Vers un retour du paganisme !

Interview de Slavoj Žižek

L'Hebdo - 6 mars 2008
[Texte intégral]
 
SlavojŽižek
 

«Il est permis de ne pas jouir»

Nourri de Marx, de Hegel et de Lacan, le penseur slovène est devenu une star intellectuelle. Alors que paraît «Fragile absolu», Michel Audétat est allé recueillir ses propos très vifs sur le christianisme, le capitalisme ou le multiculturalisme qu'il déteste.

Slavoj Žižek a le profil du philosophe culte. Il vient d'un pays à peine plus grand qu'un parc public, la Slovénie, mais a su gagner une audience mondiale. A Buenos Aires, il a réuni 2500 personnes pour une conférence. A New York, la police a dû intervenir pour disperser un public trop nombreux et resté dans la rue. Dans les universités américaines, ce philosophe rock ou baroque est en train de détrôner Michel Foucault et Jacques Derrida.

Il est lu jusque chez les frères Wachowski, réalisateurs de Matrix, qui le revendiquent comme influence. Il a été adoubé par le New York Times qui l'a surnommé le «Marx Brother» de la philosophie et, depuis lors, tous les articles à son sujet rapportent cette définition. Y compris celui-ci.

Slavoj Žižek écrit des livres dont on ne comprend pas toujours les pages remplies de casse-tête lacaniens, mais entre- coupés d'histoires drôles, d'exemples tirés du cinéma hollywoodien, de digressions moqueuses ou furieuses. Il commente aussi bien Schelling que l'œuf Kinder, la phénoménologie de Hegel que le Coca-Cola «envisagé comme objet petit a», pratiquant ainsi une espèce de philosophie au marteau-piqueur qui ne craint pas la polémique. C'est un personnage étonnant, paradoxal, survolté, iconoclaste, débraillé, drôle et au final très sympathique. On n'est pas mécontent de l'avoir rencontré à Paris.

«L'écologie  sera sans doute la religion des siècles à venir»

Votre dernier livre traduit en français, Fragile absolu, appartientà une série d'ouvrages dans lesquels vous tentez une interprétation matérialiste du christianisme. Pourquoi, comme l'indique le sous-litre, le christianisine mérite-t-il d'être défendu ?

Toute la question est de savoir ce que signifie la mort du Christ sur la croix. L'écrivain Chesterton en donne une très belle lecture. Il considère que c'est le moment où Dieu blasphème et devient athée. Quand le Christ demande, «Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?» c'est comme s'il y avait quelque chose que Dieu lui-même ne comprend pas. Comme s'Il était choqué par Sa propre création. Avec la mort du Christ, Il chute dans sa créature. Celui qui meurt, comme le dit Hegel, ce n'est pas l'envoyé terrestre du Dieu de l'au delà,c'est le Dieu de l'au-delà lui-même. Celui qui garantit le sens. Le grand Autre, pour le dire clans des termes de Lacan.

Qu'est-ce qui résulte de cette abdication de Dieu ?

S'il n'y a plus de grand Autre pour donner un sens, c'est que Dieu nous fait confiance et que tout nous appartient. Dieu s'en remet alors à la communauté des croyants qui peut prendre ses décisions en toute responsabilité. La résurrection, c'est l'esprit de la communauté. Le Saint-Esprit, c'est le collectif d'émancipation universelle; c'est le Parti communiste ! (Rires.) Je lis le message du christianisme comme le message d'un matérialisme actif. Il y a là une immense révolution éthique qui débute déjà dans l'Ancien Testament, notamment avec Job.

C'est la grande rupture avec le paganisme ?

Oui. Dans les religions païennes, le confucianisme par exemple, le devoir éthique repose toujours sur l'idée que chacun doit faire son travail à la place qui lui est dévolue. Cela implique que le Mal, c'est l'excès. C'est quand je ne peux pas me limiter à ma place et que j'en déborde. C'est quand je romps ainsi l'équilibre cosmique. Et la justice apparaît alors comme le prix à payer pour rétablir l'équilibre. A l'inverse, le christianisme refuse cette métaphore organiciste. C'est toujours vous et moi qui ne sommes rien, de simples merdes, qui sommes pourtant en contact direct avec la divinité. Le christianisme est une religion d'excès, non d'équilibre cosmique.

Vous diagnostiquez cependant un retour du paganisme ?

Une espèce d'éthique gnostico-païenne est devenue l'idéologie dominante de notre époque. Prenez l'écologie: je ne sous- estime pas la gravité des problèmes qu'elle pose, mais j'observe aussi qu'elle reconduit la vieille idée païenne de la justice comme vengeance. Elle nous dit que le Mal, c'est nous, l'humanité qui en veut trop. Et la justice s'exprimerait dans la vengeance de la mer ou des climats, à travers Gaïa qui se retournerait contre nous.

L'écologie est désormais le lieu d'investissements idéologiques très forts. Elle sera sans doute la religion des siècles à venir. Le nouvel opium des masses.

C'est une position atypique pour, un philosophe qui se réclame de la gauche et du marxisme...

Oui, mais qu'est devenue la gauche ? Quand j'étais jeune, on parlait de socialisme à visage humain. Aujourd'hui, tout ce que la gauche est capable d'imaginer, c'est le capitalisme à visage humain. Avec plus de d'écologie. Un peu plus de respect pour le tiers-monde. Mais on reste devant le même horizon: tout le monde considère qu'on ne peut pas penser au-delà du capitalisme associé à la démocratie libérale. Je ne suis pas un marxiste en quête de révolution, le suis plutôt un marxiste pessimiste qui observe les contradictions du capitalisme global.

Avec l'essor de la Chine, les problèmes écologiques ou la croissance des populations vivant dans des bidonvilles, il ne durera pas éternellement comme société de grande consommation. Nous ne sommes pas devant une alternative entre le capitalisme sous sa forme actuelle et autre chose. Dans quelques décennies, il est clair que cela sera autre chose. Mais quoi ? Il est possible qu'on se dirige vers une nouvelle société d'aparteid avec une démocratie désubstantialisée. S'il reste encore de la démocratie.

Comment définir l'idéologie du capitalisme global ?

Pour l'essentiel, c'est une sorte d'interpellation vague qui s'adresse à l'individu pour lui dire: «Réalise-toi ! Deviens toi- même ! Vis tes plaisirs !»

Aujourd'hui, les psychanalystes constatent qu'on se sent coupable lorsqu'on ne peut pas jouir. La jouissance est littéra- lement élevée an rang de devoir ! La formule libérale est: Ton devoir est de jouir.» Et la formule autoritaire: «Tu dois jouir de ton devoir.» Cet hédonisme radical est hégémonique, non parce qu'il serait majoritaire, mais parce que toutes les autres positions se définissent en réaction contre lui. Celles des néoconservateurs comme celles des terroristes arabes.

Qu'apporte la psychanalyse a cette critique ?

Freud reste tout à fait actuel. Le message de la psychanalyse n'est pas celui de la libération sexuelle: laisser tomber les obstacles et les interdis. C'est plutôt de dire qu'il est permis de ne pas jouir. Le destin de la psychanalyse se joue là: est-ce qu'elle va nous apprendre à nous libérer de ce surmoi obscène qui nous contraint à la jouissance ?

Vous défendez donc les interdits, l'ordre...

Je suis un grand obsédé de l'ordre ! Quand j'ai dû faire mon service militaire,en 1976, j'y suis allé avec plaisir. Mais j'ai été horriblement déçu par l'armée yougoslave. Pas parce qu'elle était trop totalitaire, mais parce qu'elle était trop chaotique. Je suis absolument hostile à l'idée selon laquelle l'ennemi serait l'autorité on l'odre. La liberté suppose d'abord que les choses fonctionnent. Aujourd'hui, dès que vous dites discipline ou sacrifice, on vous répond fascisme ou goulag. La gauche devrait rejeter ce chantage et se réapproprier l'ordre et l'héroïsme.

«En Suisse, on peut vivre à côté de banquiers: on reste poli, mais on s'ignore. C'est ça la civilisation»

Vous étes également très critique sur le multiculturalisme. Pourquoi ?

J'ai toujours détesté l'idéal multiculturel il y a un slogan qui en résume l'idéologie «Celui qu'on prend pour un ennemi est quelqu'un dont on ne connaît pas l'hitoire.» Quelle bêtise ! Est-ce qu'on dira d'Hitler qu'il a été notre ennemi parce que nous ne connaissions pas son histoire ? Je suis d'accord avec le philosophe Peter Sloterdijk lorsqu'il évoque la nécessité d'une «logique de discrétion».

Dans une ville où toutes les nationalité se mêlent, comme Paris ou New York on ne peut pas comprendre tout le monde. Et on s'en fout. Ce dont on a besoin c'est d'apprendre à vivre avec un autre qu'on ne comprend pas. Ce que j'aime dans le capitalisme, c'est précisément qu'on peut y vivre à côté de banquiers, on reste poli, mais on s'ignore. C'est ça la civilisa- tion. Et c'est quelque chose que vous connaissez bien en Suisse.

Vous êtes donc un marxiste qui aime la Suisse ?

Je l'aime beaucoup, et je déteste les gauchistes qui la trouvent trop aseptisée. Au moment de son indépendance, le rêve de la Slovénie était d'ailleurs de devenir une autre Suisse. D'une certaine manière, elle a réussi: on est anonyme, personne ne sait qui est notre premier ministre...

En Europe, comme vous le savez, chaque pays peut s'identifier à une position sexuelle. La manière anale passe pour être plutôt italienne. La façon espagnole, c'est entre les seins. Et la Suisse ? J'en ai parlé avec une amie: elle soutenait que les Suisses n'ont pas besoin de partenaire, qu'il leur suffit de se masturber avec des billets de banque. Mais moi, je préfère imaginer que votre position s'apparente au fameux couteau suisse avec lequel tout devient possible. Vous avez inventé le «Swiss army knife», vous devriez avoir la «Swiss army wife» !


«Fragile absolu. Pourquoi t'héritage chrétien mérite d'être défendu». De Slavoj Žižek. Traduit de l'anglais par François Théron. Flammarion, 229 p.

«Parallaxe». De Slavoj Žižek, Fayard (à paraître début avril 2008).

SLAVOK ŽIŽiEK

    1949 Naît le 21 mars à Ljubljana. Etudes de philosophie en Slovénie, puis s'installe à Paris où il étudie la psychanalyse sous la conduite de Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan.
    1988 Publie avec Mladen Dolar Tout ce que vous avez voulu savoir sur Lacan sans oser le demander à Hitchcock (Navarin).
    1990 Candidat aux premières élections présidentielles libres de la Slovénie.
    2004 Plaidoyer en faveur de l'intolérance (Climats).
    2005 Bienvenue dans le désert du réel (Flammarion).
    2006 La marionnette et le nain. Le christianisme entre perversion et subversion (Seuil).