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L’homme-cliché

Essai de Roland Huckel - Deuxième partie

Les avatars des hommes–clichés

 

Chapitre 12

La surveillance des locuteurs !

Selon mon expérience, la différence essentielle entre ce qu’on appelle communément la langue de bois et les autres manières de parler tient à ce que la première est surveillée mais non la seconde.

La censure étatique, policière même, dans les sociétés closes, est sévère. Elle pousse chacun à pratiquer l'autocensure pour éviter des ennuis juridiques et politiques. La Stasi en Allemagne de l’Est espionnait chaque citoyen et payait une armée de délateurs : les archives montrent la monstruosité de ce système inhumain… Que de journalistes sont sanctionnés dans de tels pays pour avoir apporté des informations ou des avis peu compatibles avec les théories officielles du gouvernement ! En Iran, début 2006, un intellectuel a rédigé un article disant qu’il est plus grave pour les musulmans d’organiser des attentats contre les mécréants que de manifester dans la rue à cause des caricatures danoises du Prophète. La réaction des autorités ne s’est pas fait attendre: ce fut la prison !

C’est que toute société close surveille les conversations et les comportements des particuliers, même s’il s'agit de grands pays.

- Voici un exemple énormed’auto-censure : le serveur américain internet Google et d’autres ont décidé d'arrêter les courriels, destinés à la Chine, s’ils contiennent les mots honnis, tels que «Place Tien an Men», «démocratie» ou «liberté» … Il évite ainsi d’être interdit d’affaires dans ce grand pays.

- Un collègue indien, professeur de dessin dans une Ecole Normale d’Agadir, s’est accusé tout de go d’être un hypocrite. Dans sa patrie, dans une région du Cachemire, il devait cacher constamment son athéisme. Il savait qu’il risquait la mort s’il essayait d’en parler en public : son meilleur ami le taxait de folie. Impossible dans ces conditions d’élever ses enfants comme il l’aurait voulu, car sa femme étant très pratiquante s’y serait opposée.

Problème international : le fantastique écrivain Salman Rushdie vit toujours menacé de mort par une fatwa pour la publication de son livre 88!

Dans les pays à système de pensées fermé, non seulement les conversations et les publications sont contrôlées chaque jour, mais bien pis, les déviants et les contestataires sont immédiatement repérés et risquent d’être arrêtés et emprisonnés, parfois «suicidés» ! En Chine, un internaute se croyait en sécurité en  vidant son cœur sur un site occidental (Yahoo); la censure l’a repéré : il a été condamné à dix ans de prison!

En Europe, un vent nouveau souffle sur les communautés mystiques : le besoin conscient d’un parler vrai sans le conformisme traditionnel! Je lis par exemple dans le rapport de la commission des médias de la 245 ème Assemblée Plénière de la Conférence des Evêques Suisses cette proposition :«Nous voulons parler d’une manière transparente; la langue de bois, à mon avis, c’est du passé !» selon le Secrétaire Nicolas Betticher.

Des écrivains qui se veulent novateurs prennent de bonnes résolutions. Exemple: le prêtre et journaliste Gabriel Ringlet veut nous aider « à vivre l’Evangile sans langue de bois » par son livre «Ma part de gravité»…

Même en politique française, ce vent nouveau est en train de modifier les règles du jeu parlementaire. Le ministre de l’Economie, Jean François Coppé vient de jurer en public qu’il va parler vrai à présent; il donne même sa parole par écrit:«Promis –J’arrête la langue de bois» 89. Ce sera impossible, réplique le journaliste Jean Michel Aphatie : «Pas de politique sans langue de bois…Sinon la carrière s’arrête a bout de trois jours…»

En principe, dans nos sociétés ouvertes,  ces menaces n’existent pas. La liberté d’expression et de croyance fonctionne en privé et en public, mais est soumise aux aléas des clichés, des tabous et des manipulations… Avec de nombreux incidents comme les écoutes téléphoniques, orchestrées par le Président François Mitterand, comme les censures inavouées des responsables publics des médias français …

Il est donc nécessaire de distinguer les situations extrêmes.

* Les cas où la langue est surveillée par le milieu et par le locuteur lui-même : les écarts sont alors sanctionnés sur place par l’entourage …

* Les cas où la langue n’est pas surveillée ni par le milieu social ni par les locuteurs eux-mêmes : les écarts ne sont alors pas sanctionnés …

Le premier cas est celui qui ne peut pas se passer de la «langue de bois», parfois «langue de buis» dans les milieux ecclésiastiques modernes …Ce procédé est utile dans les communications sur notre intimité: comment parler par exemple de l’homosexualité à des enfants sans tabou, sans langue de buis?

Il n’y a pas d’étiquette connue pour désigner la langue qui échappe à tout contrôle.

Les cantiques religieux, tout comme les hymnes politiques, sont construits sur la technique des incantations magiques, tout comme les rites du Veda il y a quelques milliers d’années en Inde. En réalité le texte, mis en musique, enfile les clichés comme les grains d’un chapelet. Dans le chant cité plus haut, les expressions «au cœur de nos vies», «tu nous fais vivre», «tu es là», rehaussées par l’orgue et répétées par la foule, fonctionnent comme des marqueurs aux traces ineffaçables …

Ma mémoire auditive est encore pleine des réminiscences de telles belles chansons, entendues et chantées dans mon enfance ! Je peux craindre que mes pensées soient influencées, à mon insu, par l’écho lointain de ces mots-images-sentiments, restés accrochés à quelques neurones, mais qui détournent mes pensées et sentiments quand ils veulent se débarrasser des scories du passé !

Acceptent ces surveillances du parler, tous ceux qui vivent dans un environnement,
mystique et traditionnel, au lot fermé de messages

Dans de telles sociétés (en Inde par exemple ou au Maroc), toutes les décisions, sociales ou politiques de même que tous les jugements des tribunaux se réfèrent explicitement à la volonté de Dieu … Même les rapports scientifiques commencent par un hommage au Créateur qui a mis en place les merveilles découvertes… Les gens, ainsi conditionnés pendant des siècles, croient réellement entendre parler leur Dieu quand leur Grand Maître parle !

Même si le même Dieu, dans le pays voisin, est prié de faire le contraire. Cela s’était produit en Europe durant la seconde guerre mondiale : les catholiques français, comme moi et ma famille, comptaient sur le Dieu chrétien pour les protéger de l’armée allemande ; notre cantique, je l’entends encore, suppliait : «Sauvez Rome et la France / Au nom du Sacré Cœur » ! Mais, de l’autre côté du Rhin, quand j’assistais à une messe à Kehl, j’entendais les catholiques allemands prier le même Dieu, eux aussi, pour la victoire de leur armée nazie.

Ces pieuses distorsions m’avaient choqué et ont ajouté quelques doutes dans mon esprit sur le rôle d'intercession des responsables religieux auprès de Dieu ! J’ai observé alors avec plus d’intérêt les comportements des gens, soumis à l’influence liturgique des clergés non seulement des deux côtés du Rhin, mais dans toute la France, dans l’Allemagne d’hier et d’aujourd’hui, en Russie puis finalement en Afrique du Nord.

Langage du cœur ?

Mais est-ce cette «langue de buis» qui revient régulièrement dans le courrier que je reçois d’anciens copains d’enfance ? Voici quelques perles du beau collier verbal que je lis avec plaisir chaque année de la part d’un ami d’enfance :

«Tu te souviens des quatre cents coups qu’on a faits ensemble, des fêtes magnifiques que nous organisions…Ces souvenirs nous réchauffent le cœur à présent, surtout quand l’âge ne nous permet plus de jouir beaucoup de la vie; ils nous aident à résister aux dérives du monde actuel, à la violence contre laquelle nous avions lutté, toi et moi ... En vain ! Malgré tout, voilà des messages : un espoir d’un monde meilleur grâce à notre apport … C’est la porte ouverte à la réconciliation entre les générations et entre nous, nos voisins au-delà du Rhin... Heureux qui a eu une enfance dans une famille normale, chrétienne ! Qui a pu fonder de même une famille, garantie d’équilibre et de morale ! La guerre a failli éliminer nos deux familles … La chance nous a souri … Mille Vœux de Bonheur !»

Quelques clichés enfilés et voici un beau texte qui répond aux critères qui définissent la langue de bois : emploi d’euphémismes («garantie d’équilibre et de morale») et d’hyperboles («réchauffe le cœur … résister aux dérives … grâce à notre apport»); style incantatoire «heureux qui … porte ouverte à la réconciliation … voeux … la chance …»), absence de récits de faits réels et nostalgie d’un monde idéal (… messages, espoir, récon- ciliation»). Mais appeler ce style «langue de bois» ou «de buis» me choque …

Il faut trouver une autre expression quand il s’agit d’un discours amical, très éloigné de tout désir de conversion ou de manipulation, loin de tout pouvoir …

Est-ce le langage du cœur ?

Oui, mais cela sonne comme un cliché ! Je tiens à approfondir cette idée.

En écoutant une Symphonie de Mozart, m’est venue l’idée d’un rapport idéal, d’un « pont d’or » entre notre attente et sa merveilleuse musique.

C’est ce qui m’a fait penser au «Nombre d’Or ou 1,618» – à la «Divine Proportion» (le rapport approximatif de 3 à 5), chère au sculpteur grec Phidias, à Pythagore (qui en a fait un secret de sa secte), à Léonard de Vinci et à Le Corbusier … Dans sa magistrale étude sur ce «Nombre d’or», l’érudit Roumain Matila Ghyka (1931) retrouve ces belles proportions dans l’architecture du Dôme de Milan, dans des plantes ou cristaux, dans les mesures du corps humain …

Pour Paul Valéry, ce nombre magique symbolise le dynamisme équilibré … J’ai trouvé  amusant que la suite de l’italien Fibonacci (XII ème siècle) aboutisse aussi au nombre d’or «entre deux nombres qui se suivent en s'additionnant : 1,1,2,3,5,8,13,21,34,55,89 …»

Par contre, je n’ai pas retrouvé ces proportions dorées dans l’architecture. arabe et berbère, inspirée par un dynamisme esthétique différent du nôtre.

Hypothèse : le nombre d’or donne la formule occidentale du beau … mais chaque civilisation est sensible à sa formule spécifique. Je n’approuve évidemment pas la thèse raciste de Matila Gykha, pour lequel « La géométrie grecque et le sens géométrique ... donnèrent à la race blanche sa suprématie technique et politique» !

Si nous trouvons la section dorée de notre architecture, de notre cadre de vie, de nos œuvres d’art…si agréable, c’est que fonctionne une connivence entre nous et ce format. Nos canons de la beauté s’imposent à nous en interaction culturelle, et de là vient la co-naissance entre nous et nos œuvres. Tout comme les canards vivent en co-naissance avec leur étang.

Les œuvres de Mozart me suggèrent donc la nécessité de posséder la culture et les co-naissances néces- saires qui nous guident dans la jouissance de sa musique, une clé (dont les mystères maçonniques) qui nous ouvre son monde merveilleux.

D’ailleurs une clé est nécessaire pour l’appréciation de toute œuvre d’art ou de littérature : les professeurs d'esthétique et les auteurs, spécialistes de l’art, nous éclairent et nous éduquent à la compréhension et à l'empathie nécessaires aux amateurs que nous sommes. Par exemple je ne possède pas la clé pour agréer les concerts de percussionnistes de ma ville; par contre je ne me lasse pas d’écouter les concerts classiques. Pour apprécier les œuvres des « Arts Premiers» du Quai Branly à Paris, il ne faut pas réagir comme un béotien : une culture générale est indispensable sinon les masques africains nous font rire ! Fonctionne donc une résonance entre les deux ego du compositeur et du mélomane, du poète et de son lecteur, de l’artiste et de son admirateur …

Quand le producteur comme le consommateur acceptent le moment de grâce d’une rencontre fusionnelle des émotions esthétiques, c’est que de part et d’autre chacun des partenaires a trouvé la même clé du beau et de l’harmonie.

Mon hypothèse (certainement déjà formulée par de nombreux spécialistes des arts) : par la jouissance esthétique face à mes œuvres et à celles des autres, j’utilise pour mon plaisir ou bien je livre au public le rendez-vous de deux moi, plus exactement la clé d’or de la fusion de nos deux ego ...

Je pense au mime Marceau : sa personnalité me saute à la figure à chaque minute; elle révèle en même temps les fibres sensibles de ma personnalité de spectateur jouisseur ! Dans cet événement, il y a mon «moi» et il y a aussi « le moi du mime Marceau».

Celui qui perçoit les gestes du mime comme clownesque, ne met que son « moi » dans son vécu, mais «le moi du mime Marceau» lui reste étranger. Il n’y a pas fusion des ego.

Quand je reçois les voeux de Noël de mon ami d’enfance, c’est d’abord dans le cadre des souvenirs de plus de soixante dix ans, puis c’est son «moi» et mon «moi» qui se rencontrent avec émotion : l’enchantement opère et me procure un bon moment de bonheur ...

Mais la fusion des ego ne fonctionne pas sous la contrainte

Important : cette fusion est possible seulement loin de tout commandement, loin de toute interdiction !

Nous sommes donc loin des Académies des Arts et des Lettres, soviétiques ou nazies, qui sélectionnaient et subventionnaient les artistes et poètes, glorifiant le régime, et qui punissaient les artistes «dégénérés» par le mépris ou la persécution. Mon ami Camille Claus a été ainsi traité d’«artiste dégénéré» par le Directeur, allemand et nazi, de l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg en 1940 …

Que dire du pouvoir, principalement de celui de l’argent ? Le mécénat, public et privé, en France du  moins, aide financièrement beaucoup d’artistes, sans exiger d’eux un style imposé. Le problème récurrent des indemnités de chômage des intermittents du spectacle met un bémol à ce constat optimiste …

S’il existe un domaine où « il est interdit d’interdire» c’est celui de l’esthétique.

La langue ou l’art «kitsch» ne vient pas du cœur !

Le bain musical organisé par les grandes surfaces ou les aérogares, pour créer l’euphorie des clients, est vraiment aux antipodes de l’expression spontanée : c’est plutôt la «l’art kitsch» qui règne là !

Ni la langue liturgique ni «la langue de buis» du clergé ne correspondent à cette catégorie de la «clé d’or» de l’art spontané, non surveillé par un censeur (même si l’architecture de la cathédrale, comme celle de Milan, sinspire du «nombre d’or» …) !

La Marseillaise, commandée par le Maire de Strasbourg, De Dietrich, à Rouget de l’Isle, relève plutôt d’une «langue d’acier».

Nous et nos haines, nous et nos crimes, nous sommes en résonance : nous vivons avec les violences depuis notre naissance. Nous sommes donc en co-naissance avec le «mal» de notre société comme avec le «bien» : les deux nous paraissent «évidents» et ne nous étonnent pas.

Nous nous étonnons seulement quand nous changeons de société lors de nos voyages ou que nous assistons à des coutumes «barbares» (par exemple le génocide qui a décimé la population du Ruanda !)

La répétition, génératrice de clichés, est-elle à éviter ?

En me rendant à un concert, le grand plaisir que j’éprouve par anticipation, est de réentendre les passages que j’ai retenus et que je fredonne parfois, comme : «… et si tu m’aimes, prends garde à toi !» de Carmen. Les clients les plus fidèles des opéras connaissent par cœur les textes et salivent à l’idée de les réentendre. Les fans de Mireille Mathieu ou de Johnny Hallyday chantent dans la salle, jusqu’à hurler de plaisir, autant que leur idole.

Ce qui est lassant dans les textes et les conversations, dans les mots usés par le temps, est au contraire le secret de la poésie, du chant, de la musique, de l’art en général … J’avais appris au collège ces vers sans ponctuation de Guillaume Apollinaire et j’aime encore les évoquer en pensant au chagrin d’amour que le poète éprouvait au moment de la rupture avec Marie Laurencin.

    Sous le pont Mirabeau coule la Seine
    Et nos amours
    Faut-il qu’il m’en souvienne
    La joie venait toujours après la peine
    Vienne la nuit sonne l’heure
    Les jours s’en vont je demeure
    Les mains dans les mains restons face à face
    Tandis que sous
    Le pont de nos bras passe
    Des éternels regards l’onde si lasse
    Vienne le jour sonne l’heure
    Les jours s’en vont je demeure …

La musique de ces paroles rend la tristesse très concrète : les souvenirs des beaux jours procurent une douleur douce … Le «moi» du poète a rencontré mon «moi» et la magie des rimes et des images opère immédiatement !

Le rôle des refrains, des antiennes, des litanies … est décisif dans ce domaine, profane et sacré.

Quand dans un orchestre bat sourdement le tambour, je sens la cadence cardiaque –systole et diastole ! Ce n’est pas un hasard : c’est une connivence entre expressions et impressions …

Après la guerre, j’ai entendu pour la première fois le «Chant des partisans» et j’étais très ému. Je l’ai fredonné souvent : «Ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne …». Les vols de corbeaux, je les connaissais bien, je les redoutais sur les plaines ukrainiennes et savais ce que cela signifiait ! C’est donc avec mes souvenirs macabres (du «moi») que j’entends ce chant (du «moi» de la dame qui a composé ce chant) et je frémis chaque fois que je l’entends; répéter ces strophes tragiques, c’est remuer un passé douloureux.

Bref, l’expression spontanée de l’art, de la musique, de la poésie... est l’opposé des clichés, «étiquettes de bouteilles vides». Par le chant, la danse … nous goûtons le contenu du flacon vital. Rien d’artificiel dans la libre consommation esthétique, qui est l’authentique échange de forces et de plaisirs.

Deux super clichés sont particulièrement à surveiller

Imaginons un champ magnétique mondial avec ses deux pôles, négatif et positif. Nous virevoltons entre les deux producteurs de force comme nous pouvons, entre l’aimant du passé et celui de l’avenir. Individuellement ce champ passe entre nos souvenirs et nos espoirs, entre notre besoin de connaître nos racines mais aussi entre celui de montrer nos capacités et nos limites.

* Dans une situation équilibrée, nous maîtrisons les deux tensions qui nous ramènent en arrière ou en avant. La conscience de notre ego unique nous permet de ne pas nous laisser aspirer par les courants, passéistes ou futuristes. Encore faut-il que ce pôle de la conscience individuelle soit actif, qu’il ne soit pas neutralisé par la puissance des évocations des traditions ni par la chaleur de l’attente du bonheur promis !

* L’homme-cliché précisément, avec son souci dominant de remplir sa «fonction», n’a pas un accès facile à sa «nature» authentique : il sait très bien ce qu’il doit «faire» mais n’a aucun idée de ce qu’il «est» fonda- mentalement. Il a un planning mais pas d’ego. Il est fier de vivre les pieds bien par terre, n’ayant pas conscience des forces qui le tirent soit en arrière soit en avant. Il risque de suivre un ami ou un conseiller, sinon un surprotecteur, qui aura beau jeu de l’instrumentaliser…Il risque surtout d’être repéré et gouverné par des arnaqueurs qui réalisent apparemment tous ses rêves … Le souci de son avenir public risque donc d’occulter ses racines profondes. Bref, soucieux de l’avenir, secrètement il ne cesse de rêver.

* Mais nos rêves sont les coachs les plus irrésistibles ! Gaston Bachelard écrit dans sa belle analyse sur «L'eau et le rêve»90: «Le rêve est plus fort que l’expérience» !

Cette force onirique expose les personnes, qui se présentent en «natures artificielles» - personnalités publiques, célébrités, leaders …- à se réfugier dans le rôle fictif qui leur est attribué, à s’y fixer, à «être publiquement» ce que rêvent de voir leurs admirateurs ou électeurs! Obligées de favoriser leur fonction – ou leur «être ostentatoire» - elles se sentent des «acteurs sur une scène» et non telle dame ou tel monsieur … En tout cas, leurs obligations les ligotent et leur laissent peu de temps libre pour devenir «zen» et méditer : leur vocation naturelle peut difficilement s’éclore pour accéder à leur «être», profond et enraciné. Le «faire» va donc triompher et les passionner pour leur avenir. Les voilà, comme les plants de tournesol, attirées par les lumières chaudes et lointaines, mais oubliant être prisonnières de leurs racines.

* La plupart du temps d’ailleurs, c’est le groupe ou la communauté d’origine qui décide de l’orientation spirituelle de chacun. L’enfant, né dans une famille occidentale en pays laïque, ne choque personne s’il s'écarte à sa majorité de la ligne de conduite familiale, s’il veut devenir prêtre ou ingénieur, s’il veut vivre sous le toit familial ou s’il veut partir faire fortune au Canada ou encore en Chine, s’il veut vivre en célibataire, en hétéro ou en homosexuel … Par contre, celui qui est issu d’une communauté peut difficilement s’affranchir des devoirs d’allégeance à l’aïeul ou se soustraire aux obligations traditionnelles : ses fonctions lui sont dictées, sa «nature» se définit par le cliché de son origine ethnique (kurde, juive, mexicaine…). Il reçoit tout et n’a rien à choisir. Il est déterminé par son milieu : s’il veut s’auto-déterminer, il ne lui reste qu’à fuir s’il tient à garder sa vie.

Ce passage dramatique de la structure communautaire et ancestrale, surprotégée, à une structure individualiste, laïque et libre mais risquée, est un thème de beaucoup de romans et de films …

* La situation idéale est rare. Pour l’enfant, la vie future est le grand souci, pour le vieillard c’est la vie passée qui le hante.

* Quant aux adultes actifs, deux super clichés risquent de les déstabiliser, celui de «l’âge d’or» et celui de «la civilisation du bonheur universel». Un rêve et une promesse, il n’en faut pas plus aux gourous, aux faux prophètes ou aux dictateurs pour nous déboussoler et nous transformer en leurs esclaves, prêts à nous sacrifier pour eux !

* Les deux pôles sont toujours actifs. Mais quand l’un des deux pôles magnétiques est dominant, l’autre pôle sera secondaire, méprisé, refoulé ou sublimé. Le communiste soviétique parlait de son avenir en termes poétiques et trimait fort pour le construire : automatiquement il s’est senti obligé de noircir son passé d'exploité !

* Entre les deux forces, les réflexions personnelles modulent les intensités des souvenirs ou de l’espoir. Notre ego, s’il est réveillé et actif, est seul capable de résister au dilemme : l’aventure ou la sécurité. Hélas !dans les communautés, les clubs, les partis ou les sectes, partout où règnent la langue de bois et les rituels obligatoires, notre ego est systématiquement refoulé et chloroformé ! Un ego formaté n’est plus un ego et ne vaut pas plus qu’une carte d’identité.

* Nous laisser entraîner par l’un de ces deux pôles magnétiques nous accapare entièrement, nous aspire en l'air comme dans un cyclone, nous aliène donc et ne  nous laisse ni la place ni le temps pour découvrir nos propres personnalités.

Il est donc utile à chacun de connaître les forces mentales qui nous dirigent à tout moment : celle qui nous tire en arrière, celle qui nous centre au milieu pour équilibrer l’ensemble (comme le fléau d’une balance à deux plateaux), enfin celle qui nous tire en avant.

* Ce sont aussi trois leviers d’influence que nous mobilisons tous quand nous voulons faire d’un collègue un ami, convertir une épouse à notre culte ou manipuler un voisin pour le recruter dans un parti ou une secte. Notre sentimentalité humaine vibre fortement face à un album photo d’enfance, un arbre généalogique ou face à  une perspective de réussite professionnelle …

* Les forces mentales qui nous rivent au passé comme des aimants.

Voici un exemple de dominance d’un levier d’influence: les monothéistes autant que les polythéistes…dramatisent leur «Histoire Sainte» en la revivant rituellement : les chrétiens revivent chaque année la Naissance de Jésus, sa Passion, sa Résurrection …

La nostalgie de «La pureté des origines » forme un phare qui hypnotise les traditionalistes à tel point qu’ils se sentent obligés de la recréer dans l’ici et le maintenant … liturgiquement.

Par contre, comme la reconstitution du passé réclame de nous presque toutes nos forces et tout notre temps, il ne reste pas beaucoup de forces ni de temps pour préparer l’avenir : celui-ci restera alors au niveau des rêves de vie posthume, en nous offrant la perspective de l‘éternité céleste, soit en gloires tout près de Dieu soit en supplices loin de Lui … A un passé, réactualisé chaque jour, correspond un avenir, sublimé en paroles.

Bref, le couple «passé blanc et avenir, noir ou blanc» caractérise les nostalgiques des traditions …

Par contre le couple « passé noir et avenir blanc » caractérise les utopistes et les prophètes du paradis …

* Les forces mentales qui nous tirent en avant.

En voici deux exemples : le communisme et le capitalisme sont deux stratégies qui condamnent le passé et qui nous promettent un avenir meilleur. Leur magnétisme : ils nous promettent tous deux le bonheur par la libération ! L’un veut libérer le peuple en le faisant sortir de son aliénation passée par la révolution; l’autre veut libérer le peuple en l’enrichissant dans l’immédiat.

Le bonheur communiste est collectif et transcendant, il réjouira les générations futures … Tant pis pour les vivants ! Le bonheur capitaliste est individuel, vécu ici et maintenant : il est calculé en dollars ou en euros selon divers coefficients puis distribué sur place à ceux qui respectent (ou exploitent) les règles bancaires de la rémunération et des intérêts …

Les deux théories ont peut être raison mais ne parlent vraiment pas du même bonheur ! Le concept de notre bonheur est presque toujours instrumentalisé au profit d’une doctrine : c’est la «camera obscura» de toutes nos décisions personnelles.

(Rappel : le résumé d’une doctrine, je l’avais prévu au premier chapitre, risque de devenir une «étiquette de bouteille vide», trompeuse et insidieuse…Des dizaines de formes de communisme et de capitalisme fonction- nent dans le monde actuel.)

Autre illustration : le Messie auto proclamé Moon décrit les siècles passés comme catastrophiques, «caïnistes» même. La faute en incombe au Christ qui a compté sur les pauvres pour instituer son Eglise. Moon ne fait pas cette faute, il compte sur les riches pour effectuer l’Union des Eglises Chrétiennes et accumule donc des richesses par tous les moyens … L’avenir sera beau, surtout pour les adeptes, mariés à Séoul, avec le conjoint, choisi par le gourou lui-même !

De même pour Pol Pot, inspiré par Mao, le passé doit être rayé des mémoires sinon on n’arrive pas à formater l’«Homme Nouveau». On connaît le résultat en visitant les ossuaires horribles au Cambodge ….

* Les forces mentales qui peuvent nous recentrer.

C’est la conscience que nous avons de nous-mêmes, de nos talents et de nos limites, c’est notre ego qui décide entre nos souvenirs, nos rêves ou nos possibilités. C’est aussi notre ardeur à la lutte pour notre indépendance personnelle qui nous pousse à dire non aux invitations ou aux sirènes d’une carrière … L’ego se forme et se nourrit plus de refus que de flatteries : il se conforte en se méfiant des clichés ! Tant qu’on n’a pas dit un non douloureux à une proposition, on ne découvre pas qui on est, on n’est pas adulte. On découvre son ego en luttant pour le protéger.

* Beaucoup d’entreprises tiennent compte des deux dangers : trop d’appétit soit pour le passé ou soit  pour l‘avenir !

Soit encore aucun appétit ni pour ce qui a été ni pour ce qui sera : c’est la position de l’athée qui ne dramatise ni les souvenirs de l’origine mythique ni les rêves de bonheur transcendant.

* Les inventeurs exploitent tous nos appétits en anticipant nos besoins et nos rêves grâce aux leçons du passé

Léonard de Vinci et Jules Verne, entre autres, ont eu ce génie de tenir compte des réalités contemporaines, des connaissances acquises et des rêves les plus fous. Le concept nouveau de «développement durable» d'une économie qui ne veut pas laisser à nos enfants une planète malade, des eaux polluées, des énergies gaspillées … est lui aussi à la fois réaliste et prospectif. Il tire des leçons du passé pour construire une société plus équilibrée.

* J’ai le plaisir de citer l’exemple d’une entreprise qui tient compte des deux impératifs des souvenirs et des promesses : la stratégie de la « Communauté européenne du Charbon et de l’Acier» de 1951, initié par Jean Monnet, a lancé efficacement la construction européenne. C’était un pari difficile mais nécessaire.

Encore faut-il que le modèle socio-économique du gouvernement soit compatible avec une telle programmation équilibrée et la soutienne financièrement, ce qui n’est pas le cas sur tous les continents où l'on échafaude des programmes.

* Je dois aussi mentionner l’exemple d’échecs d’entreprises, victimes soit des nostalgies soit des espoirs, mais surtout de leur impatience de réaliser leur salut personnel et celui de toute l‘humanité. Je parle des utopistes hallucinés qui dramatisent les événements à venir en essayant de les réaliser dès à présent dans des communautés, prêtes au combat, même au sacrifice suprême…Des sectes apocalyptiques font semblant de vivre déjà selon leur Grande Formule, au besoin en rejoignant une planète paradisiaque par le suicide collectif ! D’autres préparent l’arrivée de sauveurs cosmiques ! La plupart des adeptes sont prêts à souffrir toute leur vie, à se sacrifier pour une cause prometteuse !

Bref, peu de gens sont  à l’abri des deux champs magnétiques et des clichés correspondants. La passion peut nous entraîner en arrière dans le culte d’une tradition ou d’une prophétie d’un temps périmé : elle peut aussi nous catapulter vers l’avant avec des projets trop novateurs et ruineux !

 

   

 

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