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L’homme-cliché

Essai de Roland Huckel - Première partie

A partir des techniques de détection de clichés
vers le piège central
 
 
Chapitre 3
 
A surveiller autant que nos yeux : nos oreilles …
A surveiller autant que notre entourage habituel : les hommes-clichés

En réfléchissant aux pièges mentaux des clichés qui nous guettent, j’ai découvert une fonction qui n’a pas encore de nom dans notre langue et qui désigne ceux qui s’évertuent à susciter des émotions fortes chez les gens de leur entourage…Il s’agit d’abord des professionnels du recrutement ou de la mobilisation, civique ou militaire, mais aussi des prédicateurs religieux (clandestins ou officiels), des publicistes, des initiateurs de croisades, mais aussi. Plus discrètement, des agents sont payés pour divulguer une théorie de révolution ou de salut de l’humanité …

* Déjà dans les temps anciens, en Grèce, on embauchait un chœur de «pleureuses» pour donner une ambiance lugubre aux enterrements ! Cette coutume perdure dans le sud de l’Europe …

* Observez les supporters autour et dans les stades sportifs, les fans déguisés, clownesques, bruyants, hurlant, chantant et dansant. Remarquez leur parti pris, les louanges exubérantes en faveur de leur équipe, leur manichéisme théâtral, et vous comprendrez ce qu’est une équipe d’ «émotionneurs» !

Comment appeler autrement celui qui exerce sa fonction en insistant sur les sentiments à susciter : l’espoir et la peur, la sympathie ou l’antipathie, l’amour ou la haine …?

* La vision laïque du monde français de l’Education interdit tout endoctrinement, tout prosélytisme émotionnel. C’est que nous vivons dans une logique d’une société dans laquelle, depuis les lois sur la laïcité de 1901 et 1905, l’Etat et la Religion forment deux autorités distinctes, parallèles. Les deux instances empêchent le triomphe d’une des deux autorités et maintiennent un équilibre pacifique.

Mais de plus en plus nous avons aujourd’hui à nous habituer aux regards et aux paroles, émis par des autorités qui prétendent diriger l’Etat et la Religion en même temps. Venus principalement d’Afrique, d’Asie, d'Amérique du Sud, naturalisés français, ces citoyens ont beaucoup de peine à comprendre nos coutumes, notre indifférence laïque aux autres «visions du monde». Ils se réfugient alors dans un espace familial ou communautaire, dans lequel tous les regards se comprennent et convergent vers le haut, vers le patriarche, la matriarche, le gourou ou Dieu. L’oralité domine encore dans ces populations, souvent tribales, dans le respect des traditions qui, faute de textes écrits, comptent sur les oreilles et les cœurs pour perdurer.

Saint Exupéry était trop optimiste : on voit souvent très mal avec son cœur, on voit les fantasmes, sortis de nos cerveaux, plutôt que la réalité. On voit ce qu’on rêve ou ce qu’on craint de voir. Bref, les personnes et les groupes qui se fient aux spectacles observés et qui croient en leurs pressentiments, en leur intime conviction, sont victimes des émotionneurs publics. Pis : ils se comportent eux-mêmes en émotionneurs de leur entourage humain …

* Ce que nous avons vécu, les «Malgré Nous», c’était la situation des individus dans des Etats, l’hitlérien et le stalinien, dans lesquels les dirigeants se prenaient pour des sauveurs de l’humanité et lançaient alors une armée de propagandistes dans le pays : ils nous promettaient une vie glorieuse pour un empire d’au moins mille ans, «für das tausendjährige Reich» selon Hitler; «pour les lendemains qui chantent» dans le rêve soviétique.

 Devenus de véritables gourous, ces maîtres manipulateurs multipliaient les grands discours dithyrambiques pour nos oreilles, en même temps qu’ils nous dressaient les regards en les dirigeant vers le sommet d’une pyramide hiérarchique, où l’image de Dieu s’estompait au profit de celle du «Führer» ou du «Père du Peuple»!

* Actuellement la fonction d’émotionnement est devenue une industrie florissante et enrichit les artistes et les champions ... Mais elle aide surtout les leaders, syndicaux, religieux et politiques, à faire triompher leurs thèses.

* L’émotionneur n’est pas uniquement au service des ébahis, gloussant de plaisir à la vue d’une belle œuvre ou d’une belle plante. Il peut devenir sulfureux, déchaîné contre une entreprise. Le temps des courtisaneries élégantes est dépassé. Le temps des vitupérations cyniques est là. Selon le journaliste Eric Dupin, nous sommes tous devenus «Une société de chiens»20, de chiens, réduits aux plus bas instincts de faim, de territoire et de propriété : le cynisme n’est plus un vice, mais la seule recette de survie et ce n’est plus l'apanage des puissants mais c’est aussi le secret du citoyen lambda, devenu tricheur professionnel par nécessité ! Le «système D» permet de plus en plus à beaucoup de chômeurs de survivre, aux riches de faire la chasse aux niches fiscales ou aux paradis fiscaux ! «Quand tout le monde triche, bien sot est celui qui demeure honnête … Il est pris pour un crétin !» S’ajoute à ce malheur culturel le fait, constatable par tout français, que de plus en plus, on n’obtient rien si l’on ne râle pas au guichet : le rouspéteur est roi !

C’est que, selon Valéry Giscard d’Estaing, dans un récent numéro de l’Express, «La culture de l’admiration a disparu de nos jours». C’est vrai que nous n’étions pas nombreux à approuver la Constitution Européenne qu’il avait rédigée. Les «Guignols de l‘info» jouent avec succès, mais sans pitié, en se moquant de tous et de toutes. Je me souviens de la tactique anti-admiration que mon père m’avait inculquée face aux personnages imposants de la politique ou de la religion : les imaginer en chemise de nuit !

* Le cocktail émotionneur + journaliste, voilà les exploits des uns et les scandales des autres, étalés sur la place publique. C’est que les lecteurs les plus nombreux aiment qu’on les prenne aux tripes, qu’on les fasse rire ou pleurer … pourvu qu’on ne les ennuie pas.

* Diderot, dans son «Encyclopédie»21 avait prévu ce danger : pour lui «l’émotivité est une singerie des organes». Schopenhauer, dans son œuvre célèbre22, est plus catégorique encore; pour lui nos émotions, d’amour ou de haine, n’ont qu’un but : que chaque Julien trouve sa Juliette …

L’invasion des églises par les bruyants gospels insiste sur l’émotionnement pour attirer de nouveau la foule devant l’autel.

* Les psychologues ont analysé les émotions sous tous les angles : ils nous mettent en garde contre une culture, fondée sur l’émotion ! Comme nous sommes actuellement drogués d’admiration pour les stars, nous n'avons plus l’oreille pour tenir compte des conseils de sagesse. Nous sommes soumis à la tyrannie des émotions … que nous recherchons souvent volontairement.

* Plus subtil est l’écrivain Philippe Muray qui nous a quittés en 2006. Dans son livre «L’empire du bien»23, il pourfend la «bonne pensée» et la «bonne conscience» des «gens de bien», prompts à rejeter «le principe de contestation». Pour lui, «le sens critique est anti-moderne» ! «Nous n’avons pas besoin de sociologues mais de démonologues, de spécialistes de la tentation …» J’ajouterai : nous avons besoin de spécialistes de la manipulation mentale …

Les spécialistes de la tentation savent aussi démasquer les émotionneurs professionnels et surtout les manipulateurs, politiques et religieux ! Danger non conscient : le principe de la liberté universelle fait triompher la pensée dominante que nous sommes incapables de distinguer et de remettre en question !

* Ma conclusion dans l’étude des manipulations publiques : si les sectes arrivent à prospérer en trompant des millions de personnes dans le monde, c’est grâce au silence indifférent de millions de «gens de bien» qui, par principe, ne se mêlent pas des affaires des autres… au nom de la liberté de croyance. Selon Philippe Muray, ce comportement de scrupule et de bonne conscience produit le climat de non ingérence publique aux délits de quelques meneurs, qui eux n’ont aucun scrupule à s’enrichir par l’exploitation de la crédulité générale Le champ de bataille des charlatans ne comporte donc qu’un seul camp réel. L’opposition n’est que symbolique parce que les gens honnêtes ne veulent pas se salir les mains en rencontrant de sales tricheurs.

Les gens de bien – souvent d’éminents professeurs - ignorent donc qu’ils sont les complices objectifs des gourous et des charlatans …

Pendant que nos yeux piégeaient nos esprits dans les écrits,
nos oreilles piégeaient nos cœurs lors des conversations et lors des meetings …

Pratiquement le nazisme et le stalinisme étaient sur le point de fonctionner comme les uniques recettes de salut pour les tribus, arienne et soviétique, et avaient déjà créé sur terre un paradis pour les élus et un enfer pour les résistants ! Ils honoraient leurs martyrs à grand bruit et dressaient les regards des enfants à se braquer sur la gloire des grands prêtres du régime …

* Partout, dans les Religions comme dans les Etats, travaillent des émotionneurs, qui nous poussent par leurs fonctions de ministres, de prêtres ou de moniteurs à braquer les regards et les oreilles vers l’image des grands chefs : ils se présentent comme les haut-parleurs de l’Etat, de l’humanité, du destin ou de Dieu ! 

Et la foule, il faut le confesser, adore cela, vibrer de colère ou de peur, chanter en l’honneur des Grands du monde. Mais pour éviter les pièges du langage, il faut l’étudier et l’analyser à froid …

* Même en démocratie, mettre la foule en délire est un jeu facile : il s’apprend d’ailleurs de plus en plus grâce aux spécialistes de la «déprogrammation» ou du «coaching», payés très cher pour nous convertir à une nouveau regard du monde, à une nouvelle écoute des événements, à une nouvelle «Weltanschauung» ou au moins à une nouvelle attitude, plus performante !

* Les émotionneurs ont du succès principalement dans les structures charismatiques, comme par exemple dans l’armée, dans une église… Il s’agit de chanter la gloire d’un général ou d’un cardinal, d’un champion sportif ou d’un artiste, d’un saint local … du Président de la République ou d’un Roi. Ou encore, un futur leader cherche des supporters; un gourou commence à rassembler des fidèles. La plupart du temps, il s’agit de mobiliser les troupes contre les voisins agressifs, contre les hérétiques, contre les indifférents !

* Ces orateurs fervents jouent aussi un rôle indispensable dans les structures tribales (ou familiales ou patriarcales) pour maintenir le prestige du Caïd ou pour montrer la traîtrise des ennemis auprès de la population … Là où règnent encore les traditions, les structures sentimentales d’admiration de l’élite sont inévitables car la foule, en général illettrée et sous-informée, se masse derrière un personnage «lettré» dont le rayon de prestige ne dépasse pas en général quelques kilomètres. C’est dire que dans des pays comme l'Afghanistan ou le Mali, on trouve des centaines de ces lettrés, des émotionneurs bien exercés, dont beaucoup finissent en  « Seigneurs de Guerre» !

* La fonction d’«émotionnement» est indispensable aussi dans les groupes qui se prennent pour des théocraties, directement commandées par leur Dieu. Comme petit catholique, c’est l’idée que je me faisais de mon Eglise, voix directe de Dieu. J’étais fier et rassuré d’appartenir à une société dont le chef était Dieu lui-même. Toutes mes fibres résonnaient en moi quand j’écoutais les sermons, très sentimentaux, des curés ou, mieux, des capucins qui venaient prêcher les retraites annuelles de la paroisse : mon imagination essayait de comprendre les supplices de l’enfer ou les délices du paradis !

La pire des structures est celle que j’ai observée et subie en Allemagne puis en Russie entre 39 et 45. On l'appelle «totalitaire» à présent, au sens que lui a donné Hannah Arendt, dans son analyse du totalitarisme 24, en insistant sur la mobilisation des masses par la terreur et la délation. Atomisés, les individus étaient ainsi isolés, tous méfiants envers les voisins, même envers les membres de la famille : privés de repères de comparaisons et de critiques, ils subissaient de plein fouet la propagande officielle du Parti Unique, dirigée par le Dictateur, Hitler ou Staline. Les deux totalitarismes, nazi et soviétique, étaient bien différents mais ils avaient en commun les méthodes de coercition. Les deux voulaient remodeler la société en exterminant tous les opposants grâce à leur police secrète, après avoir pris les monopoles des moyens de communication et des moyens de violences (on pense aux sinistres camps). Personne ne pouvait plus avoir de vie privée non contrôlée ! Dans les «autocritiques publiques», spécialités russes, le pouvoir arrivait à faire avouer à ses victimes des crimes non commis !

Pour les populations, prises ainsi en otage, ces régimes étaient tous deux des «terrorismes d’Etat» !

* Ce que les théoriciens du totalitarisme n’ont pas beaucoup mentionné, c’est que la puissance des régimes totalitaires n’existerait pas sans les discours passionnés des prédicateurs ou des ministres. Les émotions à susciter concernent les grands espoirs de la nation (dans un sauveur, Hitler ou Staline jadis) ou les grandes peurs d’une civilisation (peur des puissances nucléaires ou peur de n’avoir pas encore de puissance nucléaire, peur récurrente de la fin du monde ou encore peur du péril jaune !). Des discours de plusieurs heures, comme ceux de Hitler ou de Goebbels jadis, aujourd’hui de Fidel Castro, essaient d’influencer la population en la secouant par de fortes émotions … !

* Dans ces sortes de groupes j’étais effrayé de constater qu’il n’y a nulle place pour les sentiments personnels des individus «d’en bas» : détresse d’une mère, réclamation d’un gradé de l’armée (comme dans le cas de Soljenitsyne), résignation et colère silencieuse des pauvres, désespoir des infirmes et des orphelins …

Principe des totalitarismes : une seule recette de bonheur étant imposée, celui qui ne l’accepte pas ne la mérite pas et doit donc être éliminé …

* A l’avance les leaders totalitaires acceptent l’idée de faire beaucoup de victimes : les charges sacrificielles de ces groupes sont puissantes ! La Cause mérite qu’on sacrifie pour elle des individus récalcitrants, même des groupes entiers (comme les Kurdes, gazés en Irak sous Saddam Hussein …) !

* La beauté littéraire des discours n’est pas en cause ici, j’y suis très sensible. Comment ne pas admirer les orateurs grecs et romains ! J’ai longtemps lu et relu Cicéron mais aussi Bossuet, je ne m’en lassais pas. Il faut bien avouer aussi que notre sensibilité à cette beauté est très manipulable.

Nous avons tous l’impression que ce qui est bien dit peut difficilement être faux !

Le fait, presque toujours oublié, est que deux beaux discours peuvent véhiculer deux messages complè- tement différents, dont l’un au moins est mensonger et insidieux !

* Un chaleureux climat autour de nous est aussi indispensable que la température de notre corps : notre joie de vivre, notre survie même, en dépendent. Les émotionneurs travaillent avec cet impératif écologique en excitant notre sentimentalité, tout comme le font instinctivement tous ceux qui se sentent responsables d’un groupe en temps de crise. En assurant une bonne entente des relations humaines par des paroles cordiales, par des chants, par des «gospels» irrésistibles, par des coupes de champagne … la plupart des leaders s'assurent un succès durable et la fidélité des membres du club.

Mais les maîtres ès manipulations abusent de cette opportunité pour endoctriner leurs fidèles : ils gagnent sur tous les plans.

Attention donc ! L’émotionnement haineux nous procure une mauvaise fièvre, nous pousse à répondre sur le même registre. Par l’emballement mimétique, les effets pervers peuvent être mortels !

Que signifie ce mécanisme universel qui pousse des hommes à influencer les choix de leur entourage, à faire pleurer puis rire les personnes, à les faire hurler de colère ?

L’Allemagne a adopté la structure totalitaire dès le début de ses difficultés de guerre en déclarant «den totalen Krieg», la guerre totale. Entreprise impossible, je viens de le montrer, sans l’intervention constante d'émotionneurs professionnels !

* D’après les enquêtes, menées durant l’horreur nazie, par le professeur d’université allemand Victor Klemperer, qui a tenu un journal intime, la langue du III ème Reich a fonctionné comme une arme de guerre (par le service de Propagande du Dr Goebbels, dont on publie en 2006 les discours et les écrits en plusieurs tomes), mais aussi comme instrument d’aliénation (par les mensonges officiels et les interdits d’écouter les radios étrangères), bref comme une camisole de force, imposée à la population et à l’armée … Cette langue était surveillée policièrement et les contrevenants risquaient l’internement dans un camp … Victor Klemperer a noté les termes les plus caractéristiques de la rhétorique nazie, c’est-à-dire les clichés lancés par les dirigeants («Volk ohne Raum» par exemple, «peuple privé d’espace») !

La méthode qui consiste à montrer à quelqu’un qu’il est frustré d’un droit est vraiment efficace en suscitant une colère mobilisatrice : c’est une excellente stratégie d’émotionnement.

* J’ai eu l’occasion, comme prisonnier de guerre en Russie, d’observer aussi le fonctionnement de la langue de bois comme une arme… Tout ce que dit Victor Klemperer de son pays en guerre est valable aussi pour l’Union Soviétique, avec des variantes (comme les tortures nécessaires à l’obtention de l'«aveu» de crimes non commis).

* A l’intérieur de la pyramide hiérarchique, l’élan de mobilisation aux sacrifices – la décision des soldats de tuer de leur propre initiative tous ceux qui s’opposaient à la victoire collective tout en prenant eux-mêmes tous les risques – a été accéléré par l’idolâtrie croissante de la foule pour le Führer. Celui-ci tenait des propos de plus en plus pathétiques, qui créaient alors un climat de haine croissante envers les clichés ennemis, russes, français, anglais ou américains ! Voilà peut-être un des facteurs qui explique l’attitude monstrueuse des exécutants quotidiens du contrat d’extermination totale de la population juive !

* Mais attention : dans les structures démocratiques, en dehors des crises et des périodes électorales, plutôt charismatiques, les émotionneurs sont rares ou encore ils ont peu de résonances. Les chefs élus travaillent ou luttent selon le programme annoncé au milieu de petits groupes d’opposants qui ne ménagent pas leurs critiques au moindre écart ! Ils savent qu’ils disposent seulement de cinq ou sept années : c’est insuffisant pour devenir des idoles !

* Le modèle suisse actuel, si mes renseignements sont exacts, correspond le mieux à cette description d’un pays qui fonctionne avec peu de fièvre rhétorique et de campagnes partisanes. Le culte de la personnalité n'y est pas en vogue ! Le dirigeant suprême ne cherche pas la gloire mondiale; c’est à peine si son nom est connu en-dehors des frontières.

* Les artistes, poètes, chanteurs, etc. sont de merveilleux émotionneurs dont je ne voudrais pas me priver. Tant qu’ils restent dans le registre de la vie intime et des sentiments individuels, ils sont indispensables à notre équilibre : je vibre aux chants d’un Aznavour, d’une Nana Mouskouri … J’écoute le Largo de Haendel à la flûte de paon tout en écrivant ici …

* La plupart des parents jouent sur ce registre de l’émotion pour sensibiliser efficacement les enfants à leur modèle: il n’y pas d’éducation si l’on ne suscite pas des espoirs et des peurs, des joies et des colères…Chacun de nous en a fait l’expérience. C’est tellement courant que personne ne se méfie plus. Et pourtant, les excès sont terribles parce qu’ils dramatisent les situations et favorisent ainsi la survenue de violences, de crimes et de guerres !

* Par contre les poètes, partisans ou sectaires, qui veulent influencer nos choix, politiques ou religieux (comme par exemple par le chant de la «Marseillaise») en semant la haine contre un ennemi à abattre, rentrent dans la catégorie des gens à éviter, des pollueurs de nos yeux et de nos oreilles, de nos esprits et de nos cœurs !

Le chant de la gauche, l’émouvante «Internationale», crie cette menace : «Les Rois nous soûlaient de fumées – Paix entre nous, guerre aux tyrans ! – Appliquons la grève aux armées, - Crosses en l’air et rompons les rangs ! -S’ils s’obstinent, ces cannibales – A faire de nous des héros, - Ils sauront bientôt que nos balles – Sont pour nos propres généraux.».

Chantés au XXI ème siècle, ces deux hymnes au souffle anarchiste ont été sublimés en gentils chants, patriotiques ou partisans, et représentent, non le message explicite des paroles, mais le panache implicite de leur mélodie inoubliable ! On compte aujourd’hui, non sur le message des mots violents, mais plutôt sur l'impact émotionnel dans les cœurs des membres du Parti. Pour Régis Debray, ces deux hymnes ont un caractère religieux 25.

Ces deux chants montrent que les grains du chapelet de la langue de bois sont les clichés.

Voici ce que j’écrivais en 2001 dans mon récit de guerre «Un billet entre les orteils»26. Après deux années, vécues comme incorporé de force dans la Wehrmacht et treize mois de captivité, passée dans des camps russes, je me trouvais dans le train des libérés en Août 1945.

«A Francfort-sur-Oder, nous fûmes accueillis par les officiers anglais et leur excellent service social. Ils nous saluèrent en tant que français avec la Marseillaise, que nous n’avions plus entendue depuis septembre 1941: je pleurais mais je n’étais pas le seul … Même si j’ai horreur de son texte sadique, le symbole de la Marseillaise, ç’était pour nous tous le symbole de la liberté à la française, celle que nous aimions …»

Nos yeux et nos oreilles perdent leur pouvoir d’objectivité face aux clichés désignant des idoles

Lors de mes voyages, j’ai été surpris par le fait qu’une personne peut être admirée dans un pays tout en étant rejetée dans le pays voisin. Actuellement, presque tous les jours, des candidats au suicide se tuent de façon spectaculaire en faisant le plus de victimes possibles autour d’eux. Fêtés comme des héros, jadis par les Japonais, à présent par les Palestiniens, les Irakiens ou les Tchétchènes, ils sont perçus par les groupes victimes comme des criminels, des fous ou des traîtres !

* Pour nous, les Alsaciens, les Mosellans et les «Malgré Nous» en particulier, Hitler était vu comme un criminel, un terroriste d’Etat, ne respectant pas les conventions internationales qui interdisaient l’annexion de fait de notre province française autant que l’incorporation de force de citoyens français dans son armée. 

En passant le Rhin, en discutant avec les gens, j’ai remarqué que, bien au contraire, Hitler était vu comme un sauveur qu’on invoque tous les jours par des «Heil Hitler». La population trouvait génial son geste de nous conférer la nationalité allemande, que nous n’avions nullement demandée, dès le premier jour où nous revêtions l’uniforme de la Wehrmacht.

* Souvent d’ailleurs, en me promenant le long du Rhin, j’observais le paysage allemand en face et je me demandais comment la fiction géographique des frontières arrivait à me faire voir le «sol français» de mon côté et le «sol allemand» en face, alors qu’aucune différence n’est perceptible ! Ce n’est finalement qu’une convention administrative qui baptise ainsi chaque pays de noms différents. Quand cette convention n’est plus acceptée comme ce fut le cas en 1870 puis en 1914 pour l’Alsace-Lorraine, et enfin en 1940, c’est très grave, c’est la guerre. Des gens sont prêts à mourir- et donc à tuer - pour conserver ou modifier ces conventions politiques, très artificielles.

* Nous devenons tous illusionnistes et émotionneurs en parlant des frontières de notre pays, de notre chère «patrie» ! En Allemagne, le mot «Heimat» irradiait le discours nazi de chaudes connotations narcissiques : on y chantait «Deutschland, Deutschland über alles … auf der Welt …» (Allemagne…par dessus tout dans le monde). Dans la mentalité actuelle des jeunes Français par contre, très blasés, le mot «patrie» perd de plus en plus ses significations sentimentales et  finit par fonctionner en cliché ironique.

*  Ma perplexité augmentait quand, dès le début de la guerre, des amis alsaciens faisaient le virage et, contrairement à la plupart d’entre nous, se disaient «nazis». Un voisin du 24, Boulevard Leblois, où habitaient mes parents à Strasbourg, s’était présenté un jour à nous en bottes et uniformes kaki du parti national-socialiste pour nous informer qu’«il avait été chargé de nous aider aimablement dans nos rapports avec les autorités», en tant que «Blockleiter» de la maison (d’une vingtaine de locataires). Nous avons compris qu’il était surtout chargé de nous surveiller et de détecter parmi nous les ennemis de Hitler, de les dénoncer aux autorités. Tous nous avons été assez prudents pour ne pas nous dévoiler ouvertement hostiles au régime en place : on observait  en silence les événements en attendant l’issue de la guerre, que nous n’imaginions que catastrophique pour les hitlériens !

Ce voisin voyait Hitler en général vainqueur, en «héros du siècle» : il trouvait les discours qu’il entendait à la radio, aux grands rassemblements du parti nazi, extraordinaires et prophétiques !

* Pourquoi mes yeux et mes oreilles percevaient-ils au contraire le Führer comme un escroc, un dangereux mythomane ?

Des fantasmes viennent-ils s’interposer entre nos organes d’observation et la réalité, et nous faire percevoir des  personnages différents, héros pour les uns,  traîtres pour les autres ?

C’est probable même si le terme de fantasme est discutable. Un processus, c’est sûr, brouille nos perceptions, les pollue en déformant le résultat sensoriel selon nos peurs et nos espoirs, nous privant de toute objectivité.

C’est le cas avec les clichés, tellement répétitifs que leur image s’incruste en nous. A force d’entendre notre entourage et  la presse s’esclaffer d’admiration devant l’image du Maréchal Pétain et plus tard devant celle du Général de Gaulle, ces images changeaient de nature et passaient d’une représentation de la réalité photographique à l’observation d’un scénario, triomphal ou honteux ! Pour nous, Alsaciens et Mosellans, le prestigieux Maréchal Pétain, figure paternelle, a commencé par représenter le nouveau chef de la France vaincue puis, par sa collaboration tolérante avec Hitler, a fini par ressembler à «l’image d’un traître», responsable de nos malheurs de Malgré – Nous !

* Un cliché n’est donc pas irréversible, il peut se modifier au gré des événements et se muer en l’image inverse de la première.

Les clichés sont d’abord créés par l’admiration ou le mépris : ce sont les plus nombreux. Quelques fans sont à l’œuvre, des concurrents aussi. Les surnoms, gentils ou moqueurs, désignent les personnages en train de devenir publics.

Puis les stéréotypes se figent et accompagnent la montée des prestiges ou l’oubli de l’idole en déclin. Les foules se déplacent pour applaudir les héros du jour, les artistes en vue, les nouveaux chefs charismatiques.

* Et ceux-ci font tout pour devenir des «clichés vivants», pour être interviewés par les médias, un ou une «socialiste présidentiable», un «ministre de droite», un «souverainiste triomphant» : leurs tournées électorales à travers le pays, leurs visites des marchés, leurs autocars publicitaires avec de gros haut parleurs … sculptent les statues des futurs leaders des partis en «hommes - clichés» …

Enfin les médias ajoutent leur puissance à l‘adoration de la vedette et en font une star ou une idole, officialisant les sobriquets correspondants … jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle génération d’acteurs de la vie publique.

* Résiste le mieux à l’usure, le cliché sublime d’un héros ou le cliché honteux d’un traître. Voilà pourquoi Hitler et Staline ont toujours encore des fidèles un demi siècle après leurs forfaits; leurs admirateurs défilent encore de nos jours dans les rues de Berlin et de Moscou ! Les deux ex-idoles ont aussi toujours leurs adversaires irréductibles.

Mao Tsé Toung est aujourd’hui démystifié par des chercheurs universitaires, mais le petit peuple voue un véritable culte au Grand Timonier, mort il y a trente ans; il préfère conserver une image d’Epinal du dictateur féroce, responsable de la mort de 70 millions de Chinois. Dans les maisons, son poster aux couleurs de limonade trône au-dessus de l’autel, dédié aux Ancêtres …

Voilà pourquoi les procès faits à d’anciennes idoles sont tellement difficiles à mener. On le voit avec le Général chilien Augusto Pinochet qui bénéficiait de beaucoup d’amis fidèles mais qui était aussi systéma- tiquement remis en accusation par ses victimes : il s’est éteint en 2007, impuni et sans avoir émis un remords.

Les «hommes-clichés» ne sont pas des idoles,
mais les acteurs de la scène que nous contemplons devant nous

* Au milieu d’une foule anonyme, nous distinguons les uniformes des policiers de ceux des curés ou des pasteurs…Nous distinguons les personnes connues, parents, amis ou confrères, des nombreux étrangers. Partout nous repérons, au milieu des anonymes, des «hommes-clichés», sur l’apparition desquels nous collons mentalement des étiquettes : une bourgeoise, un senior, une lycéenne, un africain, un clochard, un ramoneur …

* Nous jouons souvent ce rôle d’hommes ou de femmes-clichés chaque fois que nous voulons échapper à l'insignifiance des foules et que nous jouons un rôle bien visible sur la scène d’un trottoir, d’un restaurant, d'un magasin ou d’un rassemblement … C’est le cas aussi chaque fois que nous montrons ostensiblement notre profession - ou n’importe quelle fonction ou n’importe quel talent – par nécessité ou pour nous valoriser. Si nous nous exhibons en groupe, comme dans les manifestations, comme dans les réunions de hippies … nous jouons les rôles de clones.

* Les scènes des hommes-clichés, voilà le champ de tir de nos armes racistes : de nos détournements de regards, de nos propos méprisants et ironiques, mais aussi de nos pulsions meurtrières …!

* Dans ce jeu de rôles, très humain et universel, nous cachons le graal de notre commune nature. Voilà notre hypocrisie existentielle : nous croyons sauver ce qu’il y a de valeur intangible en nous en l’occultant pudi- quement. Ce comportement est une stratégie mensongère aux conséquences qui forment la tragi-comédie de nos vies.

 

   

 

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