Peter Stoterdijk:
 
«Les nations sont des asiles pour indigènes»
L'Hebdo - 20 juillet 2006 - Pierre-André Stauffer
[Texte intégral]
üeter Sloterdijk
 

Pour te philosophe allemand Peter Sloterdijk, le nationalisme, ou ce qu'il en reste, dépend du système de sécurité sociale.

Il se définit lui-même comme un «étrange bâtard», composé d'«un extrémiste lyrique» et d'«un maudit maître d'école.» Ou mystique encore d'«un mystique ou d'«un conférencier». Philosophe, il compare son métier à celui d'«un pilote d'avion d'observation qui ose parfois naviguer au cœur du cyclone». Convaincu qu'il faut sentir en soi les excédents de rêve de sa propre époque, et sa terreur, pour avoir quelque chose à dire, il a fait scandale en 1999 avec une conférence intitulée Règles pour le parc humain, suspecte, aux yeux de la gauche allemande, de fascisme et d'eugénisme. C'était évidem- ment faux, mais l'accusation a valu à Peter Sloterdijk une notoriété internationale, en France notamment, où tous les ouvrages du philosophe de Karlsruhe sont régulièrement traduits.

Dernier ouvrage en date, Derrida, un Egyptien, hommage au philosophe français disparu il y a deux ans. Depuis 2002, Peter Sloterdijk anime l'émission télé Quartet philosophique sur la chaîne publique ZDF.L'Hebdo a rencontré le plus médiatique des philosophes allemands dans sa retraite provençale de Chantermerle-les-Grignan.

- Comment avez-vous vécu l'élimination de votre pays, en demi-finales ?

Je n'ai pas trop de regrets. Je me réjouis surtout que les Italiens aient abandonné le système de primauté absolue de la défense, directement liée à l'invasion de la sphère du sport par le capitalisme. A cause de lui, la défaite a perdu son inno- cence.

- On verrouille le jeu, et comme on le voit dans le championnat italien, on truque...

Dans un monde où tout paraît pourri, on admire la prestation pure, celle que l'on accomplit en dépassant ses limites par sa seule volonté et son seul entraînement. Mais si cette prestation est pourrie elle aussi, c'est la dernière utopie humaine qui se dissout.

- Pour l'Allemagne et la société allemande, qu'a représenté la Coupe du monde ?

Cet événement, c'est la fête. Et les Allemands sont très doués pour ça. Avec le Brésil, ils sont les seuls à prendre fête et carnaval pareillement au sérieux. La nouveauté, c'est que l'esprit festival s'est étendu surl'ensemble du pays, comme si les Allemands avaient voulu prouver que la culture du divertissement pouvait prendre sa revanche sur le quotidien du travail et des affaires. Les Allemands sont écrasés par un système médiatique aux mains d'une classe bien-pensante de centre- gauche, qui surexploite leurs problèmes et leurs soucis de manière implacable. La Coupe du monde leur a permis d'échap- per à cette messe noirepermanente, et, pour l première fois depuis la guerre, d'exprimer une sorte de patriotisme décon- tracté.

- Mais les bien-pensants, n'étaient-ils pas tentés de les rappelerà l'ordre, de les contenir dans leur enthou- siasme débridé ?

Sans doute. Si bien que les masses ne célébraient pas seulement les exploits de leurs footballeurs, mais leur émancipationà elles. Elles s'échappaient des mains de leurs professeurs de morale. Il y avait donc une fête, l'événement concret du football, et une fête dans la fête, qui se fondait sur le plaisir du divertissement.

- La Coupe du monde n'a pas exacerbé les nationalisines. Pourtant, ils connaissent un regain de ferveur en Europe, dans les pays de l'Est en particulier. Votre explication ?

Pour comprendre, il faut d'abord neutraliser l'ancien vocabulaire. Ce que nous vivons aujourd'hui ressemble un peu seulement à ce qu'on pourrait appeler le véritable nationalisme, celui d'avant-guerre. A cette époque, le nationalisme était un mouvement psycho-sémantique orienté vers la mobilisation des masses contre un adversaire étranger. Aujourd'hui, il n'y a plus cet élément de préparation à la guerre. Mais un sens approfondi d'appartenance. Et cela pour une raison très simple. Les Européens ont beaucoup de mal à comprendre que l'unité d'appartenance et l'unité de survie ne sont plus synonymes. Au temps du nationalisme classique, ces deux unités coïncidaient à peu près.

S'il fallait se battre, mieux valait s'identifier à son groupe, c'est-à-dire à son pays, dans la mesure où il détenait plus ou moins le monopole de la survie de ses membres. Aujourd'hui, même les Français - depuis 1789 porteurs d'un élan univer- saliste - n'ont pas compris que l'unité de survie de la France n'est plus la nation française. L'unité de survie, pour eux, c'est bien sûr l'Europe.

Les Suisses, qu'ont-ils compris ?

Ce sont les seuls à avoir vraiment compris cette différence. Les Suisses savent que sans le reste du monde et sans l'Europe, ils ne peuvent rien faire, mais pour eux, ce n'est pas une raison suffisante pour adhérer à l'Union européenne. Ils préfèrent mener la vie de parasites joyeux, en jouissant des avantages au milieu de l'Europe, sans en partager les frais.

- D'une certaine manière, les nationalistes s'illusionnent ?

Pour satisfaire le besoin d'appartenance à un groupe capable de vous soutenir, il faut que celui-ci présente un degré suffi- sant de cohérence sociale. Cette appartenance vous permet de rester dans une niche protégée et de vous illusionner sur les véritables structures de survie, qui correspondent à des réseaux beaucoup plus vastes que l'ancien Etat nation. Les acteurs du nouveau jeu mondial ne se définissent plus par rapport au sol et à la patrie, mais par des accès aux gares, aux terminaux et à toutes sortes de possibilités de raccordement.

Le nationalisme, ou ce qui reste de lui, au fonds, dépend du système de sécurité sociale. Si celui-ci, envisagé comme utérus compensatoire, ne s'était pas acquis une certaine reconnaissance par sa capacité à fonctionner, l'absence d'œuvre commune forte aurait vite fait s'effondrer les grandes sociétés de type industriel. La fierté d'être Polonais, finalement, c'est la conviction quasi religieuse, qu'en fin de compte, c'est l'Etat polonais qui paiera ta retraite.

- Utérus compensatoire, utérus social, vous voulez préciser ?

Une fonction imaginaire qui interprète la réalité politique dans les termes d'une caverne protectrice. Elle permet de renfor- cer le système immunitaire symbolique de votre existence.

- Tout le monde recherche plus ou moins cette immunité ?

Dans le quatrième Zarathoustra, Nietzsche montre qu'au moment où l'immunité est garantie, la détente la plus profonde peut apparaître. Zarathoustra se pressent alors comme un chômeur sublime, ce qui permet à Nietzsche de livrer le secret de la philosophie. La philosophie, c'est l'éloge du chômage. Mystère et contemplation se répondent l'un l'autre.

- La mondialisation, ou la globalisation comme vous l'appelez plus volontiers, ne finit-elle pas par détruire ce sentiment d'immunité ?

Le monde s'ouvre toujours plus, donc la tendance de se rassurer dans son propre espace se renforce. Quand on se plaint de la mondialisation en Europe, c'est toujours parce que les autres ne sont plus nécessairement les plus faibles.

Le nazisme pourrait même être interprété comme un dernier effort des Allemands de nier ce qui, en 1918 déjà, ne pouvait plus être nié: le décentrement progressif de l'Europe. Après 1945, la situation est devenue absolument claire. Ce décen- trement est devenu une donnée majeure. Il confine même au XXIe siècle à une forme de marginalisation.

- Vous comparez, dans vos ouvrages, les nations modernes à des asiles politiques...

Oui, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, des asiles pour indigènes. Un asile est un refuge, un espace de protection pour des gens déracinés et menacés, réfugiés venus de l'étranger, mais presque tout autant gens du cru. Les asiles natio- naux entretiennent l'illusion nécessaire de l'ancrage, de l'immunité territoriale, de l'intégration solidaire. Et là où cette fonction d'asile n'opère pas, la violence éclate.

Une idée peut-elle changer le monde ?

Poser cette question à un philosophe, c'est forcément susciter une réponse positive. Oui, naturellement. Les seuls chan- gements du monde qui ne sont pas dus à des idées sont les mécanismes dictés par la biologie, tels la mutation et la sélection. Dès l'instant où l'activité humaine intervient, on ne peut plus parler mutation et sélection. Nous sommes dans le domaine du projet, et partout où le projet prend le dessus, les idées changent le monde. Là derrière, se pose une autre question.

Existe-t-il des idées claires ou des idées directrices, si fortes qu'elles peuvent prendre le pouvoir ? Encore une fois, oui. Je pense en particulier à l'idée de propriété. Elle dispose d'un allié très puissant: le besoin d'appropriation, derrière lequel on découvre une fois de plus la volonté élémentaire de renforcer le système immunitaire symbolique et économique de votre existence.

Ni le soleil ni la mort.
De Peter Sloterdijk.
Ed. Pauvert, 2003, 248 p.