RENÉ GIRARD

Le désir mimétique et le bouc émissaire par René Girard

Interview réalisée par la radio suisse romande en 2004

René Girard est l'auteur de: "La violence et le sacré", "Des choses cachées depuis la fondation du monde", "Le bouc émissaire", "Celui par qui le scandale arrive".

Chacun de ses livres a suscité bien des discussions, des études, voire des polémiques. Pour certains sa théorie, son oeuvre en général, n'est rien moins qu'une des plus grandes avancées de la pensée contemporaine. Pour ses détracteurs,  il réchauffe de la vieille soupe Augustinienne pour tenter de réhabiliter le christiannisme... !

Ce qui est particulier avec René Girard c'est qu'il a commencé par s'intéresserà la littérature puis à l'anthropologie.

Mais en fait c'est impossible de classer sa pensée et sa théorie du désir mimétique a fait des émules dans bien d'autres domaines comme par exemple l'économie, la sociologie, la psychologie et la théologie.

Pour René Girard "le désir mimétique" c'est: "Je veux ce que l'autre veut, mon désir est toujours le sien, et il naît obligatoirement de l'imitation d'un autre pris pour modèle."

Les rapports humains sont toujours réciproques et les individus sont toujours placés en miroir les uns des autres.

Chez les enfants c'est par exemple très évident et leur développement dépend considérablement de leur capacité à imiter.

Du coup imaginer que nous ayons des rêves, des désirs authentiques, est absurde pour René Girard, même si des romanciers comme Proust, Stendahl, Dostoevsky, l'ont cru un moment.

Audio1:

Le concept de violence mimétique

Audio 2:

Mon parcours spirituel

Audio 3:

Violence mimétique et rivalité

Audio 4:

Le bouc émissaire

Audio 5:

Religions, mythes et tabous

Audio 6:

Christiannisme et anthropologie

Audio 7:

Le meilleur et le pire de notre monde

 


Du désir mimétique au bouc émissaire

René Girard, Nietzche et les évangiles - La pensée de René Girard est très mécanique: le désir mimétique engendre des rivalités qui elles-mêmes entraîneraient au chaos, si ne se mettait en place un...

www.anti-scientologie.ch/rene-girard.htm

Présentation du livre «Je vois Satan tomber comme l'éclair»

René Girard: L'analyse des récits mythologiques et bibliques m'a mis clairement sur cette piste...

www.anti-scientologie.ch/bibliographie-girard.htm

 

LES RACINES DU DÉSIR, ENTRE MYTHES ARCHAÏQUE ET MODERNES

LQJ, Le Quotidien Jurassien - 27 octobre 2003
[Texte intégral]

PHILOSOPHIE

Depuis trente ans, René Girard scrute et approfondit toute l'étendue de sa théorie mimétique. Son dernier essai, «La voix méconnue du réel», est passionnant.

Quand deux enfants convoitent le même objet, chacun fait son possible pour le garder et du même
coup imite l'autre dans son désir de se l'approprier. Chaque enfant prend l'autre
pour modèle en même temps qu'il voit en lui un rival. Photo: Keystone

René Girard fait partie de ces rares auteurs qui sont déjà reconnus mais ne déploieront tous les effets de leur fécondité que plus tard. Il leur faut du temps pour qu'on prenne la mesure du poids de leur pensée. Il faut aussi que leurs intuitions et la pertinence de leurs théories soient longtemps mises à l'épreuve des faits pour qu'elles accèdent à l'universalité et ne soient pas seulement le reflet des fluctuations ou des modes éphémères d'une époque. Depuis que, voici trente ans, René Girard exposait les bases de sa théorie mimétique dans La violence et le sacré, il n'a cessé d'approfondir sa pensée de livre en livre et de confirmer la portée de sa thèse en scrutant toutes ses implications possibles dans la littérature et la philosophie, mais aussi dans les sphères de l'ethnologie, de la psychanalyse et de la religion.

Interprétations discutées

Il nous livre dans son dernier ouvrage une théorie des mythes anciens et modernes. On trouvera dans ce recueil une série d'articles dont le fil conducteur relie avec une rigueur exemplaire l'analyse de ce thème avec des ramifications qui s'étendent jusqu'aux sujets les plus actuels comme l'antisémitisme et les discours racistes de la modernité. On y découvrira également un souci permanent de dialogue avec de grands auteurs comme Lévi-Strauss, Freud, Nietzsche ou Dostoïevski. Leurs interprétations sont discutées en profondeur, à la lumière de la théorie mimétique. Quant au choix du titre, René Girard en justifie lui-même la portée lorsqu'écrit dans son introduction: «C'est bien la voix méconnue du réel que, toute ma vie, je me suis efforcé d'écouter et de transcrire.» Mais quelle est donc cette voix dont s'est dit seulement le porte-parole, manifestant une attention toujours vigilante, comme celle de Socrate ou de Montaigne, aux leçons que la vie elle-même nous livre ?

«Cette voix du réel à reconnaître est celle du désir»

Cette voix qu'il s'agit de reconnaître sous l'enveloppe qui la dissimule, c'est celle du désir. Où nos désirs cachent-ils leurs racines, s'est demandé René Girard ? Plus loin que dans leurs objets, quels que soient ces objets. Ils s'enracinent dans les personnes qui, comme vous et moi, convoitent le même objet. Nous voici donc en concurrence par rapport au même objet désiré, comme ces enfants qui se disputent le même jouet au lieu de renoncer à entrer en conflit par simple report sur un autre jouet. Il se produit alors ce que René Girard appelle «une rivalité mimétique».

Qu'est-ce à dire ? Qu'au lieu d'unir, de mettre d'accord les personnes, le même désir éprouvé pour le même objet fait d'eux des rivaux, des ennemis. C'est au cœur de cette rivalité que la violence prend sa source, selon René Girard.

Rival et modèle

Mais ce n'est pas tout. Il faut encore déchiffrer la complexité qui se cache sous ce premier mécanisme: c'est que ce rival devient en même temps un modèle.

Etonnant paradoxe ! Nous allons imiter le désir du rival dans l'espoir de nous approprier l'objet qui nous échappe, puisque l'autre le désire aussi. Quand deux enfants se disputent le même jouet, chacun fait tout son possible pour le garder et du même coup imite l'autre dans son désir de se l'approprier. Donc chacun des enfants prend l'autre pour modèle en même temps qu'il voit en lui un rival. Selon Girard, ces désirs à la fois mimétiques et rivaux existent plus fortement encore chez les adultes. Et ils ne peuvent que s'exaspérer. Parce que, «à la différence des enfants, nous sommes honteux d'imiter et tentons de le cacher».

Conséquence: le conflit va se répéter, la violence va croître; mais en même temps l'objet disputé voit sa valeur augmenter aux yeux des rivaux: l'admiration pour le modèle va donc croître également. Question capitale: le schéma obstacle-modèle ou modèle-obstacle va-t-il se résoudre ?

Désir mimétique frustré

La réponse passe par la notion de frustration. Les rivalités empêchent en effet l'aboutissement du désir. «Elles descen- dent alors dans le souterrain.» Superbe métaphore que René Girard développe ainsi: «Le souterrain résulte toujours d'un désir mimétique frustré. Tous les personnages souterrains dissimulent soigneusement, aux autres comme à eux-mêmes, le fait qu'ils imitent pour refuser à leurs modèles le suprême plaisir de se voir unités et pour éviter l'humiliation d'être démasqués.»

(ROC - La Liberté)

Un bouc émissaire pour expulser la violence

C'est chez Dostoïevski que René Girard va trouver confirmation de sa subtile analyse. Le romancier russe décrit en effet dans L'éternel mari le cas d'un veuf qui, après la mort prématurée de sa femme qui le trompait fréquemment, part à la recherche de ses ex-amants. Désireux de se venger de son humiliation, il va choisir le meilleur modèle possible (on a à l'évidence le schéma obstacle-modèle). Ce dernier ne saurait être que le dernier amant qui l'a supplanté dans le coeur de sa femme. Le voici donc, par rivalité mimétique, en quête d'une fiancée. Une fois celle-ci prête à accepter le mariage, que fait l'éternel mari ? Il invite son rival à rendre visite à sa fiancée dans l'espoir qu'il trouve celle-ci désirable, mais dans le but de l'évincer pour satisfaire sa victoire. Las: le modèle-rival va parvenir à séduire la fiancée et l'éternel mari se retrouvera trompé, donc humilié et frustré.

Payer pour la communauté

Commentaire de Girard: «L'éternel mari est amoureux non de son rival mais des succès amoureux de son rival. En joueur audacieux, il veut compenser ses pertes. Le seul triomphe qu'il ambitionne est de s'affirmer aux dépens de son rival ... Il ne l'obtiendra jamais. Car son désir forcené de revanche l'expose a des défaites sans fin.» L'éternel mari a, en l'occurrence, subi une violence qu'il s'est en fait infligé lui-même. Il est descendu dans le souterrain de sa frustration et n'en ressortira pas.

Tels sont les effets de la rivalité mimétique. Girard, magistral, en montre toute l'étendue dans deux autres cas aussi célèbres que tragiques: celui de Nietzsche dans le processus qui le mène à la folie; celui de la haine des juifs qu'un implacable mécanisme voue depuis des siècles à l'antisémitisme. Ultime question de taille et que Girard a déjà développée, surtout dans Le bouc émissaire peut-on échapper à l'escalade de la violence, à l'enchaînement sans fin de la rivalité minétique ?

La communauté des hommes, quelle que soit l'époque ou le type de société, ne peut qu'expulser cette violence en chargeant un bouc émissaire de tout le poids qu'elle implique, de toute la culpabilité qu'elle comporte. Ce bouc émissaire va en fait payer pour la communauté. Il va être sacrifié et, par ce sacrifice à valeur expiatoire, l'ordre, la paix, l'entente entre les membres d'une société sera à nouveau possible.

C'est dans les mythes, aussi bien archaïque que modernes, que René Girard va montrer le déroulement de ce processus. Dans la Bible également, où il examine le cas de Jésus sacrifié. Il le fait en confrontant ses analyses avec celles de Freud et de Lévi-Strauss. Du grand art. Malgré la difficulté inhérente à ces exposés, on en sort avec la conviction que l'avenir confirmera sans doute la théorie de René Girard.

François Gachoud

René Girard: «La voix méconnue du réel» — Une théorie des mythes archaïques et modernes, traduit de l'anglais par Bee Formetelli, Ed. Grasset, 315 pp.