennes d’«être» et de «faire» d’une population produisent l’incorporation mentale de ses structures sociales dans l’inconscient de chaque habitant.

Le berger de l’Atlas, par exemple, se dit gardien de chèvres (c’est son «être»); les bêtes appartiennent aux gens du village. Il applique les pratiques de son métier (c’est son «faire»). Il sait aussi qu’il dépend des propriétaires, qu’il n’est qu’un ouvrier parmi d’autres ouvriers : ce clivage social entre les nombreux dominés et deux ou trois dominants du bled, il l’accepte par nécessité et ainsi lui-même contribue à «reproduire» et à conserver cette société hiérarchisée … Le «pouvoir symbolique» des volontés de petits seigneurs des lieux ne se discute pas et en cas d’opposition, se fait violence…Cette menace de violences de l’amont sur l’aval – par la fallagha (cinquante coups de bâton sur la plante des pieds) - est vécue par le berger comme «signe d'autorité» …

Mais la menace peut aussi venir de l’aval, de la résistance aux ordres. Pensons à la désobéissance qu’avait opposée Guillaume Tell au Bailli de Habsbourg en refusant de saluer le chapeau de Gessler, exposé à cet effet au public. La «violence symbolique» de ce petit geste - ou de non geste – a déclenché un cycle de violences qui a abouti à la mort de Gessler. Meurtre fondateur d’où est sortie en quelques siècles la Suisse actuelle.

Les termes que nous utilisons dans nos pensées et nos explications (comme «c’est son droit ou son devoir, la règle ou la coutume …») possèdent donc une «violence symbolique» qui oblige les gens à se comporter selon le modèle social dominant et contribuent à la conservation du système établi. Mais cette contrainte virtuelle fonctionne seulement quand nous ignorons son mécanisme … (Le berger de l’Atlas ne peut pas constater que son obéissance et son langage contribuent à conserver le système du caïdat en place dans sa vallée). La plupart des clichés de justification ( traditions, obéissance aux coutumes, conformisme …) produisent une violence symbolique, parce qu’ils ne sont pas exprimés en tant qu’ «étiquettes de bouteilles vides», mais comme armes rhétoriques pour ou contre un pouvoir …

Pour conserver un système, les clichés sont donc des alliés sûrs…indispensables même. C’est ainsi que l'apprentissage scolaire apporte aux enfants les lots de clichés en cours dans la société ambiante et consacre les valeurs de l’élite du pays … Lors d’une visite que j’ai faite en 1972 dans une école d’un village berbère de l'Atlas marocain, j’ai entendu un écolier à qui le maître avait demandé d’imaginer une phrase avec le verbe «manger», dire ceci : «Ma sœur qui attend un enfant va souvent manger de la terre dans la palmeraie». Aucune surprise dans la classe: c’est que la «géophagie» - le rite qui consiste à capter les forces de la nature en mangeant de la terre à un endroit sacré – était courante dans la région et l’école transmet les coutumes locales (selon mes renseignements de 1998, les sages-femmes, formées par le gouvernement, ont mis fin à cette coutume anti-hygiénique…) L’idée de géophagie était donc une « étiquette de bouteille vide», un cliché local. Un médecin d’Agadir, le Dr Le Muet, avait contribué à dégonfler ce mythe avec sa thèse de doctorat sur la géophagie.

* Dans nos écoles françaises, les clichés des simplismes inévitables sévissent surtout dans le Primaire mais diminuent dans le Secondaire pour être dénoncés de plus en plus au niveau Universitaire …

* Parler à l’aide de «natures artificielles» ou d’«entités essentialistes», c’est parler comme les dominants, comme les prêtres …c’est se porter candidat à des fonctions supérieures de commandement…parfois à des responsabilités de réformateurs. Parler savamment, c’est en même temps, se distinguer, se faire admirer, se faire classer dans une hiérarchie supérieure … C’est enclencher autour de soi les réflexes de contagion admirative, clé de toute réussite.

Les ambitieux trouvent d’emblée les techniques de mise en valeur … L’air du temps les encourage à taire leurs faiblesses et à simuler les attitudes prometteuses…La captation charismatique est devenue un sport international que les médias excellent à encourager : la publicité triomphe et risque de devenir la réflexe de chacun ! L’école, qui enseigne l’art des CV narcissiques, est complice.

En résumé, comment détecter les clichés ? Comment s’en servir ? Comment s’en protéger ?

* Comment se servir de la définition analogique d’«étiquette de bouteille vide» des clichés ?

* Comment déjouer les pièges que nous posent nos regards, dominés par notre esprit ?

* Comment déjouer les pièges que nous posent les paroles, dominées par notre coeur ?

* Comment résister à la fascination qu’exercent nos idoles ?

* Comment détecter les dangers que représentent «les hommes et les femmes-clichés» ?

* Comment distinguer la «nature humaine» de ses multiples «fonctions» quand celles-ci sont déguisées en «natures artificielles» ?

* Comment profiter de l’«effet cliché» pour notre promotion ?

* Comment pouvons-nous éviter d’être surprotégés ?

A présent chaque lecteur est invité à appliquer ces techniques en choisissant son parcours au milieu des thèmes variés des chapitres suivants.

 

   

 

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