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L’homme-cliché
Essai de Roland Huckel
- Première partie
- A partir des techniques de détection de clichés
- vers le piège central
-
-
- Chapitre 2
Notre regard nous trompe-t-il une fois sur deux
?
Voici d’abord le contexte historique
dans lequel se situent mes expériences et mes récits.
Durant la dernière guerre mondiale,
cent quarante mille jeunes Alsaciens et Mosellans ont été incorporés de force
dans la Wehrmacht. Les démarches du Maréchal Pétain étaient trop frileuses pour
éviter cette catastrophe. Ces jeunes se sentaient français et n’ont accepté
l’uniforme allemand que sous la pression d’un terrible dilemme : ou bien obéir
à la
convocation et prendre de gros risques militaires ou bien résister aux ordres
reçus et rejoindre la «France de l’Intérieur», au risque de voir les parents
transférés brutalement dans une province allemande éloignée !
Mon frère aîné, Charles, et moi, nous
avons choisi de ménager nos parents en prenant tous les risques de la guerre sur
nous. Nous avons eu la chance, lui et moi, de revenir de cette sale guerre sains
et saufs.
En janvier 1943, je suis donc devenu
un «Malgré Nous».
Le «Malgré Nous» se savait double,
tel un hologramme vivant : intérieurement, un français, ennemi de l'Allemagne
nazie, extérieurement, un soldat de l’Armée de cette Allemagne honnie. Il y a eu
des «Malgré Nous» luxembourgeois, polonais, hongrois, etc. Un faible
pourcentage (2% peut-être) des 130'000 d’entre nous, se disait ennemi du
communisme mondial et a choisi de se battre avec Hitler contre Staline. Le Pape
Benoît XVI, allemand de naissance, déplore n’avoir pu éviter d’être embrigadé
dans la «Jeunesse hitlérienne» durant la guerre !
Les partisans Polonais et les soldats
Russes qui me croisaient, voyaient un soldat de la Wehrmacht. Dans le
collimateur de leur fusil, ils reproduisaient donc un cliché de soldat allemand
non d’une personne française que j’étais en réalité.
Ma peur était de mourir dans cet
uniforme vert de gris et d’être enterré dans un cimetière allemand des soldats
du Reich, morts sur le champ d’honneur «für Führer und
Vaterland» !
Solution irrémédiable mais insupportable. Le but caché de tout «Malgré Nous»,
comme le mien,
était donc de
s’extraire le plus vite possible de l’uniforme honni, soit en étant fait
prisonnier lors d’une bataille soit, mieux encore, en désertant dès que possible
...
Ce que je fis en juillet 1944 en
m’évadant en direction des troupes de l’Armée Rouge lors du retrait des troupes
allemandes dans la plaine du Dnieper. La difficulté principale de cette aventure
en vue de changer d’identité visible était grande. Pour faire comprendre aux
paysans et partisans russes qui se cachaient dans un abri, creusé au milieu du
village Stavek, que je n’étais pas un soldat allemand malgré les apparences,
j’ai jeté mon fusil par terre en criant une phrase russe que j’avais apprise par
cœur :
«Je ne suis pas un Allemand, je suis
un Français».
Prudemment ils m’ont invité à
m’approcher et à rentrer dans leur cachette : j’ai pu m’expliquer avec le peu de
russe que j’avais appris et nous avons fraternisé.
Le cliché maudit était enfin brisé
!
C’était plus difficile de convaincre
les officiers russes qui me cueillirent le lendemain : ils m’ont fait interroger
par l’un des leurs qui parlait bien le français. J’ai pu montrer la «Carte de
rapatrié» que je tenais cachée dans la doublure de ma veste, celle qui m’avait
été établie au départ de la Dordogne où j’étais réfugié en 1940. Elle comportait
une bande avec les couleurs françaises,
bleu, blanc,
rouge, et valait comme carte d’identité. Ouf! Je fus reconnu français. En cette
qualité, je me suis retrouvé en mai 1945 dans le camp de rassemblement des
Français à Tambov.
Des deux côtés du Rhin, dès la
proclamation de l’armistice, commencèrent les chasses aux collaborateurs, aux
femmes compromises … C’était la «fameuse épuration en
Alsace»12, décrite avec précision par Jean- Laurent Vonau. Il y eut des
exécutions, des internements, des suppressions de pensions, des mesures
d'éloignement, des peines de travaux forcés … Chez nos voisins, on parlait de
«dénazification» avec des milliers de victimes.
* Quand, après la guerre, fin 1951,
étudiant à la faculté de psychologie, j’ai eu l’occasion de discuter entre amis
sur le pouvoir, surtout autour d’un livre de Bertrand de Jouvenel, j’ai sursauté
en entendant cette phrase qui voulait résumer le débat :
«On ne tue pas un homme, mais un
cliché»
Je me sentais comme une caricature
vivante, radiographiée par cette pensée. Le professeur qui dirigeait les débats,
m’a demandé de présenter un exposé aux étudiants sur cette citation, en tant
qu’unique ancien combattant présent.
J’ai précisé d’emblée qu’il
s’agissait là d’une généralisation hâtive mais qui décrivait parfaitement le
Malgré Nous, catégorie somme toute rare dans les armées.
Les armées, comme toutes les
institutions, sont menacées d’être trahies par leur terminologie spécialisée. Le
langage militaire est très simplificateur et très manichéen et par là risque de
générer des séries de clichés. (J'ai déjà signalé plus haut les inévitables
clichés de «héros» de «traîtres» après les batailles !). Ce langage a surtout
tendance à devenir diplomatique, à déguiser les événements selon les nécessités
stratégiques - parlant de réajustement de frontières pour parler d’un échec
militaire par exemple !
Ce langage établit d’abord une fiche
signalétique de l’ennemi à combattre. Il dresse les soldats à viser un type
d’ennemi, un stéréotype plutôt («das Feindbild» pour les allemands), et cela
sans état d’âme. C’est le rôle des officiers de veiller à l’exécution des tirs,
ordonnés par le Quartier Général, et de créer préalablement le réflexe
d’agression contre l’ennemi désigné. Durant l’instruction
militaire que
j’ai subie en Prusse Orientale, les stands de tir nous proposaient des cibles en
carton représentant des soldats russes.
C’est ainsi qu’on piégeait nos
regards : nos yeux étaient dressés à voir un russe comme un «Untermensch» (le
sous-homme se saoulait de vodka un jour sur deux, nous racontaient les caporaux
allemands), un dégénéré, donc un ennemi à abattre.
Il fallait faire attention à ce qu’on
disait car toutes les situations de violence deviennent dualistes : en Russie,
qui était pour Hitler était contre Staline et vice versa … J’avais des frissons
quand j’entendais les troupes SS chanter : «Aujourd’hui l’Allemagne est à nous
et demain le monde entier» !
Ma
situation de «Malgré Nous» m’avait sensibilisé à la différence entre le cliché
d’ennemi et la réalité charnelle de la personne en uniforme: je pouvais
dissocier nettement l’image artificielle des uniformes russes de la personne en
chair et en os cachée derrière ces tissus. N’avais-je pas au bout de mon fusil
un père de famille, un fils unique, un ouvrier, un étudiant, un artiste, un
poète, un paysan ou un séminariste ?
Je me savais un mauvais soldat car je
n’arrêtais pas de me poser des questions à propos des événements de la guerre !
Finalement, j’étais devenu hostile à toute tentation de jouer un rôle admirable
dans la Wehrmacht, à toute envie d’être cité comme exemple par le commandant, à
toute acquisition d’une auréole de gloire posthume. Cependant
je ne pouvais pas
empêcher le «Oberleutnant und Kompanie Führer, Heckel» de mon régiment,
stationné en Russie, de me nommer solennellement «Obergefreiter» (caporal chef),
pour me récompenser d’avoir brossé son portrait; j’en avais honte
silencieusement.
Bref, j’étais un
antihéros de circonstance.
* Maintenant je le sais : pendant les
guerres et lors de tous les conflits, nous devenons tous, soit des amis, soit
des ennemis, bref de bons ou de mauvais hommes-clichés !
Comme ma mère m’attendait à
Strasbourg, des milliers de mères russes attendaient anxieusement le retour de
leurs fils mobilisés. Ces hommes, devant moi dans les tranchées, braquaient
leurs armes contre les allemands, mais aussi contre moi, le faux allemand mais
vrai français.
Bref, je refusais d’être un cliché de
soldat de la Wehrmacht. Il me fallait le plus vite possible modifier cette
situation ambiguë, chercher le bon moment, le lieu et les circonstances les plus
propices à ma désertion. Je ne pensais plus qu’à ce plan de sortie du mauvais
cliché.
«L’effet cliché» n’épargne pas les
philosophes
* Après la guerre, par contre, j’ai
été peiné en entendant des gens des départements de l’«Intérieur» utiliser des
clichés infamants à l’égard des Alsaciens et Mosellans et de leurs «Malgré
Nous». Nous aurions été des «nazis» ou des «collabos» et on cite des noms
d’Alsaciens qui s’étaient portés volontaires aux côtés des nazis !
Quelle ignorance des faits
historiques pouvait produire un tel déferlement d’injures sur nous, qui avions
mis notre vie en jeu pour rester français : plus de trente mille d’entre nous
n’ont pas survécu à cette épreuve ! Quelle autre preuve fallait-il apporter à
nos contemporains lointains pour rétablir la vérité : notre attachement à la
France ?
J’ai rencontré
des volontaires :
ils étaient tout aussi attachés à la France que nous, mais ils estimaient
stratégiquement qu’il fallait aider Hitler à abattre Staline et ainsi protéger
notre France du communisme. J’ai aussi entendu un volontaire souhaiter la
victoire des nazis afin qu’enfin règne l’«ordre» en Alsace ! Mais ces
volontaires ne représentaient que quelques pourcents des
130'000 incorporés de force par racket sur le sort des
parents.
Il y avait bien plus de résistants
alsaciens et mosellans à l’annexion nazie. A tel point que les occupants ont dû
construire un centre de rééducation des fortes têtes à Schirmeck, dirigé par le
sinistre Buck. Cela ne suffisant pas, les résistants
régionaux ont été envoyés dans le camp d’internement et d’extermination au
Struthof. !
* Après les guerres, il est facile de
donner des leçons d’héroïsme aux victimes et de leur dire ce qu’il
aurait fallu faire et ne pas faire !
Problème supplémentaire : le procès
de douze «Malgré Nous»
dans les années
50 à Bordeaux a remis dans les mémoires les atroces massacres des troupes de SS
à Oradour sur Glane et a apporté des arguments à nos
détracteurs de
mauvaise foi …
* Encore en 2002, dans la presse
parisienne «Le Monde»13, un philosophe français, André
Glucksmann, nous a traités d’«extrémistes kamikazes» au mépris des réalités
historiques : ce penseur est-il victime de la liste des clichés qu’il s’est
fabriquée dans sa tête ?
Ces attributs
nous paraissent inacceptables et sonnent comme des injures. En quoi sommes-nous
des «extrémistes» ou des «kamikazes», nous les victimes du nazisme ? Il ajoute
une autre erreur : «Les malgré eux … ont été blanchis par la préférence
nationale en 1945 … excusés d’office ». Quelle faute avons-nous commise pour
avoir besoin d’être excusés ?
Voilà un abus de clichés et de
voyelles sonores, comme «collabos» ou «kamikazes» ! Je constate que les
philosophes, surtout s’ils sont en même temps auteurs d’articles de journaux, ne
résistent pas plus que d’autres à la tentation de cacher parfois le creux de
leurs pensées
par la musique de
mots trompettes ou par l'éclat de comparaisons inattendues …
* Le poète Alsacien, André Weckmann,
lui-même ancien incorporé de force et évadé, regrette dans les
DNA14 que notre sort soit mal compris par la plupart des Français.
«Parias, mes camarades, mes frères, nous espérions qu’après soixante ans enfin
soit reconnue par la Nation en son sommet la fin de notre exclusion …» Mais le
Chef de l‘Etat n’a trouvé aucun mot pour mettre fin aux humiliations que nous
subissons.
* Même en dehors des situations de
guerre, les clichés jouent un rôle très grand dans les relations conflictuelles.
La plupart des criminels essaient d’éliminer un concurrent ou une victime
désignée par un parrain, après des scènes de dramatisation verbale. Les injures
lancées par le meurtrier à l’encontre du «coupable» ou de l’«obstacle» à son
bonheur ou à sa richesse, facilitent le passage à l’acte, lui donnent des
justifications : il sauve la cité en tuant le «monstre», l’«usurpateur», le
«tricheur» … Ces clichés accusateurs lui permettent de se féliciter de son acte,
de se donner bonne conscience, même en prison !
Le cas du Turc, Ali Agca, qui a tiré
sur le Pape Jean-Paul II en 1981, est éloquent. Adepte d’un groupe d'extrême
droite « Les loups gris», ayant déjà tué un compatriote journaliste, il ne se
cache pas après son crime et est arrêté sur le champ. A Rome, il voulait tuer
«Le croisé Jean Paul II» pour «obéir à un plan
divin». Il
a voulu éliminer, non une personne humaine, mais le cliché de leader d’un groupe
imaginaire ! Après le pardon que lui a offert la Pape, Ali Agca a découvert la
personne humaine qu’il a failli éliminer et qu’il appellera plus tard «mon frère
humain» !
Rares sont hélas les assassins qui
ont la chance, comme Ali Agca, de découvrir les deux faces de leurs victimes, de
tout être humain : la face publique, camouflée par les uniformes ou les
soutanes, et la face privée de l’intimité personnelle…
* Pour s’empêcher de voir cette
dualité de l’apparence humaine et sa réalité cachée, les communautés, partis
politiques ou sectes religieuses, s’échauffent
par des chants
belliqueux avant de se livrer à des agressions. Notre
«Marseillaise»
par exemple se
prête très bien aux rites violents en fournissant des expressions accusatrices à
la colère montante : «qu’un sang impur abreuve nos sillons» ! L’image de «sang
impur» soulève en nous une pulsion de purification,
un besoin de
faire couler le sang ... Les hymnes passionnés illuminent les clichés
(«entendez-vous mugir ces féroces soldats ? Ils viennent jusque dans nos bras /
Egorger nos fils, nos compagnes !»), occultant ainsi les réalités intimes des
personnalités accusées.
Les
chants de propagande hystériques des fanatiques d’Adolphe Hitler ont échauffé et
mobilisé la population allemande de façon dramatique et efficace contre les
«parasites et capitalistes juifs» par exemple, contre les « infirmes, bouches
inutiles» ou les «monstrueux homosexuels» … Les conséquences sont
tellement horribles qu’on ne peut même pas les comprendre aujourd’hui
!
Les clichés sont parfois élogieux
…
* N’oublions pas que les clichés
peuvent aussi être valorisants : les titres ronflants qu’aiment se donner les
leaders pour accroître leur prestige sont parfois époustouflants ! Les «Führer»,
«Duce», «Petit Père du Peuple» ont été acclamés fanatiquement. Je peux compléter
mon adage en disant :
«On n’acclame pas un homme mais un
cliché»
Ou encore :
«Aux élections, nous votons rarement
pour un homme mais presque toujours pour son étiquette politique ou son
programme».
Les candidats aux élections sont tous
des «clichés ambulants» et ils font tout ce qu’ils peuvent pour que le public
les distingue entre eux !
* C’est vrai particulièrement lors
des crises politiques, qui n’ont rien de démocratique, bien au contraire :
l'autoglorification des candidats est le pendant de la diabolisation des
concurrents. Si vous exigez d’un candidat qu’il n’utilise pas les images
convenues des amis et des ennemis, vous le condamnez au silence ! Le
manichéisme, c’est l’arme coutumière des combattants sur les scènes électorales,
le stratagème consacré par lequel ils débranchent chez nous toute objectivité et
toute modération.
Alors attention : si nous décelons
des clichés, dévalorisants ou élogieux, dans les discours de nos dirigeants, si
nous sommes secoués par des accès de haine ou d’admiration envers les
responsables ou à l’égard des voisins, nous sommes piégés à notre
insu ! Dans notre société où le spectacle audio-visuel gagne du terrain
tous les jours, c’est la foire aux stéréotypes partisans qui
remplace l’espace public, c’est notre abêtissement qui est organisé à grande
échelle, c’est le triomphe de milliers de petits chefs politiques, syndicaux,
commerciaux, religieux …
Les malheurs vécus durant la guerre
m’ont rendu attentif à l’éducabilité de notre regard par les autorités
dirigistes, temporelles autant que spirituelles. Je me méfie des discours et
sermons publics plus que tout mon entourage. A tel point que j’ai perdu
un ami
d’enfance, parce qu’il ne supportait pas mes doutes sur le patriotisme des
députés de sa circonscription !
Dans la vie pratique, où se situe le piège des
regards, influencés par les clichés ?
* La propagande essaie surtout de
nous tromper par les yeux. La conversion à une nouvelle vision du monde, à une
nouvelle religion, se passe d’un regard à l’autre : le plus fort gagne comme
dans l’usage de l'hypnose !
D’ailleurs pourquoi les philosophes
parlent-ils de «vision du monde», de «Weltanschauung» ? Et ils en énumèrent une
demi douzaine : l’antique ou la moderne, l’orientale ou l’occidentale, la
poétique ou la scienti- fique, la mystique ou la matérialiste ! Tous ces
regards, éduqués et
dressés,
pratiquent le culte de leurs idoles et
se font la guerre
les uns aux autres !
Pour dire qu’une idée est exacte,
nous nous référons aussi à
nos yeux en
disant qu’elle est «évidente», qu'elle «saute aux yeux» ! Au lieu d’éduquer
notre esprit sceptique et de nous former nous-mêmes selon nos personnalités
profondes … loin de tout directeur de conscience !
Jacques Derrida, philosophe français,
qui vient de nous quitter en 2004, nous invite à «déconstruire» toutes ces
dualités qui organisent notre pensée, notre regard et notre langage : les mots
«occident et orient» par exemple, n’ont aucune réalité car chaque pays a son
occident rationnel et son orient irrationnel. Les deux concepts fonctionnent
comme des simplismes, nourris par nos fantasmes; on peut dire aussi que
ces couples de mots forment des clichés, vraiment usés !
* Ce qui fonctionne, ce n’est ni
l’occident ni l’orient, mais des dominances, occidentales ou orientales, que
nous percevons lors de nos voyages. Au Maroc nous observons plus d’éléments dits
orientaux, traditionnels par exemple, qu’en France mais, en y séjournant durant
quinze ans comme je l’ai fait, on y découvre aussi beaucoup d’éléments dits
occidentaux, très modernes. Chaque caractère dominant cache plusieurs caractères
secondaires ou opposés, et ceux-ci, d’un moment à un autre, peuvent se
manifester avec éclat.
* Le problème ? Nous ne sommes jamais
loin des illusionnistes et des moralisateurs, soucieux d’éduquer notre regard
avec leurs clichés sonores et leurs dualités simplifiantes (comme «c’est mal …
c’est bien») : parents, frères, voisins, amis, chefs religieux ou politiques,
animateurs de télé, réalisateurs de films, auteurs de livres, articles de
journaux, etc. en temps de guerre autant qu’en temps de
paix.
* A tous les pièges, signalés ici,
s’ajoutent beaucoup de troubles de la vision, d’illusion d’optique, etc. que je
ne suis pas qualifié pour traiter ici. D’ailleurs, ces erreurs ne concernent pas
notre rapport aux clichés.
* Il n’est pas facile de repérer les
orateurs passionnés qui ont lancé les clichés et les mots d’ordre, signes de
notre malheur de «Malgré Nous».
Nous-mêmes, en
famille, nous avions détecté très vite nos petits dictateurs politiques et
nous les poursuivions de notre ironie méchante par nos blagues que nous nous
racontions en cachette. Je me souviens de l’une de ces histoires drôles qui
montrait que durant un voyage de l’équipe dirigeante de l'Allemagne, Hitler a
attendu devant une chiotte que Goebbels puis Goering se furent soulagés; quand
ce fut son tour, il déclara :«Deutschland über alles» ! Se faire repérer à
raconter ce «Witz» pouvait nous conduire au camp de rééducation de Schirmeck ou
au camp d’extermination du Struthof.
Un jeune Berlinois d’alors, Sébastian
Haffner, 25 ans, juriste, avait écrit un livre en 1938 en Angleterre, sa terre
de refuge. L’ouvrage n’a été publié qu’après sa mort, en 1999, en traduction à
Actes Sud. Il raconte «L'histoire d’un Allemand - Souvenirs
1914-1933»15. Constatant qu’il n’y avait plus de séparation entre la politique
et la vie privée, contrairement à la tradition allemande, plutôt humaniste, il
compare la révolution nazie à une institution de l’épouvante, qui renverse tous
les murs des conventions établies et qui agit comme un gaz toxique auquel on ne
peut échapper qu’en s’éloignant, en s’exilant. Il a honte d’appartenir à
une nation qui reste immobile devant l’horreur et la barbarie. La «bête
immonde», qui a cherché la solution finale de la population juive, il l’appelle
le «nationalisme d’Etat, un nationalisme pathologique du peuple allemand». Il
s’interroge: «Où sont passés les Allemands ?». Pour lui, avant d’occuper
l’Autriche et la Tchécoslovaquie, Hitler avait d’abord occupé l’Allemagne.
Sébastian Haffner ne s’est pas laissé impressionner par les slogans de la
«propaganda» nazie, ni par les clichés sonores, perles des
discours politiques. Le grand manipulateur et sa horde sont nettement
débusqués et accusés par le jeune allemand avec une lucidité exceptionnelle … Et
il désigne le piège, «auquel on ne peut échapper qu’en fuyant
…»
* C’est bien ainsi que nous,
Alsaciens, avons vécu notre situation dramatique. Nous nous sentions pris dans
les pinces d’un piège : ou bien obéir à Hitler ou bien périr. Mon ami Pierre
Goetz, 23 ans, de Truchtersheim, avait essayé de traverser la ligne bleue des
Vosges en 1942; rattrapé au col du Donon par les chiens des douaniers allemands,
il a payé sa liberté de choix de sa jeune vie. A partir de ce drame, mes parents
craignaient de me voir suivre cet exemple ; ils savaient que la Gestapo, suivant
sa législation tribale, sa «Sippengesetz», risquait de les punir en les exilant
vers une lointaine province allemande !
* Les clichés de nos malheurs, nous
les entendions du matin au soir : la «Propaganda» allemande était omniprésente,
efficace. Les slogans meublaient progressivement notre champ visuel et nous
poursuivaient partout : dans la rue, dans le tram, dans les bureaux et les
ateliers, sur les places publiques, envahies par des drapeaux à la croix
gammée.
L’un de mes amis, Luc Elling, dans
son récit de guerre («Le destin tragique des
Alsaciens-Lorrains»16) raconte que ses problèmes avec la police nazie avaient commencé à
la place Kléber (Karl Roos Platz), alors qu’il discutait en français avec un ami
… Interné quelque temps dans le camp de rééducation de Schirmeck-Labroque, il a
été libéré après avoir reçu une lettre d’avertissement du Directeur de l’Ecole
Normale allemande, dans laquelle il était inscrit …
Le salut obligatoire : «Heil Hitler»,
absent entre nous évidemment, il fallait le hurler devant les autorités nazies.
Dans la correspondance, les salutations et les remerciements d’usage étaient
remplacés d’office par le stéréotype obsessionnel du «Heil
Hitler».
* J’ai difficilement accepté
d’entendre ce salut de la part d’un Alsacien. C’est ainsi que, finissant mes
études secondaires à «Strassburg am Rhein», au «Jakob Sturm Gymnasium» en 1941,
j’ai été choqué par le professeur de dessin, le seul Alsacien de l’équipe des
enseignants, qui criait ce salut en entrant en classe. De mauvaise humeur, je me
suis moqué de lui pendant toute l’année scolaire en donnant à signer mon dessin
à mon voisin et signant le sien : j’étais le meilleur dessinateur de la classe,
mais le professeur n’en a rien su, il m’a noté très mal ! A la fin de l’année,
ma supercherie a été révélée quand j’ai distribué à mes amis une carte imprimée
qui représentait à la fois tous nos professeurs et chaque élève de la classe,
avec ma signature cette fois. J’ai appris que, voyant cette carte, le professeur
de dessin s’est exclamé qu’il s’agissait d’une fausse signature, puisque «Huckel
était le plus mauvais élève en dessin» ! Ses collègues ne l’ont pas suivi et
haussaient les épaules. J’étais content pour ma part, même si c’était osé
d’obtenir une mauvaise note dans une classe d’examen mais cela ne m’a pas
empêché de réussir mon bac allemand, l’«Abitur». Personne ne m’a dénoncé à la
Gestapo qui n’aurait pas plaisanté avec moi !
*
Les clichés peuvent altérer l’image de la réalité. C’est ce que dit l’historien
britannique, Théodore Zeldin, qui a écrit plusieurs ouvrages sur la France.
Interrogé par un journaliste des Dernières Nouvelles
d’Alsace17, il explique les malentendus entre Français et Anglais
par les
idées préconçues que nous apportons des deux côtés du canal. Les Anglais
viennent chez nous en cherchant «une vieille image pastorale de ce qu’était la
campagne anglaise il y a cent ans». Et nous n’évitons pas non plus les
stéréotypes : j’ai entendu depuis mon enfance parler du «perfide Albion» à
propos des nos voisins insulaires.
* C’est que nous sommes aliénés dans
nos idées sur les autres par les idées reçues ou par les images qui circulent
dans notre milieu sur nos voisins et cela peut nous jouer de mauvais tours.
C’est ce qui est arrivé à tous ceux qui avaient à juger les accusés dans les
deux lamentables « Procès des pédophiles d’Outreau» : les assistantes
maternelles qui avaient donné l’alerte, le juge d’instruction chargé du dossier,
les jurés, les avocats, le procureur…puis l’écho des médias. Pour l’écrivain
Benoît Duteurtre, chroniqueur à Marianne18, les médias, précisément, ont confondu systématiquement les
soupçons avec des présomptions de culpabilité :
«Ils se sont emparés du moindre
cliché au lieu de le combattre»
Exemple. L’un de ces clichés résulte
de dizaines de procès pour pédophilie faits à des prêtres depuis des années :
«Un curé est évidemment enclin à la pédophilie …». Nous voyons alors un monstre
en apercevant un curé à la retraite, qui recevait comme un aumônier généreux
tous ceux qui frappaient à sa porte, adultes et enfants …
Même analyse de ce désastre
judiciaire d’Outreau par la journaliste Florence Aubenas («Le mépris, l’affaire
d'Outreau19» qui, avant d’être otage en Irak, avait couvert ce procès. Les
jugements rendus résultent d'idées reçues sur les types de personnes inculpées.
Elle avait passé elle aussi par l’incarcération pour soupçons et elle se
souvient de la psychologie du prisonnier innocent …
* Je peux donc dire qu’une fois sur
deux nos yeux, influencés par nos idées, nous trompent.
Comment ne pas penser à ce message,
bien connu ? «On
ne voit bien qu’avec son cœur» avait dit «Le Petit Prince» de Saint Exupéry :
l’essentiel échappe à nos yeux !

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