L'énigmatique Mr Cruise
- Le
Point, 4 mai 2006, Florence Colombani
- [Texte
intégral]
A 43 ans, Thomas Cruise Mapother IV dit Tom Cruise est une star absolue. (à voir [et
de préférence à ne pas voir - Note du Gravis]
dans «Mission impossible 3»). Mais entre son obsession du succès, son
souci névrotique de contrôle et ses débordements sur la Scientologie ou sa
paternité, son image se brouille. Portrait en demi-teinte.
Au début de «Mission : impossible 3», l'agent Ethan Hunt (Tom
Cruise) est en bien mauvaise posture. Ligoté à une chaise, la sueur au front et
le regard mauvais, il ne peut rien contre son ennemi juré, l'ignoble Owen Davian
(Philip Seymour Hoffman), qui pointe un revolver sur la tempe de sa jeune
épouse. Cruise en héros impuissant : l'image n'est pas nouvelle, elle est même
récurrente.
- Depuis 1998 et l'oeuvre ultime de Stanley Kubrick, «Eyes Wide Shut», la filmographie de l'acteur
- se lit comme un catalogue d'humiliations
publiques et de supplices raffinés.
Défiguré dans «Vanilla Sky» (Cameron
Crowe, 2001), énucléé dans «Minority Report» (Steven Spielberg, 2002), d'une
faiblesse pathétique face aux invincibles guerriers japonais («Le dernier
samouraï», d'Edward Zwick, 2003), il aligne les grandes scènes masochistes avec
une constance qui rappelle le Brando des années 70, celui de «La vengeance aux
deux visages» et du «Dernier tango à Paris».
L'évolution surprend d'autant plus qu'à son apparition sur les écrans Cruise,
star idéale des années 80, est l'image même de la réussite triomphante. Dans «Top Gun» (Tony Scott, 1986), il se contente de deux expressions - sourire figé
et mâchoires serrées -, tout occupé à resplendir de la fierté de l'uniforme. Sa
présence allège «Rain Man» (Barry Levinson, 1988) du poids de son sujet,
l'autisme : il incarne une normalité séduisante, face à Dustin Hoffman en
handicapé génial.
Très vite cependant, le virage s'amorce. Dans «Né un 4 juillet» (Oliver
Stone, 1990), il joue un vétéran de la guerre du Vietnam. Cloué dans un fauteuil
roulant, il est méconnaissable ; le fameux sourire commence à s'effacer. Mais il
faut attendre l'intervention d'un génie, Kubrick, bien sûr, pour briser
définitivement la statue du golden boy sans grand intérêt. Le cinéaste ne
s'empare pas de lui, ni de sa femme de l'époque, Nicole Kidman, par hasard.
Cruise est la seule grande star masculine de cette fin de siècle. Personne
d'autre - ni Tom Hanks, ni Harrison Ford, ni Brad Pitt - n'a sa capacité à
attirer les foules sur son seul nom, sans doute parce que personne d'autre
n'offre à l'Amérique une incarnation aussi parfaite de ses qualités préférées :
énergie, efficacité, optimisme insolent.
Kubrick a trouvé le symbole de son
pays, le Gary Cooper des temps modernes, et il prend un malin plaisir à en faire
l'homme le plus faible, le plus angoissé de toute son oeuvre. Egaré par la
jalousie, pétrifié face aux appétits érotiques de sa femme, le docteur Hartford
traverse une nuit de cauchemar où les humiliations le disputent à l'angoisse.
Repéré comme intrus au cours d'une orgie où il s'est introduit en cachette, il
est encerclé par une mystérieuse assemblée masquée, et contraint de retirer ses
vêtements. Dans la rue, un groupe de jeunes le traite de « tapette ». Le
temps de la force tranquille est révolu.
En peignant cet homme dont le mariage à Nicole Kidman cache bien des secrets,
Kubrick joue, à l'évidence, avec l'image de son comédien et, la réalité se
plaisant à imiter la fiction, le couple ne tarde pas à divorcer. A l'époque,
Cruise contrôle encore la perception que le public a de lui, grâce à celle qui
veille depuis des années sur sa carrière, la reine des publicistes
hollywoodiennes, Pat Kingsley. Une femme d'une remarquable efficacité qui
réussit longtemps à contenir les rumeurs insistantes sur l'homosexualité
supposée de la star, et sur son ascension fulgurante dans la structure nébuleuse
de l'Eglise de scientologie. Seulement voilà, à l'été 2005, Cruise renvoie Kingsley. Il lui reproche,
dit-on, de l'empêcher de promouvoir sa «religion».
- Il engage un temps sa
propre sœur (scientologue), Lee Anne DeVette,
- pour gérer ses apparitions publiques. Aussitôt,
la belle construction se fissure.
A une époque qui veut que toute star digne de
ce nom se réfugie en Namibie pour échapper aux paparazzi, Cruise se met à
convoquer des conférences de presse à tout va pour informer le grand public de
sa vie sen-timentale. Il sort de son chapeau la comédienne Katie Holmes («Batman Begins») : le coup de foudre immédiat, assure-t-il, même si le
témoignage d'une autre jeune actrice, Scarlett Johansson («Lost in Translation»), laisse supposer que la recherche de la nouvelle Mrs Cruise a été organisée
avec une froideur des plus méthodiques.
Cruise aggrave son cas en débloquant en
direct, dans l'une des émissions les plus populaires de la télévision américaine
: il saute sur le canapé de la présentatrice Oprah Winfrey en clamant : «Je
suis amoureux !» Pour la première fois, la presse se retourne contre son
enfant chéri. Il n'est pas rare, même aujourd'hui, après la naissance, le 8
avril, de leur fille Suri, de lire des allusions au contrat publicitaire qui
fonderait ce couple étrange. Comme si, dans le Hollywood du début du XXIe
siècle, on recourait à ces mariages arrangés qui, du temps du muet, permettaient
de cacher au public l'homosexualité des stars.
Prolixe sur sa vie privée, Cruise l'est encore davantage sur la Scientologie.
Du temps de Pat Kingsley, le sujet était tabou ; depuis son renvoi, il est
obligatoire.
Quiconque veut se rendre à Los Angeles pour interviewer le comédien
se voit proposer, comme condition préalable, une visite de la secte, qui a le
statut légal de «religion» aux Etats-Unis.
Ses conférences de presse se
transforment souvent en monologues sur les bienfaits de ce salmigondis New Age,
où les extraterrestres jouent un rôle essentiel, et qui propose comme solution
miracle le contrôle de soi-même.
On l'a entendu s'acharner sur les méfaits de la
psychiatrie, prendre pour cible l'actrice Brooke Shields, coupable d'avoir pris
des antidépresseurs pour lutter contre le baby-blues. Il jure pouvoir faire
décrocher un drogué en un temps record, sans produits de substitution, grâce à
son savoir scientologue.
Or, malgré ces errances qui laissent parfois médusé, Tom Cruise n'est pas
seulement une star, un de ces personnages publics transformés en héros par un
étrange mécanisme de groupe. C'est aussi un producteur doué, et un acteur
remarquable.
Avec les droits de la série télévisée «Mission : impossible», il
a acheté une occasion en or, celle de jouer ad vitam aeternam les héros
virils et invincibles.
- Chaque film est comme un autoportrait,
- qui nous révèle
comment Cruise aime à se voir lui-même
Chaque film est comme un autoportrait, qui nous révèle
comment Cruise aime à se voir lui-même : quelques sourires craquants, beaucoup
de cascades très dangereuses, une bonne dose de coups, de sueur et de sang pour
altérer le visage trop lisse.
Au fil des années, la tendance masochiste
s'accentue, et Ethan Hunt souffre de plus en plus, sans devenir mortel pour
autant, qu'il soit filmé par un maître du film noir, Brian DePalma (en 1996), un
génie du cinéma d'action, John Woo (en 2000), ou encore J. J. Abrams, le jeune
prodige de la série télévisée («Alias», «Lost» ). Le choix de ces
réalisateurs suffit à dénoter chez la star une vraie intelligence du cinéma. Et,
lorsqu'il échappe au cadre trop strict qu'il a défini pour lui-même, lorsqu'il
sort du corset de l'agent Hunt, on le découvre capable d'une remarquable
intensité émotionnelle.
Comment oublier, dans «Eyes Wide Shut», son regard de
terreur tandis que Nicole Kidman raconte le jour où elle a failli le quitter ?
Ou sa rhétorique démente de gourou obsédé par le sexe dans «Magnolia» (Paul
Thomas Anderson, 1999) ? Ou cette berceuse qui s'étrangle dans sa gorge lorsque
sa fille lui demande de chanter pour la rassurer («La guerre des mondes», de
Steven Spielberg, 2005) ?
Et puis il y a un rôle qui le résume à merveille,
celui du tueur à gages de «Collateral» (2004), un thriller signé d'un des
grands formalistes du cinéma contemporain, Michael Mann. Le cheveu poivre et
sel, l'oeil sombre, Cruise n'a plus rien du sémillant pilote de «Top Gun». Or,
dans le discours du tueur, c'est bien lui qu'on retrouve, dans toutes ses
complexités, avec son obsession du succès, son souci névrotique de contrôle, et
son étrange penchant pour l'ésotérisme
| Critique
du film «Mission : impossible 3» |
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Sur le papier, engager J. J. Abrams pour réaliser «Mission : impossible 3»
était une excellente idée.
L'homme est, après tout, le cerveau des deux
meilleures séries télévisées de ces dernières années, «Alias» (vaste enquête
psychanalytique travestie en histoire d'espionnage) et «Lost» (dont le
personnage central est une île mystérieuse digne de Jules Verne).
Or son passage
au grand écran est un échec cinglant. Reprenant à «Alias» quelques trouvailles
de structure, «Mission : impossible 3» ressemble à un épisode long et coûteux,
entièrement dépouillé de ce qui fait la grandeur de la série.
«Alias» et «Lost» passionnent grâce à leurs personnages, si complexes et mystérieux que le
spectateur accepte, pour les suivre, de croire aux situations les plus
improbables.
Ici, il n'y a, en fait de personnage, qu'Ethan Hunt, ce simple
costume de surhomme que Tom Cruise aime tant à enfiler.
- Dès lors, cascades
spectaculaires, histoire d'amour mièvre et explosions tonitruantes peuvent bien
s'enchaîner à toute allure, le film ne réussit qu'à laisser un goût amer de
vacuité absolue. F.
C
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