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L’homme-cliché

Essai de Roland Huckel - Première partie

A partir des techniques de détection de clichés
vers le piège central
 
 
Chapitre 2

Notre regard nous trompe-t-il une fois sur deux ?

Voici d’abord le contexte historique dans lequel se situent mes expériences et mes récits.

Durant la dernière guerre mondiale, cent quarante mille jeunes Alsaciens et Mosellans ont été incorporés de force dans la Wehrmacht. Les démarches du Maréchal Pétain étaient trop frileuses pour éviter cette catastrophe. Ces jeunes se sentaient français et n’ont accepté l’uniforme allemand que sous la pression d’un terrible dilemme : ou bien obéir à la convocation et prendre de gros risques militaires ou bien résister aux ordres reçus et rejoindre la «France de l’Intérieur», au risque de voir les parents transférés brutalement dans une province allemande éloignée !

Mon frère aîné, Charles, et moi, nous avons choisi de ménager nos parents en prenant tous les risques de la guerre sur nous. Nous avons eu la chance, lui et moi, de revenir de cette sale guerre sains et saufs.

En janvier 1943, je suis donc devenu un «Malgré Nous».

Le «Malgré Nous» se savait double, tel un hologramme vivant : intérieurement, un français, ennemi de l'Allemagne nazie, extérieurement, un soldat de l’Armée de cette Allemagne honnie. Il y a eu des «Malgré Nous» luxembourgeois, polonais, hongrois, etc. Un faible pourcentage (2% peut-être) des 130'000 d’entre nous, se disait ennemi du communisme mondial et a choisi de se battre avec Hitler contre Staline. Le Pape Benoît XVI, allemand de naissance, déplore n’avoir pu éviter d’être embrigadé dans la «Jeunesse hitlérienne» durant la guerre !

Les partisans Polonais et les soldats Russes qui me croisaient, voyaient un soldat de la Wehrmacht. Dans le collimateur de leur fusil, ils reproduisaient donc un cliché de soldat allemand non d’une personne française que j’étais en réalité.

Ma peur était de mourir dans cet uniforme vert de gris et d’être enterré dans un cimetière allemand des soldats du Reich, morts sur le champ d’honneur «für Führer und Vaterland» ! Solution irrémédiable mais insupportable. Le but caché de tout «Malgré Nous», comme le mien, était donc de s’extraire le plus vite possible de l’uniforme honni, soit en étant fait prisonnier lors d’une bataille soit, mieux encore, en désertant dès que possible ...

Ce que je fis en juillet 1944 en m’évadant en direction des troupes de l’Armée Rouge lors du retrait des troupes allemandes dans la plaine du Dnieper. La difficulté principale de cette aventure en vue de changer d’identité visible était grande. Pour faire comprendre aux paysans et partisans russes qui se cachaient dans un abri, creusé au milieu du village Stavek, que je n’étais pas un soldat allemand malgré les apparences, j’ai jeté mon fusil par terre en criant une phrase russe que j’avais apprise par cœur :

«Je ne suis pas un Allemand, je suis un Français».

Prudemment ils m’ont invité à m’approcher et à rentrer dans leur cachette : j’ai pu m’expliquer avec le peu de russe que j’avais appris et nous avons fraternisé.

Le cliché maudit était enfin brisé !

C’était plus difficile de convaincre les officiers russes qui me cueillirent le lendemain : ils m’ont fait interroger par l’un des leurs qui parlait bien le français. J’ai pu montrer la «Carte de rapatrié» que je tenais cachée dans la doublure de ma veste, celle qui m’avait été établie au départ de la Dordogne où j’étais réfugié en 1940. Elle comportait une bande avec les couleurs françaises, bleu, blanc, rouge, et valait comme carte d’identité. Ouf! Je fus reconnu français. En cette qualité, je me suis retrouvé en mai 1945 dans le camp de rassemblement des Français à Tambov.

Des deux côtés du Rhin, dès la proclamation de l’armistice, commencèrent les chasses aux collaborateurs, aux femmes compromises … C’était la «fameuse épuration en Alsace»12, décrite avec précision par Jean- Laurent Vonau. Il y eut des exécutions, des internements, des suppressions de pensions, des mesures d'éloignement, des peines de travaux forcés … Chez nos voisins, on parlait de «dénazification» avec des milliers de victimes.

* Quand, après la guerre, fin 1951, étudiant à la faculté de psychologie, j’ai eu l’occasion de discuter entre amis sur le pouvoir, surtout autour d’un livre de Bertrand de Jouvenel, j’ai sursauté en entendant cette phrase qui voulait résumer le débat :

«On ne tue pas un homme, mais un cliché»

Je me sentais comme une caricature vivante, radiographiée par cette pensée. Le professeur qui dirigeait les débats, m’a demandé de présenter un exposé aux étudiants sur cette citation, en tant qu’unique ancien combattant présent.

J’ai précisé d’emblée qu’il s’agissait là d’une généralisation hâtive mais qui décrivait parfaitement le Malgré Nous, catégorie somme toute rare dans les armées.

Les armées, comme toutes les institutions, sont menacées d’être trahies par leur terminologie spécialisée. Le langage militaire est très simplificateur et très manichéen et par là risque de générer des séries de clichés. (J'ai déjà signalé plus haut les inévitables clichés de «héros» de «traîtres» après les batailles !). Ce langage a surtout tendance à devenir diplomatique, à déguiser les événements selon les nécessités stratégiques - parlant de réajustement de frontières pour parler d’un échec militaire par exemple !

Ce langage établit d’abord une fiche signalétique de l’ennemi à combattre. Il dresse les soldats à viser un type d’ennemi, un stéréotype plutôt («das Feindbild» pour les allemands), et cela sans état d’âme. C’est le rôle des officiers de veiller à l’exécution des tirs, ordonnés par le Quartier Général, et de créer préalablement le réflexe d’agression contre l’ennemi désigné. Durant l’instruction militaire que j’ai subie en Prusse Orientale, les stands de tir nous proposaient des cibles en carton représentant des soldats russes.

C’est ainsi qu’on piégeait nos regards : nos yeux étaient dressés à voir un russe comme un «Untermensch» (le sous-homme se saoulait de vodka un jour sur deux, nous racontaient les caporaux allemands), un dégénéré, donc un ennemi à abattre.

Il fallait faire attention à ce qu’on disait car toutes les situations de violence deviennent dualistes : en Russie, qui était pour Hitler était contre Staline et vice versa … J’avais des frissons quand j’entendais les troupes SS chanter : «Aujourd’hui l’Allemagne est à nous et demain le monde entier» !

 Ma situation de «Malgré Nous» m’avait sensibilisé à la différence entre le cliché d’ennemi et la réalité charnelle de la personne en uniforme: je pouvais dissocier nettement l’image artificielle des uniformes russes de la personne en chair et en os cachée derrière ces tissus. N’avais-je pas au bout de mon fusil un père de famille, un fils unique, un ouvrier, un étudiant, un artiste, un poète, un paysan ou un séminariste ?

Je me savais un mauvais soldat car je n’arrêtais pas de me poser des questions à propos des événements de la guerre ! Finalement, j’étais devenu hostile à toute tentation de jouer un rôle admirable dans la Wehrmacht, à toute envie d’être cité comme exemple par le commandant, à toute acquisition d’une auréole de gloire posthume. Cependant je ne pouvais pas empêcher le «Oberleutnant und Kompanie Führer, Heckel» de mon régiment, stationné en Russie, de me nommer solennellement «Obergefreiter» (caporal chef), pour me récompenser d’avoir brossé son portrait; j’en avais honte silencieusement. Bref, j’étais un antihéros de circonstance.

* Maintenant je le sais : pendant les guerres et lors de tous les conflits, nous devenons tous, soit des amis, soit des ennemis, bref de bons ou de mauvais hommes-clichés !

Comme ma mère m’attendait à Strasbourg, des milliers de mères russes attendaient anxieusement le retour de leurs fils mobilisés. Ces hommes, devant moi dans les tranchées, braquaient leurs armes contre les allemands, mais aussi contre moi, le faux allemand mais vrai français.

Bref, je refusais d’être un cliché de soldat de la Wehrmacht. Il me fallait le plus vite possible modifier cette situation ambiguë, chercher le bon moment, le lieu et les circonstances les plus propices à ma désertion. Je ne pensais plus qu’à ce plan de sortie du mauvais cliché.

«L’effet cliché» n’épargne pas les philosophes

* Après la guerre, par contre, j’ai été peiné en entendant des gens des départements de l’«Intérieur» utiliser des clichés infamants à l’égard des Alsaciens et Mosellans et de leurs «Malgré Nous». Nous aurions été des «nazis» ou des «collabos» et on cite des noms d’Alsaciens qui s’étaient portés volontaires aux côtés des nazis !

Quelle ignorance des faits historiques pouvait produire un tel déferlement d’injures sur nous, qui avions mis notre vie en jeu pour rester français : plus de trente mille d’entre nous n’ont pas survécu à cette épreuve ! Quelle autre preuve fallait-il apporter à nos contemporains lointains pour rétablir la vérité : notre attachement à la France ?

J’ai rencontré des volontaires : ils étaient tout aussi attachés à la France que nous, mais ils estimaient stratégiquement qu’il fallait aider Hitler à abattre Staline et ainsi protéger notre France du communisme. J’ai aussi entendu un volontaire souhaiter la victoire des nazis afin qu’enfin règne l’«ordre» en Alsace ! Mais ces volontaires ne représentaient que quelques pourcents des 130'000 incorporés de force par racket sur le sort des parents.

Il y avait bien plus de résistants alsaciens et mosellans à l’annexion nazie. A tel point que les occupants ont dû construire un centre de rééducation des fortes têtes à Schirmeck, dirigé par le sinistre Buck. Cela ne suffisant pas, les résistants régionaux  ont été envoyés dans le camp d’internement et d’extermination au Struthof. !

* Après les guerres, il est facile de donner des leçons d’héroïsme aux victimes et de leur dire ce qu’il aurait  fallu faire et ne pas faire !

Problème supplémentaire : le procès de douze «Malgré Nous» dans les années 50 à Bordeaux a remis dans les mémoires les atroces massacres des troupes de SS à Oradour sur Glane et a apporté des arguments à nos  détracteurs de mauvaise foi …

* Encore en 2002, dans la presse parisienne «Le Monde»13, un philosophe français, André Glucksmann, nous a traités d’«extrémistes kamikazes» au mépris des réalités historiques : ce penseur est-il victime de la liste des clichés qu’il s’est fabriquée dans sa tête ? Ces attributs nous paraissent inacceptables et sonnent comme des injures. En quoi sommes-nous des «extrémistes» ou des «kamikazes», nous les victimes du nazisme ? Il ajoute une autre erreur : «Les malgré eux … ont été blanchis par la préférence nationale en 1945 … excusés d’office ». Quelle faute avons-nous commise pour avoir besoin d’être excusés ?

Voilà un abus de clichés et de voyelles sonores, comme «collabos» ou «kamikazes» ! Je constate que les philosophes, surtout s’ils sont en même temps auteurs d’articles de journaux, ne résistent pas plus que d’autres à la tentation de cacher parfois le creux de leurs pensées  par la musique de mots trompettes ou par l'éclat de comparaisons inattendues …

* Le poète Alsacien, André Weckmann, lui-même ancien incorporé de force et évadé, regrette dans les DNA14 que notre sort soit mal compris par la plupart des Français. «Parias, mes camarades, mes frères, nous espérions qu’après soixante ans enfin soit reconnue par la Nation en son sommet la fin de notre exclusion …» Mais le Chef de l‘Etat n’a trouvé aucun mot pour mettre fin aux humiliations que nous subissons.

* Même en dehors des situations de guerre, les clichés jouent un rôle très grand dans les relations conflictuelles. La plupart des criminels essaient d’éliminer un concurrent ou une victime désignée par un parrain, après des scènes de dramatisation verbale. Les injures lancées par le meurtrier à l’encontre du «coupable» ou de l’«obstacle» à son bonheur ou à sa richesse, facilitent le passage à l’acte, lui donnent des justifications : il sauve la cité en tuant le «monstre», l’«usurpateur», le «tricheur» … Ces clichés accusateurs lui permettent de se féliciter de son acte, de se donner bonne conscience, même en prison !

Le cas du Turc, Ali Agca, qui a tiré sur le Pape Jean-Paul II en 1981, est éloquent. Adepte d’un groupe d'extrême droite « Les loups gris», ayant déjà tué un compatriote journaliste, il ne se cache pas après son crime et est arrêté sur le champ. A Rome, il voulait tuer «Le croisé Jean Paul II» pour «obéir à un plan divin».  Il a voulu éliminer, non une personne humaine, mais le cliché de leader d’un groupe imaginaire ! Après le pardon que lui a offert la Pape, Ali Agca a découvert la personne humaine qu’il a failli éliminer et qu’il appellera plus tard «mon frère humain» !

Rares sont hélas les assassins qui ont la chance, comme Ali Agca, de découvrir les deux faces de leurs victimes, de tout être humain : la face publique, camouflée par les uniformes ou les soutanes, et la face privée de l’intimité personnelle…

* Pour s’empêcher de voir cette dualité de l’apparence humaine et sa réalité cachée, les communautés, partis politiques ou sectes religieuses, s’échauffent par des chants belliqueux avant de se livrer à des agressions. Notre «Marseillaise» par exemple se prête très bien aux rites violents en fournissant des expressions accusatrices à la colère montante : «qu’un sang impur abreuve nos sillons» ! L’image de «sang impur» soulève en nous une pulsion de purification, un besoin de faire couler le sang ... Les hymnes passionnés illuminent les clichés («entendez-vous mugir ces féroces soldats ? Ils viennent jusque dans nos bras / Egorger nos fils, nos compagnes !»), occultant ainsi les réalités intimes des personnalités accusées.

 Les chants de propagande hystériques des fanatiques d’Adolphe Hitler ont échauffé et mobilisé la population allemande de façon dramatique et efficace contre les «parasites et capitalistes juifs» par exemple, contre les « infirmes, bouches inutiles» ou les «monstrueux homosexuels» … Les conséquences sont tellement horribles qu’on ne peut même pas les comprendre aujourd’hui !

Les clichés sont parfois élogieux …

* N’oublions pas que les clichés peuvent aussi être valorisants : les titres ronflants qu’aiment se donner les leaders pour accroître leur prestige sont parfois époustouflants ! Les «Führer», «Duce», «Petit Père du Peuple» ont été acclamés fanatiquement. Je peux compléter mon adage en disant :

«On n’acclame pas un homme mais un cliché»

Ou encore :

«Aux élections, nous votons rarement pour un homme mais presque toujours pour son étiquette politique ou son programme».

Les candidats aux élections sont tous des «clichés ambulants» et ils font tout ce qu’ils peuvent pour que le public les distingue entre eux !

* C’est vrai particulièrement lors des crises politiques, qui n’ont rien de démocratique, bien au contraire : l'autoglorification des candidats est le pendant de la diabolisation des concurrents. Si vous exigez d’un candidat qu’il n’utilise pas les images convenues des amis et des ennemis, vous le condamnez au silence ! Le manichéisme, c’est l’arme coutumière des combattants sur les scènes électorales, le stratagème consacré par lequel ils débranchent chez nous toute objectivité et toute modération.

Alors attention : si nous décelons des clichés, dévalorisants ou élogieux, dans les discours de nos dirigeants, si nous sommes secoués par des accès de haine ou d’admiration envers les responsables ou à l’égard des voisins, nous sommes piégés à notre insu !  Dans notre société où le spectacle audio-visuel gagne du terrain tous les jours, c’est la foire aux stéréotypes partisans  qui remplace l’espace public, c’est notre abêtissement qui est organisé à grande échelle, c’est le triomphe de milliers de petits chefs politiques, syndicaux, commerciaux, religieux …

Les malheurs vécus durant la guerre m’ont rendu attentif à l’éducabilité de notre regard par les autorités dirigistes, temporelles autant que spirituelles. Je me méfie des discours et sermons publics plus que tout mon entourage. A tel point que j’ai perdu un ami d’enfance, parce qu’il ne supportait pas mes doutes sur le patriotisme des députés de sa circonscription !

Dans la vie pratique, où se situe le piège des regards, influencés par les clichés ?

* La propagande essaie surtout de nous tromper par les yeux. La conversion à une nouvelle vision du monde, à une nouvelle religion, se passe d’un regard à l’autre : le plus fort gagne comme dans l’usage de l'hypnose !

D’ailleurs pourquoi les philosophes parlent-ils de «vision du monde», de «Weltanschauung» ? Et ils en énumèrent une demi douzaine : l’antique ou la moderne, l’orientale ou l’occidentale, la poétique ou la scienti- fique, la mystique ou la matérialiste ! Tous ces regards, éduqués et dressés, pratiquent le culte de leurs idoles et se font la guerre les uns aux autres !

Pour dire qu’une idée est exacte, nous nous référons aussi à nos yeux en disant qu’elle est «évidente», qu'elle «saute aux yeux» ! Au lieu d’éduquer notre esprit sceptique et de nous former nous-mêmes selon nos personnalités profondes … loin de tout directeur de conscience !

Jacques Derrida, philosophe français, qui vient de nous quitter en 2004, nous invite à «déconstruire» toutes ces dualités qui organisent notre pensée, notre regard et notre langage : les mots «occident et orient» par exemple, n’ont aucune réalité car chaque pays a son occident rationnel et son orient irrationnel. Les deux concepts fonctionnent comme des simplismes, nourris par nos fantasmes; on peut dire aussi que ces couples de mots forment des clichés, vraiment usés !

* Ce qui fonctionne, ce n’est ni l’occident ni l’orient, mais des dominances, occidentales ou orientales, que nous percevons lors de nos voyages. Au Maroc nous observons plus d’éléments dits orientaux, traditionnels par exemple, qu’en France mais, en y séjournant durant quinze ans comme je l’ai fait, on y découvre aussi beaucoup d’éléments dits occidentaux, très modernes. Chaque caractère dominant cache plusieurs caractères secondaires ou opposés, et ceux-ci, d’un moment à un autre, peuvent se manifester avec éclat.

* Le problème ? Nous ne sommes jamais loin des illusionnistes et des moralisateurs, soucieux d’éduquer notre regard avec leurs clichés sonores et leurs dualités simplifiantes (comme «c’est mal … c’est bien») : parents, frères, voisins, amis, chefs religieux ou politiques, animateurs de télé, réalisateurs de films, auteurs de livres, articles de journaux, etc. en temps de guerre autant qu’en temps de paix.

* A tous les pièges, signalés ici, s’ajoutent beaucoup de troubles de la vision, d’illusion d’optique, etc. que je ne suis pas qualifié pour traiter ici. D’ailleurs, ces erreurs ne concernent pas notre rapport aux clichés.

* Il n’est pas facile de repérer les orateurs passionnés qui ont lancé les clichés et les mots d’ordre, signes de notre malheur de «Malgré Nous».

Nous-mêmes, en famille, nous avions détecté très vite nos petits dictateurs politiques et nous les poursuivions de notre ironie méchante par nos blagues que nous nous racontions en cachette. Je me souviens de l’une de ces histoires drôles qui montrait que durant un voyage de l’équipe dirigeante de l'Allemagne, Hitler a attendu devant une chiotte que Goebbels puis Goering se furent soulagés; quand ce fut son tour, il déclara :«Deutschland über alles» ! Se faire repérer à raconter ce «Witz» pouvait nous conduire au camp de rééducation de Schirmeck ou au camp d’extermination du Struthof.

Un jeune Berlinois d’alors, Sébastian Haffner, 25 ans, juriste, avait écrit un livre en 1938 en Angleterre, sa terre de refuge. L’ouvrage n’a été publié qu’après sa mort, en 1999, en traduction à Actes Sud. Il raconte «L'histoire d’un Allemand - Souvenirs 1914-1933»15. Constatant qu’il n’y avait plus de séparation entre la politique et la vie privée, contrairement à la tradition allemande, plutôt humaniste, il compare la révolution nazie à une institution de l’épouvante, qui renverse tous les murs des conventions établies et qui agit comme un gaz toxique auquel on ne peut échapper qu’en s’éloignant, en s’exilant. Il a honte d’appartenir à une nation qui reste immobile devant l’horreur et la barbarie. La «bête immonde», qui a cherché la solution finale de la population juive, il l’appelle le «nationalisme d’Etat, un nationalisme pathologique du peuple allemand». Il s’interroge: «Où sont passés les Allemands ?». Pour lui, avant d’occuper l’Autriche et la Tchécoslovaquie, Hitler avait d’abord occupé l’Allemagne. Sébastian Haffner ne s’est pas laissé impressionner par les slogans de la «propaganda» nazie, ni par les clichés sonores, perles des discours  politiques. Le grand manipulateur et sa horde sont nettement débusqués et accusés par le jeune allemand avec une lucidité exceptionnelle … Et il désigne le piège, «auquel on ne peut échapper qu’en fuyant …»

* C’est bien ainsi que nous, Alsaciens, avons vécu notre situation dramatique. Nous nous sentions pris dans les pinces d’un piège : ou bien obéir à Hitler ou bien périr. Mon ami Pierre Goetz, 23 ans, de Truchtersheim, avait essayé de traverser la ligne bleue des Vosges en 1942; rattrapé au col du Donon par les chiens des douaniers allemands, il a payé sa liberté de choix de sa jeune vie. A partir de ce drame, mes parents craignaient de me voir suivre cet exemple ; ils savaient que la Gestapo, suivant sa législation tribale, sa «Sippengesetz», risquait de les punir en les exilant vers une lointaine province allemande !

* Les clichés de nos malheurs, nous les entendions du matin au soir : la «Propaganda» allemande était omniprésente, efficace. Les slogans meublaient progressivement notre champ visuel et nous poursuivaient partout : dans la rue, dans le tram, dans les bureaux et les ateliers, sur les places publiques, envahies par des drapeaux à la croix gammée.

L’un de mes amis, Luc Elling, dans son récit de guerre («Le destin tragique des Alsaciens-Lorrains»16)  raconte que ses problèmes avec la police nazie avaient commencé à la place Kléber (Karl Roos Platz), alors qu’il discutait en français avec un ami … Interné quelque temps dans le camp de rééducation de Schirmeck-Labroque, il a été libéré après avoir reçu une lettre d’avertissement du Directeur de l’Ecole Normale allemande, dans laquelle il était inscrit …

Le salut obligatoire : «Heil Hitler», absent entre nous évidemment, il fallait le hurler devant les autorités nazies. Dans la correspondance, les salutations et les remerciements d’usage étaient remplacés d’office par le stéréotype obsessionnel du «Heil Hitler».

* J’ai difficilement accepté d’entendre ce salut de la part d’un Alsacien. C’est ainsi que, finissant mes études secondaires à «Strassburg am Rhein», au «Jakob Sturm Gymnasium» en 1941, j’ai été choqué par le professeur de dessin, le seul Alsacien de l’équipe des enseignants, qui criait ce salut en entrant en classe. De mauvaise humeur, je me suis moqué de lui pendant toute l’année scolaire en donnant à signer mon dessin à mon voisin et signant le sien : j’étais le meilleur dessinateur de la classe, mais le professeur n’en a rien su, il m’a noté très mal ! A la fin de l’année, ma supercherie a été révélée quand j’ai distribué à mes amis une carte imprimée qui représentait à la fois tous nos professeurs et chaque élève de la classe, avec ma signature cette fois. J’ai appris que, voyant cette carte, le professeur de dessin s’est exclamé qu’il s’agissait d’une fausse signature, puisque «Huckel était le plus mauvais élève en dessin» ! Ses collègues ne l’ont pas suivi et haussaient les épaules. J’étais content pour ma part, même si c’était osé d’obtenir une mauvaise note dans une classe d’examen mais cela ne m’a pas empêché de réussir mon bac allemand, l’«Abitur». Personne ne m’a dénoncé à la Gestapo qui n’aurait pas plaisanté avec moi !

 * Les clichés peuvent altérer l’image de la réalité. C’est ce que dit l’historien britannique, Théodore Zeldin, qui a écrit plusieurs ouvrages sur la France. Interrogé par un journaliste des Dernières Nouvelles d’Alsace17, il explique les malentendus entre Français et Anglais par les idées préconçues que nous apportons des deux côtés du canal. Les Anglais viennent chez nous en cherchant «une vieille image pastorale de ce qu’était la campagne anglaise il y a cent ans». Et nous n’évitons pas non plus les stéréotypes : j’ai entendu depuis mon enfance parler du «perfide Albion» à propos des nos voisins insulaires.

* C’est que nous sommes aliénés dans nos idées sur les autres par les idées reçues ou par les images qui circulent dans notre milieu sur nos voisins et cela peut nous jouer de mauvais tours. C’est ce qui est arrivé à tous ceux qui avaient à juger les accusés dans les deux lamentables « Procès des pédophiles d’Outreau» : les assistantes maternelles qui avaient donné l’alerte, le juge d’instruction chargé du dossier, les jurés, les avocats, le procureur…puis l’écho des médias. Pour l’écrivain Benoît Duteurtre, chroniqueur à Marianne18, les médias, précisément, ont confondu systématiquement les soupçons avec des présomptions de culpabilité :

«Ils se sont emparés du moindre cliché au lieu de le combattre»

Exemple. L’un de ces clichés résulte de dizaines de procès pour pédophilie faits à des prêtres depuis des années : «Un curé est évidemment enclin à la pédophilie …». Nous voyons alors un monstre en apercevant un curé à la retraite, qui recevait comme un aumônier généreux tous ceux qui frappaient à sa porte, adultes et enfants …

Même analyse de ce désastre judiciaire d’Outreau par la journaliste Florence Aubenas («Le mépris, l’affaire d'Outreau19» qui, avant d’être otage en Irak, avait couvert ce procès. Les jugements rendus résultent d'idées reçues sur les types de personnes inculpées. Elle avait passé elle aussi par l’incarcération pour soupçons et elle se souvient de la psychologie du prisonnier innocent …

* Je peux donc dire qu’une fois sur deux nos yeux, influencés par nos idées, nous trompent.

Comment ne pas penser à ce message, bien connu ? «On ne voit bien qu’avec son cœur» avait dit «Le Petit Prince» de Saint Exupéry : l’essentiel échappe à nos yeux !

 

   

 

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