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L’homme-cliché
Essai de Roland Huckel
- Première partie
- A partir des techniques de détection de clichés
- vers le piège central
-
-
- Chapitre 1
-
- Mais qu’est-ce qu’un cliché ?
Avant de raconter les occurrences
qui, dans ma vie, m’ont
permis d’étudier
systématiquement les nombreux pièges des mots biaisés, j’essaie de préciser de
quel danger je parle ici.
* Je pense souvent aux hologrammes,
capables de nous montrer deux images différentes d’un objet, vertes ou rouges,
selon l’angle de vision. Nous fonctionnons tous ainsi offrant un look honorable
au public conformément à l’attente de notre entourage, tout en cachant notre
personnalité profonde et authentique.
Notre look, voilà notre
«carte d’identité». Il nous classe suivant le lieu de notre
préfecture, notre numéro matricule, notre nationalité, notre âge, nom et
prénom, nom de l’épouse, notre taille, le style de notre signature, notre
adresse …Toutes ces coordonnées, précises mais indiscrètes, nous cloisonnent dans une dizaine de catégories qui sont, toutes,
des boîtes de rangement dans lesquelles notre entourage nous fourre selon les
apparences. Ce sont aussi des occasions pour nos amis, mais surtout pour nos
ennemis, de nous ranger dans des casiers, plus ou moins sympathiques, de
«français» ou d’«étranger», de «breton» ou de «dandy», de «jeune» ou de
«croulant», de «célibataire», de «gros» ou de «gringalet», etc.
C’est là que notre originalité se
révèle; c’est là ce qui inspire, aux frères, voisins et concurrents, des
sobriquets gentils ou cinglants, c’est-à-dire des clichés. Nous devenons ainsi,
à notre grande surprise, un «faux jeton», un «raseur», un «chômeur», un
«artiste», un «illuminé», un «bon copain» ou un «paresseux» …
Bref, le cliché nous décrit de
l’extérieur selon notre look en nous cantonnant dans une catégorie précise,
gentille ou diffamante …
* Le flagrant délit d’emploi de mots
usés est d’abord à imputer aux dépliants touristiques
qui sont
truffés de clichés : pour l’Alsace, la «cigogne» et la «choucroute» … Alors que j’ai trouvé en Ukraine
beaucoup plus de cigognes que chez nous et que la choucroute était plus connue
dans la marine et les temps anciens…Les références permanentes à ces deux icônes
régionales sont de mauvais goût : elles m’énervent souvent … Un viticulteur du
Haut-Rhin, Catin, trouve ringarde l’image de la cigogne sur les étiquettes des
bouteilles, mais les exportateurs de vin d’Alsace trouvent ce dessin très
efficace comme stimulant commercial ...
* La pub, productrice professionnelle
de clichés, est dangereuse pour les consommateurs, mais très fructueuse pour ses
managers. Elle subordonne le devoir de moyens au devoir de résultats : elle ne
tient donc pas vraiment compte des inconvénients de son travail ni des
réclamations de ses victimes de la rue, de la presse, de la télé … La répétition
des images-chocs et des scénarii kitsch trois fois par jour à la télé, est
débile, lassante ; plus grave, le scandale des images taboues, spécialité de la
marque Benetton entre autres, est payant … Le niveau culturel des consommateurs
complices s’en trouve rabaissé ! Système insupportable : le consommateur des
médias est manipulé, pris en otage par les organisateurs sans scrupules des
tunnels publicitaires. Selon le patron de TF1, «Ce que nous
vendons à
Coca-Cola c’est du temps de cerveau humain disponible …» ! Quel Prix Nobel
trouvera une formule de publicité honnête !
* Mentionnons ensuite les occasions
quotidiennes de débiter des formules répétitives. Dans chaque région, les
formules de salutation (bonjour, au revoir … Grüss Gott) sont toutes des clichés
rituels. Il en va de même pour les formules de reconnaissance (merci …). Le
registre de la politesse est basé sur des gestes et des paroles convenus, quasi
obligatoires mais aussi automatiques, qui correspondent rarement à des réactions
spontanées et sincères : ces formules sont inauthentiques et creuses, même si
elles remplissent une fonction sociale de sécurité et de convivialité … Les
caissières des supermarchés sont dressées à dire «bonjour, merci, au revoir» des
centaines de fois par jour …
Pour dire un «bonjour» cordial et
spontané, nous évitons de parler sur le ton blasé du «cliché», nous écartons les
bras dans un vaste geste d’accueil et nous parlons avec des trémolos dans la
voix …
* Comme les salutations, les
milliards de vœux, postés chaque année, «Joyeux Noël» et «Bonne et heureuse
année» ou encore le musical «Happy Birthday to you» … sont des formules
d’incantation : nous
implorons Dieu ou
le Destin d’assurer la santé et le bonheur de nos parents ou amis parce que nous
connaissons notre incapacité de les aider efficacement autrement qu’en paroles
…
* Attention !
L’incantation
est l’une des
figures de style que nous utilisons le plus souvent dans la langue de bois des
discours officiels…et qui mobilise le plus d’expressions consacrées, très
musicales et décoratives mais vides de sens, bref des poncifs :«pour le plus
grand bonheur de tous» ou «Nous avons l’insigne honneur de représenter ici le
peuple» ! Les discours des sous-préfets devant les parterres de fleurs et les
rubans à couper, sont des modèles de langue administrative, souvent des
instruments d’aliénation de la population. Il s'agit de prouver qu’un nouveau
progrès est accompli lors de l’inauguration ...!
* Les coutumes administratives,
elles, ont gardé les réflexes féodaux en exigeant des expressions solennelles
dans chaque courrier, comme «J’ai l’honneur de solliciter de votre bienveillance
…» ! Répéter humblement de telles formules stéréotypées est un geste
d’allégeance au pouvoir en place …
La répétition use les mots et les idées
…
C’est justement l’usage répétitif
d’un terme qui le vieillit prématurément, le dévalorise à la longue, le
ridiculise parfois…Pour les linguistes, l’extension d’un concept appauvrit sa
signification. Une image me vient souvent à l’esprit quand j’utilise un mot
cliché : un «signifiant sans signifié» ou encore : un «contenant sans
contenu».
- Un cliché fonctionne comme une étiquette de bouteille vide !
- Cela peut faire saliver mais ne désaltère pas …
Cette description analogique me
semble plus éloquente qu’une définition savante du mot cliché.
Parler à l’aide de clichés, c’est
donc commettre une malhonnêteté, un mensonge, un tour de passe- passe, une
imprudence ou une erreur de perception … C’est présenter une contrefaçon à la
place de l’objet ou du mot authentique ! C’est aussi la stratégie du flatteur ou
des employés de bureau, condamnés au jargon administratif …
Consommer des clichés dans la presse
ou dans les réunions politiques, c’est être victime du parler imparfait de nos
contemporains. C’est la plupart du temps le résultat de notre inertie langagière
qui nous fait parler comme tout le monde autour de nous sans réfléchir
aux résonances multiples des mots, sans nous douter un instant que nos
propos sont déficients !
Inertie langagière ? Si tout le monde
autour de nous est de gauche, nous avons de la peine à exprimer une idée de
droite ! La partialité est contagieuse…Nous réagissons mimétiquement aux stimuli
stéréotypés de la pensée unique qui nous englobe et nous empêche de penser par
nous-mêmes (en famille, à l’atelier, au syndicat…). Cette attitude de
psittacisme écervelé est particulièrement grave dans nos engagements politiques.
Chaque cliché connaît un parcours
avec des hauts et des bas, des comas et des résurrections. Voici trois exemples
de stéréotypes, des moribonds et des intermittents …
* J’ai lu dans les Dernières
Nouvelles d’Alsace2, cette déclaration des Huissiers de
Justice du Bas-Rhin : «L'image de l’expulseur, du fidèle exécutant des basses
œuvres de la Justice, on nous la renvoie souvent à la figure. On en a vraiment
ras-le bol. D’autant que ces clichés ne correspondent pas du tout à la
réalité.»
* Les manifestants qui militent pour
une Turquie européenne veulent démonter «les clichés dont ce pays est la
victime ». L’expression courante «Tête de Turc», pour désigner une personne qui
est sans cesse en butte aux railleries, est ressentie à présent comme insultante
et xénophobe … (Dernières Nouvelles d’Alsace3)
* On réentend parfois le slogan lancé
par l’ancien Président François Mitterrand : «il faut laisser du temps au
temps». Le terme vient et disparaît comme un serpent de mer …
Formellement le cliché fonctionne comme une figure de
style
* C’est le plus souvent une métonymie
: on confond le contenu avec le contenant (dans mon cas de Malgré Nous alsacien,
Français pris pour un Allemand), la partie avec le tout (les visages pâles face
aux peaux rouges), ou l’effet avec la cause (chasser l’entraîneur d’une équipe
de foot qui perd) …
* C’est bien souvent une métaphore
(parler de trois grosses légumes pour désigner la présence de trois
patrons).
* Cela peut être aussi une
personnification (mon chat est un sphinx) …
* Beaucoup de mécanises mentaux
aboutissent à la création de clichés, surtout les «idées reçues», les «a priori
culturels», les nombreux «lieux communs», les «expressions consacrées»,
l’attribution de «sobriquets» ou de «surnoms», nos «fantasmes», nos «idées
fixes», nos «allégories» (la «couronne» pour désigner un royaume), nos emblèmes,
nos poncifs … mais surtout la langue de bois …
* Le stéréotype et le cliché ont la
même origine typographique et la même définition péjorative (Larousse). Des
auteurs universitaires arrivent à les distinguer …
artificiellement.
* La gloire d’un cliché, c’est de
devenir un symbole (comme le «lion» pour Belfort, l’«ours» pour les Berlinois,
l'«aigle» sur l’oriflamme d’un empereur, le «poisson» pour les chrétiens, la
«colombe» de la paix, le «faucon» de la guerre …) ou encore, comme le pense Mac
Luhan, un archétype (je pense à l’«arc en ciel», cliché local devenu l’archétype
international de la diversité de nos orientations sexuelles).
* Les
personnages du
théâtre et du cinéma, du roman aussi, à force d’être cités, finissent par
incarner des clichés, à commencer par le «Théâtre du Guignol», son «voleur» et
son «gendarme» ! Des noms comme «Madame Bovary» ou le «Topaze» de Marcel Pagnol,
le «Fernandel» des films comiques … sont devenus des références. Les noms les
plus utilisés sortent des Livres Saints (un «Salomon»)
et des
mythologies (un «Ulysse») … Le prestige d’un nom en fait un cliché
ambulant.
* Le cliché se niche aussi dans les
locutions courantes : dire de quelqu’un de malheureux qu’il « mène une vie de
chien», en France et en 2005, c’est vraiment se tromper car chez nous les chiens
sont mieux nourris, logés et chauffés que les clochards de la ville. Par contre
cette expression décrit la réalité en Afrique : au Maroc, à cause du danger de
contagion par la rage, j’ai pris le réflexe de faire semblant de ramasser une
pierre pour faire fuir les chiens, la plupart étant errants !
* Le jargon administratif fonctionne
comme une usine à clichés : la femme de ménage est maintenant une «technicienne
de surface», les élèves sont des «apprenants» … Les polémiques politiciennes
produisent régulièrement leur lot de termes convenus, dont les plus utilisés et
répétés sont promis au destin de clichés des «Cafés de Commerce» : actuellement
c’est «le commerce de proximité» que tout le monde réclame, «la laïcité» qui est
fêtée, «l’égalité des chances» qui fait rêver les chômeurs, «la précarité» qui
effraie les jeunes … La mode et les événements ne cessent de créer de nouveaux
stéréotypes … En janvier, tous les médias publient les «best of» de l’année
écoulée …
* Attention aux comptes rendus
rapides : tout
texte résumé prend le risque de chercher des raccourcis dans le stock des images
d’Epinal.
Les concepts des textes condensés ont plusieurs significations et
forcent le consommateur à fantasmer … A force de dire trop, ces mots ne disent
plus rien de sûr et risquent de fonctionner comme des clichés.
* Il en est de même pour
les exagérations, amatrices de stéréotypes …
* Les pléonasmes proviennent de
certains mots vedettes, privilégiés par les animateurs des médias, comme
«prévoir à l’avance» ou «au jour d’aujourd’hui» que le Conseil Supérieur de
l’Audiovisuel recommande d’éviter à l’avenir.
* Même danger : tout terme, une fois
lancé dans le grand public, va être simplifié par la foule ou par les
adversaires et transformé souvent de mauvaise foi. Quand récemment le ministre
de l’Intérieur, Nicolas Sarkosy, a crié à la foule, devant les caméras de la
télé, qu’il allait nettoyer leur cité de la «racaille», il visait les dealers et
les caïds du quartier, soit un habitant sur cent. Mais les gens des banlieues
ont généralisé très vite cette description en faisant courir le bruit que le
ministre prenait tous les habitants des banlieues pour de la racaille. Aussitôt
cent pour cent des habitants des cités de banlieue se sont révoltés d’être
traités «comme des rats qu’on éradique au kärcher» … Les jeunes, chômeurs, déçus
du modèle français, en ont profité pour passer à la violence et au vandalisme …
Les termes «racaille» et «kärcher» sont ainsi promis à une belle carrière de
clichés historiques avec ses adversaires et ses fidèles …
Cet épisode nous rappelle que le
parler vrai est dangereux : voilà bien pourquoi les diplomates emploient
seulement des termes neutres ou des généralités : le Président de la République
et le député Julien Dray ont recommandé au ministre de l’Intérieur, de parler de
«délinquants» plutôt que de «voyous» ou de «racailles» …
Plus les termes sont abstraits et
administrativement corrects, plus ils sont inoffensifs et plus vite ils forment
la «langue de bois» qui ne veut plus dire grand-chose…mais qui, au moins, évite
les objections et les procès. Voilà l’utilité des termes généraux qui fabriquent
ce qu’on appelle « la langue administrative» : celle-ci désarme à l’avance tous
ceux qui essaient de critiquer ou d’«attaquer» un responsable
...
* Voici un exemple de danger pour
celui qui veut «parler vrai» et qui «met les pieds dans le plat». Un Ministre de
l‘Education Nationale, Claude Allègre,
voulait «dire les
choses comme elles sont» en menaçant de «dégraisser le Mammouth» : les
professeurs ne lui ont jamais pardonné cette comparaison irrévérencieuse et il a
dû démissionner très vite.
* Les spécialistes universitaires
redoutent de «vulgariser» leurs connaissances : l’exercice est dangereux et
génère des malentendus, de faux espoirs ou des craintes injustifiées. La
philosophie par exemple est «irrésumable» et ne se réduit pas à quelques
citations! J’entends souvent le jugement rapide sur un orateur : «il est très
cartésien», comme éloge ou comme reproche. Dans tous les cas, j’ai constaté que
cette étiquette était employée par des gens qui n’avaient jamais lu le «Discours
de la méthode» …
Pour
nous montrer la complexité de la réalité, le sociologue et épistémologue
Edgar Morin rédige de nombreux pavés, très compliqués4.
* Celui qui a le mieux montré les
dangers des lieux communs, écrins de clichés, est sans conteste Gustave Flaubert
au XIX ème siècle : outre son fameux «Dictionnaire des idées
reçues»5, il a mis en scène deux employés retraités, Bouvard et Pécuchet,
qui se lancent dans la fabrication de machines et de produits en se basant
uniquement sur leur savoir livresque : ces demi savants ont raté tout ce qu’ils
entreprenaient se mettant même en danger de mort (avec un alambic, manié sans
expérience et qui a explosé) …
* Les pages roses des Dictionnaires
Larousse présentent des clichés dans plusieurs langues ! Selon Marshall Mac
Luhan : «Tout dictionnaire est une chaîne de clichés qui sont autant de figures
arrachées à cette base qu’est le langage» (Sur Mac Luhan, voir la liste des
livres sur les clichés à la fin du chap.XIII)
* Chaque cliché forme un vide - un
trou - dans la masse de la pensée et des écrits. Nos œuvres littéraires
risquent donc de ressembler à un gruyère !
* Des auteurs, surréalistes et
dadaïstes, ont utilisé les clichés et lieux communs au deuxième degré, par
ironie et besoin de renouveler les modes d’expression (André Breton parle de
«sévices compris», de «délit de justice», de «clair de terre» …)
* Que dire des «cartes postales» du
tourisme international sinon que les clichés peuvent servir à
créer une industrie ? Que penser des chromos d’illustration de type
« Images d’Epinal» ?
* Que dire surtout des cours
d’histoire donnés aux enfants de l’Ecole Primaire (j’en sais quelque chose par
expérience professionnelle) ? A ce niveau on simplifie les faits pour donner au
moins quelques points de repère aux écoliers : les images d’Epinal viennent
inévitablement au secours de la pédagogie, celles de Clovis, de François
Premier, de Jeanne d’Arc, etc. Les notions que retiennent les enfants ne
correspondent pas à la réalité évoquée mais construisent une longue galerie des
«grands hommes», c’est-à-dire de statues mentales, comme celles de César,
d’Henri IV, de Louis XIV, du Général de Gaulle, etc. C’est ce que résume très
bien Natacha Polony
dans
Marianne6: «… de l’histoire - bataille on est passé à l’histoire - cliché»
et cela à cause de la pédagogie de l’étude de documents, décryptés par les
petits élèves sans expérience !
* La plupart de nos «idées reçues»
s’incrustent dans notre esprit durant la période d’éducation, familiale,
scolaire et culturelle. L’éducation parallèle que nous recevons dans la rue,
avec la fréquentation de copains, nous rend encore plus réceptifs aux «préjugés
professionnels, raciaux, etc.». Mais la vie nous oblige
constamment à
réviser nos a priori.
* Les légendes et les
mythes, ces
merveilleux récits, fonctionnent d’abord comme initiation à la culture du pays,
tout comme les vitraux des églises nous éduquent au culte des saints locaux … Je
compare cette imagerie à des bouquets de fleurs colorées et parfumées : c’est de
là que sortent par maturation les fruits de la réalité vécue … Bien entendu, la
présence des images répétées et des images récurrentes produit des séries de
clichés, comme ceux de «bons et de mauvais», de «sauveurs et de sorciers», de
«monstres», de «héros», de «traîtres», de «saints» …
* Les journalistes utilisent
ironiquement le terme de «marronniers» qui refleurissent tous les printemps, pour désigner les thèmes
récurrents de l’année : la neige à Noël, les baigneurs au bord des fleuves en
été, les premiers raisins cueillis ... Une façon comme une autre de s’excuser
d’utiliser l’effet cliché …
* Les caricaturistes sont les
acrobates dans la dénonciation des clichés : Plantu dans le «Monde», Tignous
dans «Marianne», Yannick LeFrançois dans les «Dernières Nouvelles d’Alsace»
traquent efficacement nos travers de langage dans les situations cocasses…Ils
désignent ce qui est toc parmi les perles de nos belles déclarations
!
* L’humoriste Raymond Devos, qui
vient de nous quitter (en 2006), allait le plus loin dans la distorsion
astucieuse des expressions toutes faites pour les pousser jusque dans
l’absurdité … Je l’ai applaudi la première fois en 1965 alors qu’il était en
tournée en Afrique pour le compte de la Mission Culturelle Française (ou de
l'Alliance Française) et qu’il donnait une représentation dans une salle de
cinéma d’Agadir. Hélas ! la salle n'était pas pleine et, durant la pause, les
organisateurs ont laissé rentrer sans payer tous les enfants qui traînaient
devant l’immeuble : ceux-ci croyaient voir un clown et riaient à chaque
mouvement des mains de l'acteur, non à chaque mot d’esprit : ils riaient donc à
contre temps … Cela n’a pas découragé Raymond Devos, tant mieux pour nous, qui
l’apprécions encore quarante ans après ce fiasco …
Pour comprendre les mots d’esprit et
les détournements de sens des clichés, un bon niveau de culture est
indispensable.
Les sciences humaines sont menacées de confusions par
leur vulgarisation quantitative qui dégénère en «citations» ou en «expressions
stéréotypées» …
* Sur le plan philosophique récent,
deux universitaires nous mettent en garde contre le danger des stéréotypes. L’un
d’entre eux, Jean-Paul Resweber, philosophe et psychanalyste, a rédigé «Des
lieux communs dans la modernité»7: il conclut que l’acceptation sans critique des lieux communs peut
nous aliéner et nous précipiter dans des délires …
* Le philosophe belge Claude Javeau
signale dans ses oeuvres8 que la «bien-pensance», le
«nivellement par le bas» et le «relativisme culturel» sont le résultat de
l’influence massive des «idées reçues» et des «opinions toutes faites» qui
circulent facilement, tout en empêchant les argumentations solides de se faire
valoir.
* Je ne suis pas seul à trouver
urgent d’étudier l’«effet cliché». Le «Journal des
combattants»9 signale l'ouverture à Lyon de
l’exposition «Prisonniers de l’image». Dans le «Centre d’Histoire de la
Résistance et de la Déportation» on pose la question de savoir si les images des
victimes (hommes défigurés par la déflagration d'une bombe, enfant squelettique
miné par la faim) n’en font pas des victimes de l’image. On y confronte «clichés
d’archives, photos journalistiques et images publicitaires». On essaie de
comprendre comment certaines images sont devenues des stéréotypes, qui
influencent notre regard, quels mécanismes interviennent et comment la
répétition des clichés construit notre mémoire collective …
* Je lis dans une revue universitaire
qu’une classe d’un lycée de Strasbourg s’est engagée dans un programme
«Comenius» en 2005: «Une nouvelle Europe : des stéréotypes à la réalité». Durant
un an, trente jeunes vont traquer les clichés qui fonctionnent entre eux et les
réalités de trois pays (Polonais, Tchèque et Espagnol. Bravo) ! Que voyons-nous
par le filtre bleu blanc rouge de notre vision du monde en observant les
millions de types différents, polonais, tchèques et espagnols ? Et que voient
ces millions d’Européens de l’Est et du Sud en nous observant, nous les
Français, à travers les couleurs arc en ciel de leur prisme de vision ?
* Une controverse ne tarit pas, celle
qui critique les armées de tous les pays pour la stratégie des Conseils de
Guerre, qui consiste à terroriser les soldats du front «en fusillant pour
l’exemple» quelques uns d’entre eux et cela de manière arbitraire … La «chair à
canon», on le voit, n’est pas seulement un cliché ! Les conséquences pour les
600 familles de ces victimes de la première guerre mondiale, presque toujours
innocentes, sont dramatiques : les noms des fusillés ne figurent pas sur les
monuments aux morts des communes, difficultés pour les veuves et les orphelins
de toucher des pensions de guerre, renommée compromise, injures des
voisins…Voilà le terrain idéal pour la prolifération des rumeurs infamantes
grâce à l'attribution de titres sinistres de «traîtres à la patrie», de «lâches»
…
Sur les champs de bataille une
victoire est toujours sûre, celle des clichés de «gloire», d’«héroïsme» et de
«trahison» … «Au nom du Peuple Français » !
Ce sont ces heures sombres de la
justice militaire que montre en avril 2006 le musée de la Caverne du Dragon –
Chemin des Dames (dans l’Aisne). (02160 Oulches-la-Vallée
Foulon).
* Le danger des clichés me semble de
plus en plus conscient parmi les écrivains et surtout dans la presse des pays
libres. Une exposition s’annonce pour nous éclairer sur la toxicomanie
(DNA10), sur les soins et l’accueil : elle veut «casser les clichés» qui
faussent notre approche de ce fléau, comme celui «du toxicomane qui attend les
mamies à proximité des distributeurs de billets».
* Une célèbre journaliste, Anne
Nivat, lauréate du Prix Albert Londres 2000, qui enquête dans les régions,
occupées par les islamistes, signale que dans ces pays «tout est caricaturé»
dans les propos de gens et que « la télévision … est le vecteur de tous les
stéréotypes et de toutes les idées reçues.» (10)
* Bref, étudier l’effet cliché, c’est
inévitablement traquer les expressions trompeuses. Je me réfère souvent aux
travaux du penseur anglais Gilbert Ryle, particulièrement à son étude sur «Les
expressions systématiquement trompeuses»11. Selon lui, les confusions habituelles ont été renforcées par le
dualisme traditionnel «corps/esprit» dont Descartes est responsable. Il conteste
par exemple que celui qui conduit sa voiture réfléchit d’abord et conduit
ensuite. Nos habitudes mentales nous amènent à supposer que l’esprit (une entité
cachée) se trouve toujours derrière une action empirique de notre corps. Ce qui
est faux dans les actions automatiques qui forment la plupart de nos activités
et qui nous dispensent de réfléchir …
Nos habitudes mentales, dualistes et
simplificatrices, voilà la source de nos clichés et de nos erreurs
…
* J’essaie d’entamer cette analyse
d’un virus de l’information, aux effets positifs et négatifs, avec la mentalité
du médecin, aussi objectif que possible et surtout, «libre de tout préjugé»,
sachant bien que c’est
difficile
!
En tout cas, je reste neutre dans le
traitement des croyances, domaine privilégié de la liberté. Impossible dans ce
domaine d’éviter les «effets clichés». Mentionner par exemple les agissements
suspects des «sectes» et des «partis», c’est
déjà utiliser
deux clichés importants : les mots désignant des catégories de la réalité sont
des simplificateurs, aussi indispensables que trompeurs et risquent donc de
fonctionner en «étiquettes de bouteille vide». Toutes les sectes ne sont pas
manipulatrices, tous les partis ne sont pas menteurs ! Isoler l’un des cent
pièges de nos comportements humains est difficile parce qu’ils sont reliés entre
eux et forment donc un réseau solidaire et organique.

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