[Accueil][Objectifs][Nouveautés][Pétitions][Témoignages][Faire un don][Articles médias][Jura et les sectes][La manipulation]

 

L’homme-cliché

Essai de Roland Huckel - Première partie

A partir des techniques de détection de clichés
vers le piège central
 
 
Chapitre 1
 
Mais qu’est-ce qu’un cliché ?

Avant de raconter les occurrences qui, dans ma vie, m’ont permis d’étudier systématiquement les nombreux pièges des mots biaisés, j’essaie de préciser de quel danger je parle ici.

* Je pense souvent aux hologrammes, capables de nous montrer deux images différentes d’un objet, vertes ou rouges, selon l’angle de vision. Nous fonctionnons tous ainsi offrant un look honorable au public conformément à l’attente de notre entourage, tout en cachant notre personnalité profonde et authentique.

Notre look, voilà notre «carte d’identité». Il nous classe suivant le lieu de notre préfecture, notre numéro matricule, notre nationalité, notre âge, nom et prénom, nom de l’épouse, notre taille, le style de notre signature, notre adresse …Toutes ces coordonnées, précises mais indiscrètes, nous cloisonnent dans une dizaine de catégories qui sont, toutes, des boîtes de rangement dans lesquelles notre entourage nous fourre selon les apparences. Ce sont aussi des occasions pour nos amis, mais surtout pour nos ennemis, de nous ranger dans des casiers, plus ou moins sympathiques, de «français» ou d’«étranger», de «breton» ou de «dandy», de «jeune» ou de «croulant», de «célibataire», de «gros» ou de «gringalet», etc.

C’est là que notre originalité se révèle; c’est là ce qui inspire, aux frères, voisins et concurrents, des sobriquets gentils ou cinglants, c’est-à-dire des clichés. Nous devenons ainsi, à notre grande surprise, un «faux jeton», un «raseur», un «chômeur», un «artiste», un «illuminé», un «bon copain» ou un «paresseux» …

Bref, le cliché nous décrit de l’extérieur selon notre look en nous cantonnant dans une catégorie précise, gentille ou diffamante …

* Le flagrant délit d’emploi de mots usés est d’abord à imputer aux dépliants touristiques qui sont truffés de clichés : pour l’Alsace, la «cigogne» et la «choucroute» … Alors que j’ai trouvé en Ukraine beaucoup plus de cigognes que chez nous et que la choucroute était plus connue dans la marine et les temps anciens…Les références permanentes à ces deux icônes régionales sont de mauvais goût : elles m’énervent souvent … Un viticulteur du Haut-Rhin, Catin, trouve ringarde l’image de la cigogne sur les étiquettes des bouteilles, mais les exportateurs de vin d’Alsace trouvent ce dessin très efficace comme stimulant commercial ...

* La pub, productrice professionnelle de clichés, est dangereuse pour les consommateurs, mais très fructueuse pour ses managers. Elle subordonne le devoir de moyens au devoir de résultats : elle ne tient donc pas vraiment compte des inconvénients de son travail ni des réclamations de ses victimes de la rue, de la presse, de la télé … La répétition des images-chocs et des scénarii kitsch trois fois par jour à la télé, est débile, lassante ; plus grave, le scandale des images taboues, spécialité de la marque Benetton entre autres, est payant … Le niveau culturel des consommateurs complices s’en trouve rabaissé ! Système insupportable : le consommateur des médias est manipulé, pris en otage par les organisateurs sans scrupules des tunnels publicitaires. Selon le patron de TF1, «Ce que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau humain disponible …» ! Quel Prix Nobel trouvera une formule de publicité honnête !

* Mentionnons ensuite les occasions quotidiennes de débiter des formules répétitives. Dans chaque région, les formules de salutation (bonjour, au revoir … Grüss Gott) sont toutes des clichés rituels. Il en va de même pour les formules de reconnaissance (merci …). Le registre de la politesse est basé sur des gestes et des paroles convenus, quasi obligatoires mais aussi automatiques, qui correspondent rarement à des réactions spontanées et sincères : ces formules sont inauthentiques et creuses, même si elles remplissent une fonction sociale de sécurité et de convivialité … Les caissières des supermarchés sont dressées à dire «bonjour, merci, au revoir» des centaines de fois par jour …

Pour dire un «bonjour» cordial et spontané, nous évitons de parler sur le ton blasé du «cliché», nous écartons les bras dans un vaste geste d’accueil et nous parlons avec des trémolos dans la voix …

* Comme les salutations, les milliards de vœux, postés chaque année, «Joyeux Noël» et «Bonne et heureuse année» ou encore le musical «Happy Birthday to you» … sont des formules d’incantation : nous implorons Dieu ou le Destin d’assurer la santé et le bonheur de nos parents ou amis parce que nous connaissons notre incapacité de les aider efficacement autrement qu’en paroles …

* Attention ! L’incantation est l’une des figures de style que nous utilisons le plus souvent dans la langue de bois des discours officiels…et qui mobilise le plus d’expressions consacrées, très musicales et décoratives mais vides de sens, bref des poncifs :«pour le plus grand bonheur de tous» ou «Nous avons l’insigne honneur de représenter ici le peuple» ! Les discours des sous-préfets devant les parterres de fleurs et les rubans à couper, sont des modèles de langue administrative, souvent des instruments d’aliénation de la population. Il s'agit de prouver qu’un nouveau progrès est accompli lors de l’inauguration ...!

* Les coutumes administratives, elles, ont gardé les réflexes féodaux en exigeant des expressions solennelles dans chaque courrier, comme «J’ai l’honneur de solliciter de votre bienveillance …» ! Répéter humblement de telles formules stéréotypées est un geste d’allégeance au pouvoir en place …

La répétition use les mots et les idées …

C’est justement l’usage répétitif d’un terme qui le vieillit prématurément, le dévalorise à la longue, le ridiculise parfois…Pour les linguistes, l’extension d’un concept appauvrit sa signification. Une image me vient souvent à l’esprit quand j’utilise un mot cliché : un «signifiant sans signifié» ou encore : un «contenant sans contenu».

Un cliché fonctionne comme une étiquette de bouteille vide !
Cela peut faire saliver mais ne désaltère pas …

Cette description analogique me semble plus éloquente qu’une définition savante du mot cliché.

Parler à l’aide de clichés, c’est donc commettre une malhonnêteté, un mensonge, un tour de passe- passe, une imprudence ou une erreur de perception … C’est présenter une contrefaçon à la place de l’objet ou du mot authentique ! C’est aussi la stratégie du flatteur ou des employés de bureau, condamnés au jargon administratif …

Consommer des clichés dans la presse ou dans les réunions politiques, c’est être victime du parler imparfait de nos contemporains. C’est la plupart du temps le résultat de notre inertie langagière qui nous fait parler comme tout le monde autour de nous sans réfléchir aux résonances multiples des mots, sans nous douter un instant que nos propos sont déficients !

Inertie langagière ? Si tout le monde autour de nous est de gauche, nous avons de la peine à exprimer une idée de droite ! La partialité est contagieuse…Nous réagissons mimétiquement aux stimuli stéréotypés de la pensée unique qui nous englobe et nous empêche de penser par nous-mêmes (en famille, à l’atelier, au syndicat…). Cette attitude de psittacisme écervelé est particulièrement grave dans nos engagements politiques.

Chaque cliché connaît un parcours avec des hauts et des bas, des comas et des résurrections. Voici trois exemples de stéréotypes, des moribonds et des intermittents …

* J’ai lu dans les Dernières Nouvelles d’Alsace2, cette déclaration des Huissiers de Justice du Bas-Rhin : «L'image de l’expulseur, du fidèle exécutant des basses œuvres de la Justice, on nous la renvoie souvent à la figure. On en a vraiment ras-le bol. D’autant que ces clichés ne correspondent pas du tout à la réalité.»

* Les manifestants qui militent pour une Turquie européenne veulent démonter «les clichés dont ce pays est la victime ». L’expression courante «Tête de Turc», pour désigner une personne qui est sans cesse en butte aux railleries, est ressentie à présent comme insultante et xénophobe … (Dernières Nouvelles d’Alsace3)

* On réentend parfois le slogan lancé par l’ancien Président François Mitterrand : «il faut laisser du temps au temps». Le terme vient et disparaît comme un serpent de mer …

Formellement le cliché fonctionne comme une figure de style

* C’est le plus souvent une métonymie : on confond le contenu avec le contenant (dans mon cas de Malgré Nous alsacien, Français pris pour un Allemand), la partie avec le tout (les visages pâles face aux peaux rouges), ou l’effet avec la cause (chasser l’entraîneur d’une équipe de foot qui perd) …

* C’est bien souvent une métaphore (parler de trois grosses légumes pour désigner la présence de trois patrons).

* Cela peut être aussi une personnification (mon chat est un sphinx) …

* Beaucoup de mécanises mentaux aboutissent à la création de clichés, surtout les «idées reçues», les «a priori culturels», les nombreux «lieux communs», les «expressions consacrées», l’attribution de «sobriquets» ou de «surnoms», nos «fantasmes», nos «idées fixes», nos «allégories» (la «couronne» pour désigner un royaume), nos emblèmes, nos poncifs … mais surtout la langue de bois …

* Le stéréotype et le cliché ont la même origine typographique et la même définition péjorative (Larousse). Des auteurs universitaires arrivent à les distinguer … artificiellement.

* La gloire d’un cliché, c’est de devenir un symbole (comme le «lion» pour Belfort, l’«ours» pour les Berlinois, l'«aigle» sur l’oriflamme d’un empereur, le «poisson» pour les chrétiens, la «colombe» de la paix, le «faucon» de la guerre …) ou encore, comme le pense Mac Luhan, un archétype (je pense à l’«arc en ciel», cliché local devenu l’archétype international de la diversité de nos orientations sexuelles).

* Les personnages du théâtre et du cinéma, du roman aussi, à force d’être cités, finissent par incarner des clichés, à commencer par le «Théâtre du Guignol», son «voleur» et son «gendarme» ! Des noms comme «Madame Bovary» ou le «Topaze» de Marcel Pagnol, le «Fernandel» des films comiques … sont devenus des références. Les noms les plus utilisés sortent des Livres Saints (un «Salomon») et des mythologies (un «Ulysse») … Le prestige d’un nom en fait un cliché ambulant.

* Le cliché se niche aussi dans les locutions courantes : dire de quelqu’un de malheureux qu’il « mène une vie de chien», en France et en 2005, c’est vraiment se tromper car chez nous les chiens sont mieux nourris, logés et chauffés que les clochards de la ville. Par contre cette expression décrit la réalité en Afrique : au Maroc, à cause du danger de contagion par la rage, j’ai pris le réflexe de faire semblant de ramasser une pierre pour faire fuir les chiens, la plupart étant errants !

* Le jargon administratif fonctionne comme une usine à clichés : la femme de ménage est maintenant une «technicienne de surface», les élèves sont des «apprenants» … Les polémiques politiciennes produisent régulièrement leur lot de termes convenus, dont les plus utilisés et répétés sont promis au destin de clichés des «Cafés de Commerce» : actuellement c’est «le commerce de proximité» que tout le monde réclame, «la laïcité» qui est fêtée, «l’égalité des chances» qui fait rêver les chômeurs, «la précarité» qui effraie les jeunes … La mode et les événements ne cessent de créer de nouveaux stéréotypes … En janvier, tous les médias publient les «best of» de l’année écoulée …

* Attention aux comptes rendus rapides : tout texte résumé prend le risque de chercher des raccourcis dans le stock des images d’Epinal. Les concepts des textes condensés ont plusieurs significations et forcent le consommateur à fantasmer … A force de dire trop, ces mots ne disent plus rien de sûr et risquent de fonctionner comme des clichés.

* Il en est de même pour les exagérations, amatrices de stéréotypes …

* Les pléonasmes proviennent de certains mots vedettes, privilégiés par les animateurs des médias, comme «prévoir à l’avance» ou «au jour d’aujourd’hui» que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel recommande d’éviter à l’avenir.

* Même danger : tout terme, une fois lancé dans le grand public, va être simplifié par la foule ou par les adversaires et transformé souvent de mauvaise foi. Quand récemment le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkosy, a crié à la foule, devant les caméras de la télé, qu’il allait nettoyer leur cité de la «racaille», il visait les dealers et les caïds du quartier, soit un habitant sur cent. Mais les gens des banlieues ont généralisé très vite cette description en faisant courir le bruit que le ministre prenait tous les habitants des banlieues pour de la racaille. Aussitôt cent pour cent des habitants des cités de banlieue se sont révoltés d’être traités «comme des rats qu’on éradique au kärcher» … Les jeunes, chômeurs, déçus du modèle français, en ont profité pour passer à la violence et au vandalisme … Les termes «racaille» et «kärcher» sont ainsi promis à une belle carrière de clichés historiques avec ses adversaires et ses fidèles …

Cet épisode nous rappelle que le parler vrai est dangereux : voilà bien pourquoi les diplomates emploient seulement des termes neutres ou des généralités : le Président de la République et le député Julien Dray ont recommandé au ministre de l’Intérieur, de parler de «délinquants» plutôt que de «voyous» ou de «racailles» …

Plus les termes sont abstraits et administrativement corrects, plus ils sont inoffensifs et plus vite ils forment la «langue de bois» qui ne veut plus dire grand-chose…mais qui, au moins, évite les objections et les procès. Voilà l’utilité des termes généraux qui fabriquent ce qu’on appelle « la langue administrative» : celle-ci désarme à l’avance tous ceux qui essaient de critiquer ou d’«attaquer» un responsable ...

* Voici un exemple de danger pour celui qui veut «parler vrai» et qui «met les pieds dans le plat». Un Ministre de l‘Education Nationale, Claude Allègre, voulait «dire les choses comme elles sont» en menaçant de «dégraisser le Mammouth» : les professeurs ne lui ont jamais pardonné cette comparaison irrévérencieuse et il a dû démissionner très vite.

* Les spécialistes universitaires redoutent de «vulgariser» leurs connaissances : l’exercice est dangereux et génère des malentendus, de faux espoirs ou des craintes injustifiées. La philosophie par exemple est «irrésumable» et ne se réduit pas à quelques citations! J’entends souvent le jugement rapide sur un orateur : «il est très cartésien», comme éloge ou comme reproche. Dans tous les cas, j’ai constaté que cette étiquette était employée par des gens qui n’avaient jamais lu le «Discours de la méthode» … Pour nous montrer la complexité de la réalité, le sociologue et épistémologue Edgar Morin rédige de nombreux pavés, très compliqués4.

* Celui qui a le mieux montré les dangers des lieux communs, écrins de clichés, est sans conteste Gustave Flaubert au XIX ème siècle : outre son fameux «Dictionnaire des idées reçues»5, il a mis en scène deux employés retraités, Bouvard et Pécuchet, qui se lancent dans la fabrication de machines et de produits en se basant uniquement sur leur savoir livresque : ces demi savants ont raté tout ce qu’ils entreprenaient se mettant même en danger de mort (avec un alambic, manié sans expérience et qui a explosé) …

* Les pages roses des Dictionnaires Larousse présentent des clichés dans plusieurs langues ! Selon Marshall Mac Luhan : «Tout dictionnaire est une chaîne de clichés qui sont autant de figures arrachées à cette base qu’est le langage» (Sur Mac Luhan, voir la liste des livres sur les clichés à la fin du chap.XIII)

* Chaque cliché forme un vide - un trou - dans la masse de la pensée et des écrits. Nos œuvres littéraires risquent donc de ressembler à un gruyère !

* Des auteurs, surréalistes et dadaïstes, ont utilisé les clichés et lieux communs au deuxième degré, par ironie et besoin de renouveler les modes d’expression (André Breton parle de «sévices compris», de «délit de justice», de «clair de terre» …)

* Que dire des «cartes postales» du tourisme international sinon que les clichés peuvent servir à créer  une industrie ? Que penser des chromos d’illustration de type « Images d’Epinal» ?

* Que dire surtout des cours d’histoire donnés aux enfants de l’Ecole Primaire (j’en sais quelque chose par expérience professionnelle) ? A ce niveau on simplifie les faits pour donner au moins quelques points de repère aux écoliers : les images d’Epinal viennent inévitablement au secours de la pédagogie, celles de Clovis, de François Premier, de Jeanne d’Arc, etc. Les notions que retiennent les enfants ne correspondent pas à la réalité évoquée mais construisent une longue galerie des «grands hommes», c’est-à-dire de statues mentales, comme celles de César, d’Henri IV, de Louis XIV, du Général de Gaulle, etc. C’est ce que résume très bien Natacha Polony dans Marianne6: «… de l’histoire - bataille on est passé à l’histoire - cliché» et cela à cause de la pédagogie de l’étude de documents, décryptés par les petits élèves sans expérience !

* La plupart de nos «idées reçues» s’incrustent dans notre esprit durant la période d’éducation, familiale, scolaire et culturelle. L’éducation parallèle que nous recevons dans la rue, avec la fréquentation de copains, nous rend encore plus réceptifs aux «préjugés professionnels, raciaux, etc.». Mais la vie nous oblige constamment  à réviser nos a priori.

* Les légendes et les mythes, ces merveilleux récits, fonctionnent d’abord comme initiation à la culture du pays, tout comme les vitraux des églises nous éduquent au culte des saints locaux … Je compare cette imagerie à des bouquets de fleurs colorées et parfumées : c’est de là que sortent par maturation les fruits de la réalité vécue … Bien entendu, la présence des images répétées et des images récurrentes produit des séries de clichés, comme ceux de «bons et de mauvais», de «sauveurs et de sorciers», de «monstres», de «héros», de «traîtres», de «saints» …

* Les journalistes utilisent ironiquement le terme de «marronniers» qui refleurissent tous les printemps, pour désigner les thèmes récurrents de l’année : la neige à Noël, les baigneurs au bord des fleuves en été, les premiers raisins cueillis ... Une façon comme une autre de s’excuser d’utiliser l’effet cliché …

* Les caricaturistes sont les acrobates dans la dénonciation des clichés : Plantu dans le «Monde», Tignous dans «Marianne», Yannick LeFrançois dans les «Dernières Nouvelles d’Alsace» traquent efficacement nos travers de langage dans les situations cocasses…Ils désignent ce qui est toc parmi les perles de nos belles déclarations !

* L’humoriste Raymond Devos, qui vient de nous quitter (en 2006), allait le plus loin dans la distorsion astucieuse des expressions toutes faites pour les pousser jusque dans l’absurdité … Je l’ai applaudi la première fois en 1965 alors qu’il était en tournée en Afrique pour le compte de la Mission Culturelle Française (ou de l'Alliance Française) et qu’il donnait une représentation dans une salle de cinéma d’Agadir. Hélas ! la salle n'était pas pleine et, durant la pause, les organisateurs ont laissé rentrer sans payer tous les enfants qui traînaient devant l’immeuble : ceux-ci croyaient voir un clown et riaient à chaque mouvement des mains de l'acteur, non à chaque mot d’esprit : ils riaient donc à contre temps … Cela n’a pas découragé Raymond Devos, tant mieux pour nous, qui l’apprécions encore quarante ans après ce fiasco …

Pour comprendre les mots d’esprit et les détournements de sens des clichés, un bon niveau de culture est indispensable.

Les sciences humaines sont menacées de confusions par leur vulgarisation quantitative qui dégénère en «citations» ou en «expressions stéréotypées» …

* Sur le plan philosophique récent, deux universitaires nous mettent en garde contre le danger des stéréotypes. L’un d’entre eux, Jean-Paul Resweber, philosophe et psychanalyste, a rédigé «Des lieux communs dans la modernité»7: il conclut que l’acceptation sans critique des lieux communs peut nous aliéner et nous précipiter dans des délires …

* Le philosophe belge Claude Javeau signale dans ses oeuvres8 que la «bien-pensance», le «nivellement par le bas» et le «relativisme culturel» sont le résultat de l’influence massive des «idées reçues» et des «opinions toutes faites» qui circulent facilement, tout en empêchant les argumentations solides de se faire valoir.

* Je ne suis pas seul à trouver urgent d’étudier l’«effet cliché». Le «Journal des combattants»9 signale l'ouverture à Lyon de l’exposition «Prisonniers de l’image». Dans le «Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation» on pose la question de savoir si les images des victimes (hommes défigurés par la déflagration d'une bombe, enfant squelettique miné par la faim) n’en font pas des victimes de l’image. On y confronte «clichés d’archives, photos journalistiques et images publicitaires». On essaie de comprendre comment certaines images sont devenues des stéréotypes, qui influencent notre regard, quels mécanismes interviennent et comment la répétition des clichés construit notre mémoire collective …

* Je lis dans une revue universitaire qu’une classe d’un lycée de Strasbourg s’est engagée dans un programme «Comenius» en 2005: «Une nouvelle Europe : des stéréotypes à la réalité». Durant un an, trente jeunes vont traquer les clichés qui fonctionnent entre eux et les réalités de trois pays (Polonais, Tchèque et Espagnol. Bravo) ! Que voyons-nous par le filtre bleu blanc rouge de notre vision du monde en observant les millions de types différents, polonais, tchèques et espagnols ? Et que voient ces millions d’Européens de l’Est et du Sud en nous observant, nous les Français, à travers les couleurs arc en ciel de leur prisme de vision ?

* Une controverse ne tarit pas, celle qui critique les armées de tous les pays pour la stratégie des Conseils de Guerre, qui consiste à terroriser les soldats du front «en fusillant pour l’exemple» quelques uns d’entre eux et cela de manière arbitraire … La «chair à canon», on le voit, n’est pas seulement un cliché ! Les conséquences pour les 600 familles de ces victimes de la première guerre mondiale, presque toujours innocentes, sont dramatiques : les noms des fusillés ne figurent pas sur les monuments aux morts des communes, difficultés pour les veuves et les orphelins de toucher des pensions de guerre, renommée compromise, injures des voisins…Voilà le terrain idéal pour la prolifération des rumeurs infamantes grâce à l'attribution de titres sinistres de «traîtres à la patrie», de «lâches» …

Sur les champs de bataille une victoire est toujours sûre, celle des clichés de «gloire», d’«héroïsme» et de «trahison» … «Au nom du Peuple Français » !

Ce sont ces heures sombres de la justice militaire que montre en avril 2006 le musée de la Caverne du Dragon – Chemin des Dames (dans l’Aisne). (02160 Oulches-la-Vallée Foulon).

* Le danger des clichés me semble de plus en plus conscient parmi les écrivains et surtout dans la presse des pays libres. Une exposition s’annonce pour nous éclairer sur la toxicomanie (DNA10), sur les soins et l’accueil : elle veut «casser les clichés» qui faussent notre approche de ce fléau, comme celui «du toxicomane qui attend les mamies à proximité des distributeurs de billets».

* Une célèbre journaliste, Anne Nivat, lauréate du Prix Albert Londres 2000, qui enquête dans les régions, occupées par les islamistes, signale que dans ces pays «tout est caricaturé» dans les propos de gens et que « la télévision … est le vecteur de tous les stéréotypes et de toutes les idées reçues.» (10)

* Bref, étudier l’effet cliché, c’est inévitablement traquer les expressions trompeuses. Je me réfère souvent aux travaux du penseur anglais Gilbert Ryle, particulièrement à son étude sur «Les expressions systématiquement trompeuses»11. Selon lui, les confusions habituelles ont été renforcées par le dualisme traditionnel «corps/esprit» dont Descartes est responsable. Il conteste par exemple que celui qui conduit sa voiture réfléchit d’abord et conduit ensuite. Nos habitudes mentales nous amènent à supposer que l’esprit (une entité cachée) se trouve toujours derrière une action empirique de notre corps. Ce qui est faux dans les actions automatiques qui forment la plupart de nos activités et qui nous dispensent de réfléchir …

Nos habitudes mentales, dualistes et simplificatrices, voilà la source de nos clichés et de nos erreurs …

* J’essaie d’entamer cette analyse d’un virus de l’information, aux effets positifs et négatifs, avec la mentalité du médecin, aussi objectif que possible et surtout, «libre de tout préjugé», sachant bien que c’est difficile !

En tout cas, je reste neutre dans le traitement des croyances, domaine privilégié de la liberté. Impossible dans ce domaine d’éviter les «effets clichés». Mentionner par exemple les agissements suspects des «sectes» et des «partis», c’est déjà utiliser deux clichés importants : les mots désignant des catégories de la réalité sont des simplificateurs, aussi indispensables que trompeurs et risquent donc de fonctionner en «étiquettes de bouteille vide». Toutes les sectes ne sont pas manipulatrices, tous les partis ne sont pas menteurs ! Isoler l’un des cent pièges de nos comportements humains est difficile parce qu’ils sont reliés entre eux et forment donc un réseau solidaire et organique.

 

   

 

Participez à notre sondage

     

LE GRAVIS
CP 224
CH - 2900 Porrentruy 2
 
contact@anti-scientologie.ch
Les textes de notre site peuvent être utilisés pour tout usage
non commercial
Anti scientologie
est hébergé par

TiZoo Sàrl

 

[Accueil][Objectifs][Nouveautés][Pétitions][Témoignages][Faire un don][Articles médias][Jura et les sectes][La manipulation]