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L’homme-cliché
Essai de Roland Huckel
- Deuxième partie
Les avatars des hommes–clichés
Chapitre 11
Les clichés changent quand le régime
change
…
Si j’ai insisté sur les différences
d’attitudes vis-à-vis du sens de la vie, c’est parce que les clichés ne sont pas
les mêmes dans l’un et l’autre camp, qu’il est même tabou de classer les pieux
automatismes des rituels et des cérémonies sacrées dans la catégorie logique des
«clichés».
La société fermée installe une chaîne
de comportements dans la population, la liturgie, qui précise les dates des
devoirs et des droits, des interdits et des tolérances, des fêtes et des Saints
à vénérer…Le vocabulaire en usage dans de tels milieux – pensons aux coutumes de
nos vielles bourgades chrétiennes ou des cités hindoues en Asie – est de type
traditionnel en privé. Mais dans les cérémonies du culte, le parler est de type
rituel en langue sacrée, latine, grecque, japonaise ou arabe …
La mentalité correspondante est très
conservatrice et surveille sévèrement la fidélité aux traditions locales et aux
manifestations folkloriques... La moralité est patriarcale, rarement
matriarcale, et s’impose aux jeunes sans discussion possible. Les castes ou
groupes ethniques différencient les coutumes et distribuent liberté et richesse
aux privilégiés de naissance… Les priorités économiques, gérées par les règles
des héritages, souvent encore très tribales, commandent toutes les décisions
individuelles, tous les arrangements matrimoniaux …
Pour l’expression d’idées
personnelles, ne sont admis que les propos sentencieux, les proverbes de paysans
(«On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs»), les poncifs courants («Le
maire est le garant de la légalité républicaine») mais aussi les superstitions
locales et les incantations sentimentales usuelles («C’était mieux dans le bon
vieux temps»). La censure mutuelle du langage fonctionne en famille, au village,
dans les ateliers et bureaux et surtout dans les discours officiels et la
presse…Toute nouvelle idée est ressentie comme scandaleuse : c’est le triomphe
des idées reçues.
Le conservatisme de principe rend
difficile tout changement, réclamé par les jeunes. Il en est ainsi surtout dans
les églises et les partis : tout est répétitif, le plus souvent solennel. Chaque
fidèle reçoit un livret qui lui indique ce qu’il a à dire ou à chanter et à quel
moment…Le cliché est donc obligatoire et règne en maître dans les discours
officiels, dans les fêtes de souvenirs de fondation surtout.
Attention : les
paroles sacrées sont inanalysables pour leurs usagers
!
Mais attention : nous ne nous doutons
pas, en France actuelle, de ce que signifie comme vécu le caractère sacré d’une
parole, d’un écrit ou d’un rite dans une société traditionnelle. Mon ami Michel
Lux d’Agadir, soufi, mais aussi des collègues Marocains, ont attiré mon
attention sur la dramatique interprétation que font les consommateurs de
vénérables langues et coutumes, qui datent de l’époque de la fondation de la
cité ou de la religion. On ne change pas un iota des formules consacrées, au
risque de choquer les fidèles. Prononcer la profession de foi islamique, c’est
devenir musulman (voilà ce que le collègue qui m’a appris un peu l’arabe m’a
enseigné, ne me permettant pas de la prononcer).
En compagnie d’un de mes élèves, j’ai
rencontré un «saint» dans le beau village d’Imimiki près d’Agadir : il est
chargé par sa communauté de prier tous les jours et n’a pas besoin de pourvoir à
ses besoins; il m’a tenu le même langage : «Chaque parole sacrée prononcée est
efficace même si nous comprenons pas comment». Il m’a presque mis à la porte
quand je lui ai révélé ma profession consistait à analyser les paroles, profanes
ou sacrées. Je n’ai pas osé lui parler des formules religieuses, marmonnées par
routine, qui risquent de devenir des clichés !
Les collègues auxquels j’ai raconté
cette entrevue, ont souri : oui, il y a encore beaucoup de vrais musulmans qui
respectent les traditions et qui ont encore le sens du sacré, qui le dramatisent
même, qui ne permettent pas qu’on mette en doute la valeur de leurs rites. Mais
avec l’instruction et les voyages à l'étranger, avec le travail quotidien
harassant en Europe, beaucoup de marocains limitent leurs pratiques à la prière
du vendredi à la mosquée. Mais à la retraite, ils se remettent au respect
littéral des devoirs des musulmans.
Renseignements pris auprès du Frère
Antoine, spécialiste de la langue berbère, cet interdit d’analyse des formules
sacrées existe dans toutes les religions, plus ou moins dramatiquement. «Le
sacré fait partie du registre mystique, m’explique-t-il, il est donc
incompatible avec le registre sceptique». Et il me conseille de ne pas parler,
en tant que non musulman, de «Moulana» et surtout de ne pas trop montrer mes
doutes face aux Anciens, cela pourrait me valoir des violences ! («Moulana»
est le terme berbère pour parler d’Allah).
Il a fait mention de ce qui s’était
passé à la même époque dans un Lycée de Rabat : un coopérant français, énervé
par un élève qui lisait le Coran pendant le cours de français, après plusieurs
avertissements, a jeté le livre sacré par la fenêtre. Les élèves se sont tous
levés et sont sortis de la salle pour mettre le proviseur au courant… Pour sa
protection, le Ministère a demandé au coopérant de quitter le pays avant minuit
!
En Europe du Moyen Age, les chrétiens
réagissaient de la même manière, très mystique : quelqu’un aurait jeté une bible
par la fenêtre, il aurait été sans doute lynché sur place, selon le Frère
Antoine !
Au fur et à mesure de mes expériences
avec la population marocaine, je suis devenu de plus en plus prudent dans les
conversations …
Dans le régime
laïc de la France actuelle, la sacralité est l’affaire des choix
individuel
Dans le climat général de relativité
des temps modernes, de plus en plus sceptiques, la dramatisation des litiges
religieux se fait rare. Les croyants s’isolent dans leur communauté et évitent
les conflits théologiques avec les voisins.
La langue sacrée des chrétiens, le
latin, a presque disparu de l’église. Pensons à l’usage du latin jadis dans les
églises catholiques (situation que j’ai encore vécue) et à l’«Amen» final. La
langue liturgique est toujours admirée, même incomprise par les paroissiens.
C’est qu’elle est coulée dans le moule solide des rites traditionnels et
conserve une solennité esthétique qui la transforme en respectable monument
historique du langage religieux !
L’effet de la langue emphatique de
la piété, en français à présent, se prolonge dans les manières de penser et de
parler des fidèles ... Cela se mesure surtout dans les participations des
fidèles aux rites religieux. C’est ainsi que les dévots inventent ou choisissent
des cantiques, souvent très beaux sur le plan musical, pour animer les
cérémonies de l’église. Voici un extrait de chants, choisis par la famille pour
l’enterrement d’un de mes amis. Le texte, polycopié par un ami du défunt, a été
remis à chaque fidèle.
«Tu es là au cœur de nos vies / Et
c’est toi qui nous fais vivre. / Tu es là au cœur de nos vies, / Bien vivant, ô
Jésus Christ.» Puis la 1ère strophe : «Dans nos cœurs tout remplis
d’orages, tu es là, / Dans tous les ciels de nos voyages, tu es
là.»
Dans un dépliant de remerciements, on
console les amis de la famille en précisant que le défunt est «dans les bras de
tendresse du Père» et «depuis sa place il nous aime et participe à notre vie
familiale et nous pousse à aller de l’avant» …
C’est la technique de l’incantation
poétique avec ses slogans répétitifs («Tu es là»). Et l’incantation est le
moteur même de nos besoins de communiquer, même si elle constitue une constante
de tous les rites animistes de superstition et de magie, non seulement dans les
religions, mais autant dans les fêtes ou manifestations politiques, dans les
défilés de l’armée…C’est aussi la voie de l’extériorisation de nos joies de
vivre, de nos bénédictions…comme de nos colères et de nos malédictions…
Les consommateurs de langue sacrée
disent s’adresser directement à Dieu ou aux saints intercesseurs. Une telle
communication est une évidence pour les mystiques en prière mais non pour les
sceptiques.
A l’âge de neuf ans, j’ai été
impressionné en touchant le rocher troué qui, au pèlerinage du Schauenberg, près
de Pfaffenheim (Haut-Rhin), est destiné, m’a-t-on expliqué, à nous montrer la
puissance du diable. Ma tante, boulangère dans ce village à cette époque,
m’avait raconté que ces trous profonds du rocher étaient les traces de pattes du
démon qui, dans sa colère contre l’organisation du pèlerinage avait voulu se
venger ! J’ai eu beaucoup de mal à me débarrasser des fantasmes d’un tel
scénario fantasmagorique !
Voilà une expérience existentielle
qui m’a marqué pour la vie et qui a augmenté mes doutes sur l’utilisation des
légendes et des mythes par les groupes religieux !
Beaucoup de mes amis, ex-catholiques,
qui ne pratiquent plus depuis des dizaines d’années, aiment réentendre les
chants grégoriens et les cantiques, très émouvants de Noël ! Les messes de
minuit en Alsace sont les plus fréquentées !
Avouons-le : la langue sacrée, l’une
des matrices historiques de nos langues, donc aussi de nos clichés, est encore
très respectée et admirée. Beaucoup l’apprécient sous forme de concerts d’orgue
et écoutent les messages musicaux de Bach ou de Haende … Elle nous rappelle que
vit en chaque «occidental et sceptique», un «oriental, croyant et mystique» :
refouler l’une de ces deux personnalités archétypiques est vain et nous
déséquilibre !
Notre malaise existentiel vient
souvent d’un oubli d’une partie de nous–mêmes ! Charles Gustave Jung, dans ses
«types psychologiques»86, est toujours d’actualité
et nous rappelle quelles molécules composent notre ego. C’est ce que m’avait
expliqué Camille Claus, que j’avais rencontré en 1946 devant la Galerie
Actuaryus, rue de la Nuée Bleue : il me parlait de ce psychologue suisse, qui
voyait en chaque personne un animus et une anima … C’était là le fil blanc qu’a
suivi Camille toute sa vie. Je me souviens de deux de ses tableaux, exposés dans
les locaux de France 3, place de Bordeaux, après sa disparition, en signe de
deuil en 2005 : un homme tout clair et un autre tout sombre ! J’ai étudié Jung
par la suite en profondeur pour comprendre l’occident et l’orient, mais aussi
le profane et le sacré, les civilisations dites « primitives » et les
civilisations industrielles …
J’ai compris par la suite ceci : tout
ce qui est humain est à respecter, surtout ce que nous ne comprenons pas et
qu’essayer d’arbitrer entre deux systèmes de croyances nous rend bêtes et
surtout méchants ! Le comportement agressif et arrogant des sectes et des partis
en est un bel exemple.
Illustration locale: au dernier
siècle, les conflits se multipliaient en Alsace surtout dans les communes qui
rassemblaient à la fois des catholiques et des protestants, qui avaient donc
deux églises différentes (jadis deux écoles confessionnelles différentes). Voir
l’amusant récit des petites guerres entre les deux cultes dans le livre de
l’historien Alfred Wahl : «Petites haines ordinaires – Histoire des conflits
entre catholiques et protestants de 1860 à 1940 en Alsace»87. Que ce soit à propos des mariages, des processions ou
des enterrements, il y avait toujours des mécontents quelque part … Exemple :
dans un village catholique près de Haguenau, le nouveau gardien du taureau
municipal était protestant; colère des habitants : il a fallu recruter un agent
catholique. Les arguments avaient souvent une arrière-pensée économique, les
communautés protestantes étant plus riches en général que les communautés
catholiques …
C’est cette complexité des questions
religieuses, mêlées de considérations économiques et politiques, qui permet
mille interprétations mais qui alimente aussi les doutes.
Dans les sociétés
ouvertes les fêtes religieuses se transforment en fêtes économiques
…
Quant à la société ouverte, elle
prend distance avec la liturgie obligatoire et crée de fastueuses fêtes privées
lors des succès, professionnels ou sportifs. Elle transforme lentement les fêtes
religieuses, de Noël surtout, en concours de cadeaux et enrichit les commerçants
plus que le clergé. Les coutumes locales disparaissent au profit des
comportements individualisés qui dépendent des potentialités économiques de
chacun : car la vie, ancienne et artisanale, du travail en famille fait place de
plus en plus à une dichotomie dans les emplois du temps, divisés en deux plages
organisées, en celle de l’emploi et en celle des loisirs
…

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