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L’homme-cliché
Essai de Roland Huckel
- Première partie
- A partir des techniques de détection de clichés
- vers le piège central
-
-
- Chapitre 4
-
- Nous perdons aussi l’objectivité de nos yeux et de nos oreilles
chaque fois que
- nous prenons une fonction variable pour une nature
invariable
Presque tous les spécialistes des
sciences humaines ont donné leur explication des mécanismes qui brouillent les
perceptions reçues et qui leur enlèvent toute objectivité. Déjà les textes
sacrés de l’Inde signalaient ce phénomène de nos illusions. Platon décrit le
mythe de la caverne : nous ne voyons que des lueurs allumées par des esprits
malins pour nous tromper ! Pour le sociologue Bruno Latour, dans son «Changer la
société» 27, cette parabole décrit la masse, prisonnière des controverses
stériles – nous-, mais aussi la minorité de ceux qui arrivent dans le « ciel des
idées pures et universelles », ce qui leur donne le droit de nous diriger
!
* Pour les psychanalystes, c’est le
«transfert» des sentiments du patient sur l’analyste qui opère cette
transformation, positive ou négative, des perceptions. Le client, irrité par le
silence obstiné du psycha- nalyste, en arrive à le haïr et à l’injurier
…
* Pour le sociologue, Raymond Boudon,
l’origine des idées reçues, des idéologies28, se trouve dans le jeu des «effets de position» et des «effets de
disposition» de l’observateur, mais aussi des «effets de commu- nication» entre
le différents acteurs, etc.
* Pour René Girard, dans «Des choses
cachées depuis la fondation du monde»29, le «mécanisme mimétique collectif» cherche à éliminer «la victime
émissaire», ressentie comme le coupable, la cause de tous les malheurs du
groupe !
* Le penseur généreux, Albert
Jacquart crie «Halte aux jeux»30. Pour lui, l’esprit de compétition fausse tous les rapports
humains dans notre civilisation, dans le travail et dans le jeu. «La société a
besoin de tous les talents…ça ne rime à rien de les mettre en concurrence pour
savoir qui
est le meilleur. Il n’y a pas de meilleur, il n’y a que des êtres différents.»
Voilà un intellectuel qui a dépassé le stade au cours duquel nous sommes tous
victimes des clichés. Il a visé le stéréotype universellement désiré de nos
jours dans le monde entier : «le meilleur», faux nez du mythique progrès
!
* Je note que dans toutes ces
explications, nos perceptions de la réalité sont altérées et deviennent
éminemment subjectives, perdant toute fiabilité : nos yeux et nos oreilles sont
complices de ces mécanismes et déforment le paysage optique et surtout
l’environnement sonore des milieux humains. L’«effet cliché» est
partiellement responsable de cette altération de nos perceptions.
Il constitue un nouvel éclairage, très général, jeté sur les relations ambiguës
entre langage et réalité.
Voici des cas vécus de regards
subjectifs qui m’ont fait réfléchir sur les mécanismes en jeu.
* D’abord le cas d’une personne qui,
à dix-huit ans avait été condamnée pour le meurtre de son patron. Ce monsieur
souffrait d’être fiché «meurtrier», encore vingt ans après son crime, simplement
parce que son casier judiciaire le suivait partout. Autour de lui, tout le monde
avait peur de le fréquenter. Il ne se sentait pourtant pas meurtrier comme
d’autres se sentent chasseurs ou artistes
dans l’âme par
des dons spéciaux. Dans ce cas, l’observation des voisins allait de la
«fonction» variable de meurtrier à 18 ans à la «nature» invariable de meurtrier
pour toujours … Le «faire» (tuer) est devenu un «être» (tueur jusqu’à la
mort).
* Puis j’ai connu une dame qui a été
patronne d’un restaurant. Une fois à la retraite loin de son lieu de travail,
elle continuait à se comporter avec les voisins et les amis comme si elle
était leur patronne, celle qui décidait et qui commandait … Elle est très
vite entrée en dépression parce que
personne dans son
entourage n’acceptait son autorité, ne remarquant pas qu’elle «était» patronne.
Elle s’est alors isolée, méprisant tout le monde ! Là aussi, la pensée de cette
dame est allée d’une «fonction variable» de patronne de restaurant à la «nature
invariable» de patronne de la naissance jusqu’à la mort.
* Troisième cas : je me souviens
d’avoir été ahuri en écoutant le discours de Nikita Krouchtchev qui, en 1957,
déclara ceci à la radio lors d’un Congrès à Moscou : «L’Union Soviétique qui
vient, en lançant ses spoutniks, de démontrer sa supériorité sur le reste du
monde, doit servir d’exemple et de guide …»
Cette promotion du «faire» (des
satellites) à «l’être» (supérieur à tous) passait bien dans le public. C’était
donc un bon numéro de prestidigitation pour tous ceux qui rêvent de dominer
l’humanité ! C’est qu’on passe aussi du constat de supériorité à la conclusion :
le meilleur doit guider les autres, c’est même son devoir !
* D’abord l’on passe donc de la
«fonction» (lanceur de satellite) à un nouvelle «nature» (le meilleur du monde)
puis de cette «nature» au sommet (supériorité sur le monde entier) on descend
sur une nouvelle «fonction» (d’exemple et de guide)
* Voilà la logique du mégalomane !
C’est aussi la logique de tout candidat à
des élections :
se présenter comme un battant en tant que patron d’une grande entreprise, c’est
faire faire à tout le monde la faute de raisonnement suivante : «battant en
entreprise = battant en tout, même en politique» ! Le tour de prestidi-
gitation mentale consiste à faire passer pour une évidence indiscutable
l’équation sous-entendue : «le meilleur tireur de satellite, le meilleur diplômé
= le meilleur en tout».
C’est le schéma manipulateur de
l’illusionnisme politique dont l’outil est le cliché «le
meilleur».
(Je mets une parenthèse ici pour
prévenir les malentendus sur les deux concepts utilisés plus haut, nature et
fonction, qui, à force d’être répétés, risquent de fonctionner en clichés. Si je
parle de «nature», c’est pour désigner
tout ce qui est
stable en nous, tout ce qui se rapproche de l’état de naissance et qui est
représenté aujourd’hui par l’ADN. La «fonction» par contre désigne tout ce qui
change, en nous et autour de nous, par l’évolution collective, par notre
croissance, par notre art, par notre
travail … Bref,
la «nature» est notre pôle de stabilité,
la fonction,
notre pôle d’instabilité)
* En attendant de comprendre notre
ego, nous nous attribuons au cours de la vie une multiplicité d’identités et de
titres, qui correspondent en réalité à des fonctions, à de vrais «faire» (et à
de «faux être») de parent, d’ouvrier, d’employé, de patron, d’ingénieur, de
ministre… Le génie de la langue française ne distingue pas la nature de la
fonction : ce n’est pas son rôle. Dire de quelqu’un qu’il «est» réparateur de
vélos, c’est raconter son activité actuelle, la modalité de son gagne pain … ce
n’est vraiment pas indiquer son identité de naissance.
* Mais parfois nous attribuons à des
gens des «natures» tout à fait «artificielle», si l’on peut dire… comme celles
de marquis, de messie, de sauveur du monde .... Même à la retraite, un «marquis»
continue d’être appelé ainsi et le titre figurera sur sa tombe tout en devenant
héréditaire. Sur la douzaine de messies, actuellement en vie en Europe (2006),
presque tous revendiquent une filiation qui les relie soit au Christ, soit au
roi David, soit au prophète Mahomet, soit au Bouddha. Ils disent que le Divin
agit sur leur «être» et non seulement sur leur «faire» ou leur dire «pour sauver
le monde» … Le gourou alsacien, André Biry (voir plus loin), écrit qu’il «est»
Dieu tout simplement …
Beaucoup de personnes s’attribuent
des «natures artificielles», comme cette «patronne» retraitée, citée plus haut,
ou ce chef de l’URSS qui avait proposé l’Union Soviétique comme «guide pour
l’humanité» … Nous nous attribuons aussi des «êtres fictifs» en parlant de nos
«existences antérieures», comme le fait Paco Rabanne qui raconte comment il a
choisi lui-même ses parents ! … Voici quatre cas de «natures vraiment
artificielles».
* Une tendance actuelle consiste à
appeler les enfants à problèmes des «enfants indigo» et à déclarer les gosses
hyperactifs, autistes, surdoués, délinquants … des êtres venus d’une autre
planète ou des réincarnations de génies du passé !
* Les scientologues apprennent que
l’homme est un «thétan», un principe spirituel, emprisonné dans le corps et
soumis au mental. Ils apprennent à
s’en libérer et à
obtenir alors l’état de «clair» selon différents degrés ! Le fondateur du
groupe, Ron Hubbard, s’est déclaré «thétan libéré», ce qui lui a permis,
disait-il, de percer le mystère de l’univers …
* D’autres catégories de personnes
sont « définies » par des lois. C’est ainsi que le Code Noir, sous Louis XIV,
définissait les esclaves de Guyane comme des « meubles », transmissibles par
héritage.
* Dans les camps du Goulag russe, les
prisonniers étaient réduits à des «numéros matricules», selon Alexandre
Soljenitsyne …
La
tactique de l’usage de «natures artificielles» dans la société explique nos
promotions. Comment ne pas nous prendre pour un «être» extraordinaire, si la
presse parle de nous au superlatif, si les reporters viennent nous interviewer
pour la télé, si nous sommes cité dans la liste des «chevaliers de la Légion
d’Honneur»? Comment ne pas nous sentir un génie, unique dans l’histoire, si
l’on nous fait un sosie en cire au Musée Grévin et si nos cachets d’artiste ou
de patrons nous rapportent une grosse fortune ? Nous nous sentons un membre de
l’élite supérieure si des écoles ou des lycées choisissent notre nom pour
l’appellation. Enfin nous nous sentons un «héros» si des auteurs écrivent notre
biographie et surtout si notre ville natale nous érige une statue sur une place
publique !
Les titres, nés de cette adulation
collective pour les citoyens méritants, ne désignent pas une fonction, un
«faire» d’artiste ou de patron, mais veulent faire croire à un «être», à une
qualité intrinsèque et invariable de «champion», de «grand homme», de
«personnalité exceptionnelle», de «bienfaiteur de l’humanité» … La «nature
fictive» que nous attribuons à nos héros correspond en chimie à une formule
atomique, par exemple à celle qui analyse la nature de l’eau par
H2O.
Ces titres «étiquettes de bouteilles
vides», répétés durant toute une vie parfois, fonctionnent donc en
clichés.
* Cela ne nous empêche pas de
distinguer ici ce qui est de naissance, soit «naturel» ou «inné» de ce qui est
« artificiel» ou «acquis au cours de la vie». Ceci ne nous empêche pas non plus
d’apprécier les gens qui se donnent des «natures artificielles» ni de leur
accorder une grande valeur humaine.
* Dans tous les cas, on parle de
l’«être» d’une personne pour désigner la «nature» qu’on lui attribue ou qu’il
s'attribue. L’«être» d’une personne trône au sommet de la hiérarchie des valeurs
sémantiques; le «faire» nous semble trop prosaïque pour couronner une situation
…
Pour l’étude des mots, parasites de
nos langages, je remarque qu’il suffit de distinguer ces deux rubriques, d'abord
de nature ou d’être, puis de fonction ou de faire. Pour une étude plus
exhaustive, compterait le paramètre complet, qui est
ternaire (avoir -
faire- être). Je recommande aux curieux de se référer à un ouvrage qui m’a
inspiré, celui d’Erich Fromm : «Avoir ou être»31. Voir éventuellement les quatre gros volumes sur «La
méthode»32 d’Edgar Morin (1991), que je consulte souvent. Mon travail se veut
seulement indicatif, non exhaustif : on pourrait aussi repérer les idées reçues
dans le binôme «nature» et «culture», comme le fait magistralement le sociologue
français, Bruno Latour, dans son livre : «Changer la
société»33. Pour lui, qui a vécu quelques années en Côte d’Ivoire, si nous
nous croyons plus évolués que les «primitifs», c’est grâce à un mensonge que
nous nous racontons à nous-mêmes afin de faire croire à notre supériorité !
Bravo ! Le cliché «primitif» est ainsi dénoncé ! Les «natures artificielles» de
nombreux clichés sont effectivement des mensonges que nous nous racontons à
nous-mêmes.
Voir aussi la remarquable thèse de
Jean-François Kahn, dans Marianne34, qui introduit le nouveau concept de «structures invariantes» :
je l’approuve entièrement tout en précisant que la question que se pose cet
auteur : « Quel modèle pour dépasser le dilemme entre réforme, conservatisme et
révolution ?» n’est pas celle que je pose ici : «Quel est l’effet des clichés
dans nos pensées, nos paroles et nos actions ?». Ses interrogations sur ce qui
change et sur ce qui ne change pas ne coïncident donc pas avec mes
interrogations : elles les dépassent et les complètent au
contraire.
Je connais le danger de ma démarche :
choisir deux concepts (nature et fonction) et les relier dans un paramètre
(recherche de clichés), c’est risquer de tourner en rond entre deux pôles, c’est
donc risquer de s'engager dans un «cercle vicieux», dans lequel la conclusion
serait déjà implicitement comprise dans la définition! Voilà pourquoi cette
approche circulaire n’est pas isolée dans ma vitrine des clichés; elle est
dépassée et corrigée par de nombreuses autres approches, très linéaires (comme
plus loin le paramètre de la surprotection).
* Les clichés les plus retors ne sont
pas les surnoms, élogieux ou diffamants (comme «Tête de Turc»),
mais les
«natures artificielles» des «concepts consacrés» et des titres officiels (comme
«Prince Sérénissime», «Lord») ... En Angleterre, chaque année la liste des
«anoblis» pour mérite exceptionnel s’allonge : cela révèle le caractère
«artificiel» de toutes les «natures» aristocratiques …
- Déjà au Moyen Age, un penseur exprimait des doutes sur les «êtres
fictifs»
- mais il prit de grands
risques
* Les «natures artificielles»,
dénoncées ici, ont été critiquées le plus explicitement par un courageux
philosophe anglais du XIII ème siècle, Guillaume d’Ockham. Dans son «principe
d’économie» il déclara :
«On ne doit jamais multiplier les
êtres sans nécessité».
Selon lui, notre croyance populaire
(et scolastique) que toute expression verbale correspond à une réalité est
fausse et trompeuse. Exemple d’erreur: puisque le mot «âme» existe, croire qu’il
désigne une réalité qui fonctionne.
Pour ce penseur, lucide et courageux,
le mot n’est pas la preuve de l’existence de la chose !
Notre philosophe conseilla donc
d’éliminer les «entités inutiles», voire nuisibles, comme l’infaillibilité de
telle ou telle autorité, temporelle ou spirituelle, ou encore l‘immortalité de
l’âme, impossible à démontrer par l'expérience …
Ses adversaires ont appelé cette
hygiène mentale «le rasoir d’Ockham» !
Ce rasoir est utilisé de plus en plus
de nos jours par les matérialistes et les existentialistes, qui traquent tous
nos fantasmes ou nos essences spirituelles (comme la croyance à l’intervention
des anges ou des démons …). Mais au Moyen Age, il était dangereux de contredire
le clergé et les professeurs officiels de l’Université. Guillaume d’Ockham a dû
fuir l’Angleterre et se cacher à Munich …
* Même mise en garde contre les
«essences» par le métaphysicien du vingtième siècle, Gilbert
Ryle.
Dans «la notion
d’esprit» 35, il dénonce
une séquelle des
théories cartésiennes.
Aujourd’hui ce n’est pas encore
reconnu comme une erreur d’utiliser la fiction des «êtres artificiels» et des
hypostases (comme celle du «Saint Esprit»), de continuer les façons de penser du
Moyen Age …
Les «effets clichés» créent des situations
culturelles
Les interférences entre nature et
fonction, positives ou négatives, on les appelle des «faits culturels» : ce sont
des situations qui se comprennent difficilement de l’extérieur d’un groupe donné
et que personne ne peut juger, approuver ou refuser, selon son code de morale
individuelle.
* Les «effets clichés» créent en effet
des situations sociales, couronnées par des «natures artificielles» : j’ai noté
plus haut le cas du Malgré Nous français en uniforme allemand
!
* Qui voudrait par exemple profiter
aujourd’hui des récompenses des Jeux Olympiques de Sparte ? Le vainqueur
recevait le droit…de combattre en première ligne dans les futures guerres ! Dans
ce cas, le «faire» du champion s’était transfiguré en «être» du «héros ou
demi-dieu», en «nature artificielle» donc.
Nous parlons en Europe de notre
«âme», d’autres sociétés ignorent cette «nature artificielle» : personne n’a le
droit de condamner ces choix ! N’avons-nous pas le devoir de tolérer les
institutions de peuples que nous ne comprenons pas ? De pays qui fabriquent et
conservent l’armement nucléaire (comme nous-mêmes le faisons)
?
Tant que ces formes de «faire» et
«d’être» se déroulent loin de la France, elles ne font pas problème. Par contre
les excisions, par exemple, pratiquées encore sur beaucoup de filles africaines
dans notre pays, sont sévèrement punies par nos lois. La polygamie est interdite
chez nous mais tolérée quand il s’agit d’immigrés…
* On ne sait pas en France comment
fonctionne le tribalisme, très fort encore en Orient, en Inde en parti- culier.
Le livre récent36 de la Pakistanaise Mukhtar Mai
raconte comment elle, de la tribu des paysans, a été punie par les «seigneurs»
de la tribu dominante du lieu pour le comportement de son jeune frère qui avait
commis le crime de sourire à une fille de cette «noble» tribu. Les six juges
tribaux ont décidé de violer Mukthar collectivement au su de tous,
sachant bien que c’était une façon de la pousser au suicide ! Elle a réagi
à son malheur horrible en faisant autour d’elle une campagne d’alphabétisation
des femmes du village, signalant que l’ignorance des villageoises explique et
excuse de tels crimes mais que la loi pakistanaise les punit. Les violeurs ont
été arrêtés … Mukhtar
a été indemnisée
… Une journaliste française a recueilli le témoignage de cette célèbre victime …
et à présent les instances internationales invitent Mukhtar Mai à expliquer son
action ...
Le cliché
«honneur» (ou
«déshonneur») est sans doute celui qui a fait le plus de victimes dans le monde:
pensons aux milliers de duels qui ont coûté la vie à une partie de la
jeunesse. Racine et Corneille utilisaient intensément ce concept, selon l’air
du temps, sans se douter qu’ils brassaient de l’air et non des valeurs. Des
statuts sociaux existent toujours, qui vivent de ce concept stéréotypé, comme
nos hiérarchies sociales, politiques, militaires ou ecclésiastiques : la
révélation d’un petit
point faible
suffit à faire scandale et à dégrader un cadre d’un jour à l’autre (ou un
candidat à la Présidence de la République Française). Comment ne pas penser à
l’affaire Alfred Dreyfus ?
J’ai beaucoup apprécié que Bertrand
Russel, dans ses «Essais sceptiques»37, après une enquête sur les mariages dans le monde, ait appelé le
«péché» un «concept géographique», valable d’un côté des Pyrénées mais non de
l’autre côté … Il aurait pu écrire que le terme «honneur» est lui aussi un
«concept géographique» ou plutôt un «cliché».
Les «crimes d’honneur» qui consistent
pour un mari, dans quelques régions de l’Inde, à tuer sa femme en l'incendiant
dans la cuisine, échappent encore à des poursuites judiciaires (il s’agit en
général d’une question de dot). Dans les milieux traditionnels qui
dramatisent les
règles morales ou religieuses, c’est un devoir de tuer un frère ou un fils
apostat pour sauver l’honneur de la famille !
Le crime de déshonneur fonctionne
encore, par exemple dans la région du Congo, proche du Ruanda; des bandes
inorganisées y sévissent en pillant et en incendiant des villages, tuant les
hommes et violant des femmes et des fillettes…Drames supplémentaires : selon les
coutumes africaines, les femmes violées et leur descendances sont déshonorées.
Devenues impures par le viol, elles et leurs filles sont chassées par le
patriarche, souvent livrées à la prostitution … et donc au sida !
(Je signale en passant que le cliché
«pur/impur» tue le plus de personnes dans notre monde
hypocrite.)
Les concepts d’honneur et de
déshonneur se comportent comme des microbes contagieux. Fréquenter des milieux
honorables vous fait monter dans l’ascenseur social. Inversement vous vous
déclassez si
l’on vous voit en compagnie de gens de mauvaises mœurs ! Les enfants sont
«honteux» si les parents vivent scandaleusement. Avez-vous lu le témoignage
poignant de Taslima Nashreen ? Cette intellectuelle du Bangladesch a
décrit, dans son roman, le malheur de son père, médecin, agressé et mutilé
sexuellement par un groupe religieux, ennemi du sien. Elle vit à présent en
Occident car chez elle, elle serait punie de mort pour avoir raconté au monde
entier, par son livre «Lajja» («La honte»), les événements tragiques des
rivalités religieuses de son pays.
Dans les pays totalitaires, les
victimes savent qu’on attend d’elles le silence du tombeau : si elles parlent,
comme Taslima, elles mettent leur vie en jeu ! Tout cela «au nom de l’honneur»
!
* Pour réfléchir au concept
d’«honneur», je conseille de méditer les belles leçons d’humilité que nous a
données le philosophe Paul Léautaud, écrivain infatigable, critique littéraire
pendant cinquante ans ! Son originalité ? Il refusait systématiquement toute
distinction, tout honneur public, même celui d’être publié. Il négligeait ses
comptes et ne s'intéressait pas à l’argent. Il avait compris que le mot
«honneur» est un cliché, un signe extérieur qui cache beaucoup de réalités
intérieures : et il n’aimait pas cacher, ses écrits intimes sont même impudiques
! Il écrivait pour lui-même et laissait traîner des milliers de feuilles
manuscrites (à la plume d’oie) qu’une amie a publiées par la suite. Il était
athée, mais disait : «La seule foi qui me reste, le dictionnaire» ! Déçu par les
hommes, il voua sa vie à des centaines de bêtes qu’il
nourrissait et
soignait … Il me fait penser à Diogène et à son tonneau.
* Il faut aussi se poser la question
: que serait une langue, rasée par le réflexe Ockham, qui s’interdirait
d'utiliser des clichés, des a priori, des expressions consacrées, des figures de
style, des fantasmes personnels ou des rêves utopiques collectifs …? Ce serait
sans doute le langage aux prétentions géométriques (à la façon des
traités38 de Spinoza) ou un discours de froid rationalisme ! Bref, ce serait
très mécanique, donc peu français, peu humain !
Bien entendu, cette peur d’un parler
trop rationnel
ne doit pas nous
empêcher de détecter les pièges mentaux des discours trop humains dont nous
sommes les victimes …
* Mais tous les événements n’ont pas
le caractère de particularité légitime : ils ne peuvent pas être acceptés tels
quels comme culturels et sans critique Les récentes guerres nous livrent en
grand nombre des faits qui n’avaient rien de culturels, que le Tribunal de
Nuremberg a classés comme «crimes contre l'humanité» ou «crimes de guerre» et
dont j’ai été l’une des millions de victimes … Dans ces cas extrêmes, il n'est
pas interdit de juger les faits, au contraire …
- La ruse qui consiste à
inventer une «nature artificielle» pour valoriser une
- «fonction quelconque» est vraiment universelle
La stratégie qui consiste à se
confectionner une nouvelle « nature artificielle » en magnifiant une fonction,
n'est pas spécifique de la Russie de Krouchtchev.
* On la retrouve aujourd’hui aux
Etats-Unis. Dans un livre récent39, Glaes Ryn, professeur catholique en sciences politiques de
Washington, découvre l’«Amérique la Vertueuse : la crise de la démocratie et la
recherche de l’Empire». Pour les penseurs conservateurs, l’Amérique, par son
passé et par ses succès, est une nation exceptionnelle fondée sur un principe
universel. Sa responsabilité est donc de délivrer le monde du mal. C’est une
mission d’ordre divin … Ici l’on passe donc aussi d’abord du «faire» (action
passée efficace) à l'«être» (peuple exceptionnel, missionné par Dieu) puis de
cet «être» on redescend au «faire» (délivrer le monde du mal).
* En France, Nicole Guérin,
universitaire à Caen et spécialiste des Etats-Unis, montre que le peuple
américain s’identifie au peuple élu, qui a une mission à accomplir. La
conscience d’être une nation exceptionnelle, voilà l'un des piliers fondateurs
des Etats-Unis; elle continue à fonctionner et à influencer les comportements
individuels et la politique du pays. La formule qui a
été efficace pour
annexer le Texas en 1845, est devenue le cliché triomphant de l’américain et de
ses leaders : «c’est notre destinée manifeste d’annexer le Texas… de sauver le
monde de l’axe du mal … d’installer la démocratie en Irak» ! Selon Nicole
Guérin, ce cliché conquérant, produit une forme de guerre sacrée, de Jihad à
l'américaine ! Bien entendu, le recours au cliché n'est pas vécu ainsi par les
conservateurs chrétiens, de plus en plus nombreux aux Etats-Unis : pour eux,
cette stratégie est efficace et victorieuse !
* Pour l’historien américain,
Christopher Lasch, «la culture du narcissisme»40 des Etatsuniens les rend incapables d'admirer d’autres populations
et de les comprendre. Voilà ce qui alimente leur arrogance insupportable
…
* Dans de telles pulsions
d’auto-admiration, la «nature artificielle» des sauveurs est sacrée : elle peut
donc parrainer des campagnes de violence ! Elle justifie n’importe quelle
«fonction», même la guerre préventive déclarée à un dictateur lointain au Moyen
Orient, même la violation des règles des droits de l’homme, même des crimes
contre l’humanité, même le terrorisme d’Etat … Là aussi l’on passe d’abord du
«faire» glorieux à un «être» de peuple élu, puis de cette qualité prestigieuse,
de cet «être» triomphant, l’on passe au «faire» de la guerre sacrée. On rejoint
ici la structure théocratique : on dit obéir à la volonté de Dieu pour justifier
les violences et même les croisades et les guerres ! On peut aussi parler de
structure très pyramidale, d’une mobilisation totalitaire ...
* C’est ainsi qu’il y a un
demi-siècle, la race aryenne, déclarée la seule digne de conquérir la planète,
s’était donné une religion de salut de l’humanité qui a tourné la tête à des
millions de jeunes allemands,
allumant dans
leurs cœurs des désirs fous de puissance …
J’ai assisté à ce drame, bien malgré
moi, et j’ai vécu les événements de cette entreprise gigantesque
d'émotionnement, savamment organisée. J’ai constaté que le soldat allemand de
base restait assez indifférent aux grands mots de la propagande, que le
conditionnement au nazisme venait principalement des cadres, administrateurs
civils, officiers de haut rang ! Partout pourtant, chaque allemand criait «Heil
Hitler» en entrant dans un bureau : pour sauver sa peau d’abord, par conviction
pour les nazis convaincus !
Mécanisme encore inconnu : la contagion
charismatique
* Le nazi, au vu de son efficacité,
de son «faire» exceptionnel (mobilisant 8 millions de chômeurs en Allemagne
grâce aux grands travaux publics comme les autoroutes), se sentait d’une qualité
supérieure; son «être» était ancré dans l’aristocratie valorisante de l’élite du
peuple allemand, de l’élite qui, après la victoire, comptait faire fortune à un
poste élevé ! La «nature» noble cherche à exercer une «fonction» noble, bien
rémunérée !
Un «être» supérieur n’a pas à perdre
le temps à de petits boulots ou à des occupations subalternes, il ne va pas se
salir les mains : il ne peut «faire» que de l’extraordinaire !
* Voilà aussi la clé du délire des
gourous et des leaders paranoïaques : «Créez vous, avec des titres ronflants,
une nature surhumaine. Tout le monde attendra de vous des fonctions surhumaines
de guérisseur, de thaumaturge, de sauveur … Tout le monde vous honorera et
voudra que vous viviez dans les privilèges de la fortune !»
* Voici un exemple qui illustre cet
enchaînement de la contagion charismatique. Durant des années, le mulhousien
André Biry, dont je parlerai plus loin à propos de la manipulation
surprotectrice, s’était entouré d'amis à qui il pouvait rendre des services et
qui ont fini par le trouver extraordinaire. Il écrivit un livre pour faire
connaître sa nouvelle théorie. Il commence par se féliciter (page 31) «La
psychanalyse objectialiste est la seule science exacte, c’est la découverte du
fonctionnement de l’homme». Puis il débite ce théorème monstrueux :
«L’inconscient, c’est l’objectivité» (page 32). Son narcissisme est délirant :
«Je sais ce qu’il y a à faire pour qu’une famille soit heureuse» (page 43). Son
auto-admiration est contagieuse : tout son entourage se met à chanter ses
louanges, sa gloire…L’une de ses premières disciples, Rosette, trente ans,
déclare à ses parents éberlués :«André est Dieu»
(page
46).
* Autrement dit, sans créer des
clichés, des «natures artificielles», de «parfait», d’«extraordinaire», de
«génie» …. impossible de devenir quelqu’un de grand, de riche, un héros
!
Il est temps que nous prenions
conscience du piège mental que constitue le triomphe de la manipulation par la
captation artificielle de prestige, politique ou religieux, triomphe millénaire
! Des «natures artificielles», des clichés de glorification, des discours de
bois, des incantations rituelles…sont toujours en jeu dans les cultes de la
personnalité !
* A la base de cette domination par
une «classe supérieure» ou par un leader d’une nation, élue par Dieu, se trouve
le mécanisme signalé par le philosophe et sociologue Pierre Bourdieu, «La
reproduction»41. Pour lui, les manières quotidiennes
d’«être» et de «faire» d’une population produisent l’incorporation mentale de
ses structures sociales dans l’inconscient de chaque habitant.
Le berger de l’Atlas, par exemple, se
dit gardien de chèvres (c’est son «être»); les bêtes appartiennent aux gens du
village. Il applique les pratiques de son métier (c’est son «faire»). Il sait
aussi qu’il dépend des propriétaires, qu’il n’est qu’un ouvrier parmi d’autres
ouvriers : ce clivage social entre les nombreux dominés et deux ou trois
dominants du bled, il l’accepte par nécessité et ainsi lui-même contribue à
«reproduire» et à conserver cette société hiérarchisée … Le «pouvoir symbolique»
des volontés de petits seigneurs des lieux ne se discute pas et en cas
d’opposition, se fait violence…Cette menace de violences de l’amont sur l’aval –
par la fallagha (cinquante coups de bâton sur la plante des pieds) - est vécue
par le berger comme «signe d'autorité» …
Mais la menace peut aussi venir de
l’aval, de la résistance aux ordres. Pensons à la désobéissance qu’avait opposée
Guillaume Tell au Bailli de Habsbourg en refusant de saluer le chapeau de
Gessler, exposé à cet effet au public. La «violence symbolique» de ce petit
geste - ou de non geste – a déclenché un cycle de violences qui a abouti à la
mort de Gessler. Meurtre fondateur d’où est sortie en quelques siècles la Suisse
actuelle.
Les termes que nous utilisons dans
nos pensées et nos explications (comme «c’est son droit ou son devoir, la règle
ou la coutume …») possèdent donc une «violence symbolique» qui oblige les gens à
se comporter selon le modèle social dominant et contribuent à la conservation du
système établi. Mais cette contrainte virtuelle fonctionne seulement quand nous
ignorons son mécanisme … (Le berger de l’Atlas ne peut pas constater que son
obéissance et son langage contribuent à conserver le système du caïdat en place
dans sa vallée). La plupart des clichés de justification ( traditions,
obéissance aux coutumes, conformisme …)
produisent une
violence symbolique, parce qu’ils ne sont pas exprimés en tant qu’ «étiquettes
de bouteilles vides», mais comme armes rhétoriques pour ou contre un pouvoir
…
Pour conserver un système, les
clichés sont donc des alliés sûrs…indispensables même. C’est ainsi que
l'apprentissage scolaire apporte aux enfants les lots de clichés en cours dans
la société ambiante et consacre les valeurs de l’élite du pays … Lors d’une
visite que j’ai faite en 1972 dans une école d’un village berbère de l'Atlas
marocain, j’ai entendu un écolier à qui le maître avait demandé d’imaginer une
phrase avec le verbe «manger», dire ceci : «Ma sœur qui attend un enfant va
souvent manger de la terre dans la palmeraie». Aucune surprise dans la classe:
c’est que la «géophagie» - le rite qui consiste à capter les forces de la nature
en mangeant de la terre à un endroit sacré – était courante dans la région et
l’école transmet les coutumes locales (selon mes renseignements de 1998, les
sages-femmes, formées par le gouvernement, ont mis fin à cette coutume
anti-hygiénique…) L’idée de géophagie était donc une « étiquette de bouteille
vide», un cliché local. Un médecin d’Agadir, le Dr Le Muet, avait contribué à
dégonfler ce mythe avec sa thèse de doctorat sur la géophagie.
* Dans nos écoles françaises, les
clichés des simplismes inévitables sévissent surtout dans le Primaire mais
diminuent dans le Secondaire pour être dénoncés de plus en plus au niveau
Universitaire …
* Parler à l’aide de «natures
artificielles» ou d’«entités essentialistes», c’est parler comme les dominants,
comme les prêtres …c’est se porter candidat à des fonctions supérieures de
commandement…parfois à des responsabilités de réformateurs. Parler savamment,
c’est en même temps, se distinguer, se faire admirer, se faire classer dans une
hiérarchie supérieure … C’est enclencher autour de soi les réflexes de contagion
admirative, clé de toute réussite.
Les ambitieux trouvent d’emblée les
techniques de mise en valeur … L’air du temps les encourage à taire leurs
faiblesses et à simuler les attitudes prometteuses…La captation charismatique
est devenue un sport international que les médias excellent à encourager : la
publicité triomphe et risque de devenir la réflexe de chacun ! L’école, qui
enseigne l’art des CV narcissiques, est complice.
En résumé, comment détecter les clichés ? Comment
s’en servir ? Comment s’en protéger ?
* Comment se servir de la définition
analogique d’«étiquette de bouteille vide» des clichés ?
* Comment déjouer les pièges que nous
posent nos regards, dominés par notre esprit ?
* Comment déjouer les pièges que nous
posent les paroles, dominées par notre coeur ?
* Comment résister à la fascination
qu’exercent nos idoles ?
* Comment détecter les dangers que
représentent «les hommes et les femmes-clichés» ?
* Comment distinguer la «nature
humaine» de ses multiples «fonctions» quand celles-ci sont déguisées en «natures
artificielles» ?
* Comment profiter de l’«effet
cliché» pour notre promotion ?
* Comment pouvons-nous éviter d’être
surprotégés ?
A présent chaque lecteur est invité à
appliquer ces techniques en choisissant son parcours au milieu des thèmes variés
des chapitres suivants.

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