- Les
victimes des sectes souffrent d'un trouble
:
- la
«dissociation»
-
- par
Hanna Hyans, psychothérapeute, Genève
-
- Le
Nouveau Quotidien, 18 janvier 1996
- Les
titres et les sous-titres sont rédigés par la
rédaction.
- La
responsabilité n'en incombe pas aux auteurs.
- [Texte
intégral]
La
psychothérapeute Hanna Hyans a eu l'occasion
de soigner certains membres de sectes. Elle
a découvert chez eux les mêmes traces de souffrances
et assure qu'ils peuvent être aidés et guéris
Comprendre
la souffrance
«...
Alors que j'étais préadolescent, j'ai essayé de
trouver ma force dans la Bible et ses héros ...
je croyais aux influences surnaturelles, aux messages
du ciel...» (Citation du livre :«Le 54e»,
par Thierry Huguenin, publié par Fixit, 1995)
Dans
son livre, Thierry Huguenin décrit en détail son
état d'esprit lorsque le dirigeant de l'Ordre du
Temple solaire (OTS) le rencontra et comment il
parvint à ne pas être la 54e victime du meurtre
et suicide collectif qui allait avoir lieu. Huguenin
explique qu'il fut «accroché» par la séduction que
l'OTS opérait sur sa femme et ses enfants. Plus
il était lui même victime d'abus, plus augmentait
ce qu'il appelle son «attachement», autre- ment
dit sa dépendance.
Dans
ma pratique de psychothérapeute, j'ai été amenée
à m'intéresser de près aux sectes en soignant certains
de leurs anciens membres. J'ai clairement constaté
des comportements de personnalité dissociée et des
troubles de la personnalité multiple. C'est-à-dire
une structure psychologique dans laquelle chacune
des personnalités en présence pense et se comporte
de façon autonome, sans connexion l'une avec l'autre.
Tous mes patients avaient subi de graves sévices
dans leur enfance, au niveau psychologique, physique
ou sexuel. (Ce qui n'est pas le cas de toutes
les victimes de sectes - note d'anti-scientologie)
Pour
illustrer cette réaction aux sévices je citerai
une patiente, une femme dans la quarantaine : «Les
coups pouvaient pleuvoir longtemps, cela dépendait
de l'énergie de Maman. Mais en réalité cela n'avait
plus beau- coup d'importance parce que la petite fille
laissait son corps derrière elle et s'envolait sur
les ailes de sa fantaisie par-delà la cime des arbres,
vers un lieu où les petites filles sont aimées ...»
Cette
forme particulière de survie est souvent vécue comme
un manque profond, un vide, un trou noir ou la mort
de l'esprit, de la conscience. Cela exige une adaptation
qui se traduit par la commutation sur différentes
personnalités, différents rôles, à usage interne
et externe.
Les
gourous des sectes promettaient à ces gens en quête
d'espoir et de miracles un monde meilleur, habité
par un père où une mère mythique. Déçus, ces espoirs
entraînaient un sentiment de trahison réactivant
des souvenirs d'enfance douloureux. Il s'ensuivait
un comportement paradoxal fait de déni de la réalité
et de découragement. D'où une aggra- vation de leur
état de dissociation, faisant qu'au
lieu d'exprimer leur douleur, ils la déniaient au
point de ne plus rien ressentir
: ni
tristesse, ni colère, ni rage ou culpabilité.
Dans
une récente émission d'une chaîne de télévision
française sur la nouvelle secte «Horus», on a vu
les adeptes confesser la «joie» qu'ils éprouvaient
de ce que leur gourou «remplisse» le vide qu'ils
ressentaient en eux et que leurs parents n'avaient
pas su combler. Ainsi le gourou est-il crédité du
pouvoir de donner un nouveau sens à leur vie.
Le
besoin d'activités communautaires telles que le
travail manuel dans les champs ainsi que la paranoïa
contre le monde extérieur figurent parmi les facteurs
constitutifs de la dissociation intérieure. La secte
engendre alors une autre forme de dépendance.
L'état
psychologique de dissociation a été justement défini
comme un état de «non-solidarité interne», ou comme
le contraire d'association, notion qui évoque l'idée
d'action en commun.
Jusqu'à
récemment, la dissociation était considérée comme
un phénomène rare. Les psychiatres et les psychologues
se montraient même sceptiques quant à sa réalité
et la qualifiaient d'«invention américaine».
La
dissociation est un processus défensif destiné à
maintenir une survie physique et mentale.
Ce
n'est pas un trouble cérébral. Chacun en effet dissocie.
Par exemple quand on se met à table après avoir
vu des images d'horreur à la télévision. Il s'agit
d'un mécanisme de retrait et de négation, la dissociation
n'étant alors qu'une réaction normale à un stress
anormal.
Que
faut-il entendre par «personnalité multiple» ?
Du
point de vue évolutif, un être devient une personnalité
multiple dissociée en réaction à l'abandon, aux
traumatismes physiques, psychologiques ou sexuels,
aux guerres, aux maladies graves. Le «moi» se perçoit
«nous» à un stade précoce et s'exprime ultérieurement
selon des degrés divers de dissociation. La structure
des sectes ne fait que renforcer ce processus.
Mais
une
dissociation multiple non décelée peut conduire
à la désintégration du moi et se manifester dans
le comportement social, conduire jusqu'au suicide
ou au meurtre.
A
la première conférence de la Société internationale
pour l'étude de la dissociation, qui s'est tenue
en Grande-Bretagne en mai dernier, j'ai entendu
un juge ainsi que des avocats travaillant sur des
dossiers criminels. Ils étaient unanimes à exprimer
le besoin de conseils de la part de thérapeutes
face au phénomène de dissociation chez les individus
concernés.
Des
problèmes similaires se produisent dans la sphère
conjugale ou dans les amitiés, quand les partenaires
sont désorientés par ce qui leur arrive. Ils se
sentent perdus lorsqu'ils doivent affronter, de
but en blanc, des changements d'attitude imprévisibles
dans leurs relations. En thérapie, les symptômes
constatés sont nombreux : dépression, paranoïa,
pulsions suicidaires, troubles du sommeil, hallucinations,
phobies, rituels obsessifs, problèmes sexuels ...
Tous
ces symptômes, et d'autres, sont accompagnés d'un
profond sentiment de honte du fait que les intéressés
sont désemparés.
L'existence
devient une lutte constante entre la vie et la mort,
aggravant la sensation de solitude, d'anxiété, ce
qui stimule en retour des croyances irrationnelles
et souvent violentes
Les
gourous des sectes ont recours aux mêmes méthodes
pour recruter des adeptes de tous âges :
- promesses
d'un monde meilleur,
- manipulations
hypnotiques,
- séduction,
- exploitation
de la vulnérabilité et des carences affectives
de leurs victimes.
- Ils
usent et abusent de la stimulation et de l'excitation
dans le secret de rites primitifs.
- Ils
s'attribuent des pouvoirs surnaturels
- et
exploitent Dieu en tant que rédempteur de la
souffrance et source d'espoir.
- La
désobéissance est menacée de mort ou de punition,
dissuadant les adeptes de faire défection.
Des
méthodes comparables se retrouvent d'ailleurs dans
les régimes dictatoriaux et fascisants.
Quelle
est la différence entre secte et religion ?
Une
vraie religion fait montre de tolérance et de respect
pour l'individu en société et implique une dimension
spirituelle. Son rôle est de guider, laissant la
liberté de choix à chacun. Elle est intelligible
et, transparente dans ses objectifs, ce qui est
tout le contraire du fanatisme.
Tandis
que le comportement inhumain; l'absence de morale
et d'éthique de la part des gourous dans les sectes
telles que l'OTS, Aum Assahara, Moon, les Témoins
de Jéhovah, la Scientologie, Waco, Jones etc. demeurent
incompréhensibles pour les non-initiés.
On
ne peut l'expliquer qu'en approfondissant la compréhension
des troubles de la personnalité multiple, qui vont
de pair avec la quête de pouvoir, de puissance,
de profits, voire de vengeance, personnelle pour
les sévices subis.
L'état
de dissociation des victimes des sectes peut être
guéri
Cela
requiert un engagement à la fois du thérapeute et
de la victime. Le thérapeute doit d'abord poser
un diagnostic approprié, puis établir un climat
fixant clairement les limites de chacun. Empathie
et honnêteté sont essentielles. Le langage doit
être clair, il faut répondre aux questions de manière
directe, contrairement aux usages de la psychanalyse
ou de méthodes apparentées. Il faut aussi donner
l'assurance que la thérapie ne sera pas interrompue
brusquement. Parler ouvertement de leur dissociation
est un immense soulagement pour les victimes.
La
tragédie récente de l'OTS nous révolte, cause douleur
et sentiment d'impuissance, ce qui induit reproches
et blâmes. Cela est vain. Ce dont nous avons besoin,
c'est d'écoute, d'honnêteté ainsi que de compétences
professionnelles. Mieux nous comprendrons la dissociation,
plus nous aurons de chances d'empêcher la répétition
des massacres de 1995.
H.
H.
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