«L'identité n'existe pas. Il nous faut choisir face à la multiplicité des chemins possibles»

Jean-Claude Kaufmnann: «On vit des choses pour les raconter et se les raconter» (Le Matin - 25 avril 2004)

L'obsession identitaire, le défi communautariste (LEXPRESS.fr - 23 février 2004)

Entretien avec Jean-Claude Kauffmann: «L'identité n'existe pas. Il nous faut choisir face à la multiplicité des chemins possibles» (LEXPRESS.fr - 23 février 2004)

 

«ON VIT DES CHOSES POUR LES RACONTER ET SE LES RACONTER»

Le Matin - 25 avril 2004
[Texte intégral]
Jean-Claude KAUFMANN
 
Le sociologue vient de publier «L'invention de soi». Eclairant.

Jean-Claude Kaufmann, que signifie cette obsession de soi ?

Autrefois, le chemin de vie était tracé d'avance. Aujourd'hui, on est obligé de se construire et sans cesse de prendre des décisions. Devant les incohérences de la réalité, on fait alors en sorte que notre vie fasse sens, obsédé que l'on est par l'idée de recoller les morceaux. D'où la nécessité du récit.

C'est-à-dire des histoires ...

La société a la nécessité de produire des histoires comme elle a la nécessité de produire du blé ou de l'acier. Elle produit des fictions, qui donnent des trames ou, beaucoup mieux, des histoires qui flirtent avec la réalité: chacun peut alors s'en nourrir par effet miroir. On vit des choses pour les raconter et se les raconter.

Les écrire, est-ce différent ?

C'est un pas supplémentaire, on veut laisser une trace. Aujourd'hui, la folie du carnet intime, c'est cela: arriver à se raconter et se dire son histoire à soi-même. Mais il y a aussi l'envie d'une petite qualité littéraire au cas où...

Faites-vous une différence entre people et anonymes ?

Oui, le people vit déjà par la démultiplication de ses images. A force de s'élargir ainsi, de répondre à la demande (même s'il s'en défend), il risque de ne plus savoir qui il est. Mais les people ne sont que l'avant-garde d'un processus qui touche tout le monde.

Pourquoi ces témoignages se vendent-ils si bien ?

Il y a la curiosité, le voyeurisme, mais il n'y a pas que cela. Pour se construire soi-même, les experts restent un moyen un peu froid. Sur le principe de la téléréalité, la vie des autres per-met la comparaison. Avec les people, il y a les paillettes en plus: on est au courant d'une belle histoire et c'est celle dont tout le monde parle ! Dans les premières sociétés, il y avait les mythes et les rituels qui donnaient sens à la société. Aujourd'hui, chacun invente son propre mythe, sa propre histoire de soi. Avec les people, on peut sortir de la routine pour entrer dans la vie des autres! On peut alors comparer pour donner sens à notre vie. C'est un réconfort.

Et une aubaine pour les éditeurs...

C'est vrai, certains sont très organisés, à l'affût du fait divers. Lorsque je me balade dans les fêtes du livre, je le vois bien: je suis le pauvre auteur de troisième classe, sans staff ni attaché de presse. Je me souviens d'un ancien coureur cycliste qui se prenait pour la star, se promenait avec des lunettes noires et vidait tous les minibars. Eh bien, son éditeur payait ! Je n'en revenais pas. Quelle chute deux mois plus tard... L'idéal, c'est l'histoire qui se raconte comme une histoire de fiction, mais qui n'est pas de la fiction. Un mélange qui rapporte et qui, croyez-moi, n'a rien d'un effet de mode.

Parce que ça va continuer ?

Ce phénomène va se développer encore, notamment à la télévision, avec l'apparition de toujours plus de documentaires qui racontent une histoire.

Les livres-témoignages, eux, vont prendre de la place et marginaliser encore les livres d'idées. Aujourd'hui, personne ne va plus voir un bon romancier à sa petite table dans un salon du livre. Le présentateur du TJ, lui, c'est l'émeute ! Notez qu'un bon livre marchera toujours avec le bouche-à-oreille...

 

L'OBSESSION IDENTITAIRE

LEXPRESS.fr - 23 février 2004
[Texte intégral]

Jamais la volonté d'affirmer sa différence n'a été si sensible. Prospérant sur le désarroi et l'individualisme, la soif d'identité annonce des remises en question. Libératrices ou régressives

Qu'y a-t-il de commun entre l'essor du témoignage trash comme genre télévisuel, la mode des sports extrêmes, la floraison des tatouages, le succès des Gay Pride, le renouveau de la culture du terroir et le port ostensible du voile dans les banlieues françaises ? La volonté d'exposer publiquement sa différence, la quête affolée de soi dans le regard des autres, la fierté d'être à nul autre pareil, l'espoir insensé d'affirmer qu'on s'est trouvé, le désir éperdu d' «exister jusqu'à l'incan- descence», selon la belle expression du sociologue David Le Breton: bref, l'obsession identitaire.

Jamais, en tout cas dans les démocraties occidentales, les routes de la vie n'ont été si multiples et dégagées, jamais les marges de manœuvre n'ont paru si larges, jamais les libertés individuelles n'ont fait l'objet d'un culte si vif, jamais nos petits ego n'ont été si choyés, respectés, flattés, rebelles affichés à toute oppression. «Chacun fait ce qu'il veut», ordonne le slogan imparable de la bonne pensée moderne. On est sommé de s'inventer soi-même, comme le raconte le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans une imposante somme, chatoyante, publiée ces jours-ci chez Armand Colin: L'Invention de soi, une théorie de l'identité.

Parallèlement, alors qu'on vient d'enseigner à quelques générations d'écoliers comment conjuguer le «je» sans pudeur ni scrupule, des tribus de Français agglutinés revendiquent crânement leur identité collective et les plus radicaux, sur un ton tantôt larmoyant tantôt menaçant, balancent un «nous» têtu aux micros et aux caméras de télévision: ils disent qu'ils sont minoritaires, qu'ils ont droit à leur différence, qu'ils sont victimes de discriminations, qu'ils vont se fâcher. Attachés à leur «visibilité» militante, ils veulent être traités comme tout le monde, mais exigent de pouvoir se distinguer: c'est le défi communautariste. Un exercice collectif au bord de la crise de nerfs, une «hystérie identitaire», à laquelle le journaliste Eric Dupin vient de consacrer, sous ce titre, un livre précis et passionnant publié au Cherche Midi.

Tout se passe comme l'important est de se distinguer

Tout se passe comme si individualisme et communautarisme se nourrissaient mutuellement: qu'il s'agisse d'un groupe ou d'une personne, l'important est de se distinguer. «Tout se passe, renchérit Dupin, comme si le désir d'être ''comme les autres'' avait progressivement, mais fondamentalement, été remplacé par celui d'être ''différent des autres'': l'obsession de l'égalité semble avoir cédé la place à celle de l'identité.»

Dupin et Kaufmann partent du même constat: jamais on n'a autant parlé d'identité. «Placez le mot dans un intitulé de colloque ou de thèse universitaire, vous obtenez immédiatement un supplément d'âme», sourit Jean-Claude Kaufmann. Il pourrait ajouter que l'identité, présentée comme un label de pureté affective et idéologique - on nous l'a volée, on va la retrouver - sert souvent de cache-sexe à des mobiles politiques beaucoup moins avouables. Mais Kaufmann précise surtout que l'effet de mode masque un phénomène profond: «Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes entrés dans l'âge des identités.»

Le problème est de savoir comment chacun d'entre nous va s'en accommoder. Pour exister aujourd'hui, explique-t-il, nous disposons du choix des armes. Nous subissons de moins en moins les déterminismes familiaux et sociaux qui, hier, nous entravaient. Pour se «fabriquer» soi-même, il nous faut «fermer» ce champ des possibles: l'identité individuelle qu'on se construit résultera du tri opéré entre des images, des désirs, des projets, des conjoints, des idées. On va choisir qui on veut être. Et ce ne sera pas facile, prévient-il.

«Le monde peut-il contenir 5 milliards de nombrils ?»

«Chacun devient officiellement responsable de ses succès et de ses échecs, écrit-il. L'invention de soi, perspective irrépressible et fascinante de responsabilité et de liberté (qui accepterait de revenir à l'ancienne société du destin ?), ouvre parallèlement sur un horizon de désarroi, d'implosions individuelles et d'explosions collectives.» Eric Dupin, lui, est beaucoup moins résigné. «Cette surconsommation identitaire est un péril structurel pour les nations et la démocratie, qui attaque la civilisation par les racines qu'elle prétend pourtant défendre.» Il faut lutter, écrit-il, contre l'«enfermement» identitaire par la diffusion de la connaissance. Et de protester: «Le monde peut-il contenir 5 milliards de nombrils ?»

Avant de faire l'objet d'un vertige nouveau - «Qui pourrais-je devenir ?» - et d'un plaidoyer perpétuel - «J'ai bien le droit...» - l'identité a été imposée d'en haut, autoritairement. Les registres paroissiaux, qui donnèrent naissance à l'état civil, furent généralisés au XVIe siècle, avant d'être remis en 1792 aux municipalités. Mais l'émergence de l'identité «ne résulte de rien d'autre au début que d'un effort administratif pour réguler la nouvelle société», raconte Kaufmann. L'Etat naissant veut connaître ses administrés, les mesurer, les compter. En fait, les premiers papiers d'identité furent donnés à ceux dont on voulait surveiller les mouvements - d'abord les miséreux ou les paysans en rupture et ensuite les ouvriers, au XVIIIe siècle, puis les nomades et autres «romanichels» en 1912. La carte d'identité pour tous, enfin presque, est née sous Vichy: il s'agit de distinguer les «vrais Français» des juifs, qui ont droit à un document spécial.

L'identité n'existe pas

«Un des paradoxes de l'identité était déjà tout entier dans ces débuts: en trompant sur le réel, en filtrant de façon sélective sa propre vérité, elle crée les conditions d'une action efficace, souligne Kaufmann. Elle est un mensonge nécessaire.» Le sentiment de l'identité individuelle s'est diffusé dans les milieux intellectuels et bourgeois tout au long du XIXe siècle, qui voit fleurir épanchements romantiques et journaux intimes. Mais l'explosion identitaire se produit, selon Kaufmann et Dupin, au tournant des années 1960-1970. Pourtant, ironisent-ils tous les deux, l'identité n'existe pas.

Il suffit de se pencher sur les dictionnaires pour comprendre à quel point l'identité est un concept paradoxal: l'identité, c'est ce qui nous fait semblable - le même que les autres - mais aussi ce qui nous fait unique - distinct d'autrui.

«L'identité personnelle supposerait l'absurdité d'un sujet restant exactement le même au fil du temps», observe aussi Eric Dupin. L'identité collective est encore plus problématique, sinon impossible, poursuit-il en citant le psychologue Pierre Tap: «Les membres d'un nous étant, tout au plus, des semblables.» Or, alors qu'elle est associée au mythe de l'invariant et du même, l'identité est en réalité un mouvement, affirme Kaufmann. Un mouvement épuisant si l'on considère, comme lui, que chacun est responsable à chaque instant de sa décision: être ceci plutôt que cela, l'identité s'incarnant dans l'action (lire l'entretien).

Tout le problème, pourtant, vient de ce que l'identité, cette notion floue, parle «diablement aux hommes», insiste Dupin. Elle est d'une très grande pauvreté épistémologique, mais, en revanche, d'une très grande efficacité idéologique - selon l'expression de l'anthropologue François Laplantine. En particulier en période d'incertitude, d'accélération, de mondialisation, de mutations brutales, de célébration du présent.

Plus personne ne rêve de mettre ses pieds dans les traces de ses père ou mère. Aucune génération ne veut ni ne peut aujourd'hui se contenter de reproduire ce que la précédente a fait, en l'améliorant. La société n'assure plus son identité en héritant de son passé ni en se comparant à ses voisins. Et la soif d'identité est d'autant plus vive qu'on assiste au «crépuscule des grandes évidences identitaires», écrit Dupin.

L'affirmation identitaire sert parfois moins à se construire qu'à rejeter, régresser, exclure

Les trois piliers traditionnels de l'identité collective traditionnelle - travail, famille, patrie - «ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient». Ils sont devenus des valeurs discutées, des organisations impuissantes, des institutions privées d'autorité. Chef de l'Etat, chef de famille, chef d'entreprise: «Ce sont trois grandes figures d'autorité qui ont été bousculées, constate Dupin. Si l'individu y a gagné de nouvelles marges de liberté, son inscription dans l'univers social s'en est trouvé singulièrement compliqué.» Du coup, explique l'auteur de L'Hystérie identitaire, chacun est tenté de se chercher des identités nouvelles, défensives comme le fondamentalisme religieux, le nationalisme culturel ou les solidarités territoriales, ou plus «modernes», comme le couple homosexuel. Encore que ce dernier soit furieusement tenté de se parer des atours du couple traditionnel.

Donc, pour découvrir à quoi on ressemble, on va piocher dans le «festival des régionalismes», le menu à la carte des nouvelles religions, le marquage commercial, le corporatisme des métiers ou des élites, ou la «fierté ethnique»: «Nique ta race», disent les cours de récréation. «Retourne chez toi», réplique l'extrême droite. L'affirmation identitaire sert parfois moins à se construire qu'à rejeter, régresser, exclure. L'identité est un concept hautement inflammable.

Jean-Claude Kaufmann, lui, ne croit pas que l'obsession identitaire soit issue d'un effondrement des grandes institutions, croyances et utopies, qui auraient soudain laissé le champ libre à l'incertitude individuelle. Il affirme au contraire que c'est la montée de l'individualisme qui a sapé ces grandes forteresses de l'ordre social et culturel. Plus personne n'accepte de se laisser dicter sa vie, prétend-il. L'identité, désormais, est une création personnelle même si, Kaufmann l'admet volontiers, on obéit toujours à des courants sourds et à des normes obscures. Mais l'auteur de L'Invention de soi se défend de tout angélisme.

Reprenant la thèse développée dans La Fatigue d'être soi, par Alain Ehrenberg (Odile Jacob), il explique que cette quête solitaire est éprouvante, parfois déprimante et que la liberté peut être un fardeau. Et il met en garde les aventuriers de l'individualisme triomphant contre la tentation d'aller chercher dans le passé les recettes de l'avenir. Il faut se conquérir soi-même, dit-il, sans aller chercher une hypothétique essence de soi dans la biologie, la nature ou la tradition. Il faut au contraire sortir de soi: «Je est un autre», disait Rimbaud.

Eric Dupin aussi se méfie du syndrome de la «pensée en marche arrière» - autre expression de François Laplantine. «La pensée identitariste est fâcheusement introvertie et fixiste», observe-t-il. On a même vu un groupe minoritaire de la Cour européenne des droits de l'homme invoquer, à propos de l'accouchement sous X, un «droit à l'identité, comme condition essentielle du droit à l'autonomie».

L'altruisme comme antidote au conflit et au mépris

Contre les dérives du culte identitariste, Jean-Claude Kaufmann appelle de ses vœux une société «de chaleur et de caresses», et un rêve collectif d'altruisme et de goût des autres comme antidotes au conflit et au mépris. Mais seule la passion du savoir nous fera sauter le mur des ego et des ethnocentrismes.

Eric Dupin ne propose pas d'autre clef: seule la connaissance des autres nous permet de relativiser les particularismes qui semblent isoler les individus et les groupes, «de décrisper la relation à autrui», de cesser de concevoir le monde «sous l'angle mortifiant» de chocs perpétuels.

ENTRETIEN AVEC JEAN-CLAUDE KAUFMANN (*)

propos recueillis par Jacqueline Remy

L'Express - 23 février 2004

«Devenir soi, ça se construit»

Vous suggérez qu'aujourd'hui chacun est libre de se bricoler une identité à soi. Sommes-nous si indépendants des déterminismes familiaux et sociaux ?

Pas à 100%, bien sûr. Il existe un vieux débat, dans toutes les sciences humaines, entre les tenants du déterminisme (Pierre Bourdieu et compagnie) et ceux de la liberté de l'acteur (Alain Touraine et d'autres). On sait bien que la vérité est entre les deux.

Les individus sont définis par leur contexte, tout en ayant une liberté. Mais je dis qu'il y a une rupture histo- rique, même si l'Histoire est très lente. Nous sommes entrés dans une nouvelle époque, que nous ne compre- nons pas: on a encore le langage de l'ancienne. La société avance par auto-régulation, de crise en crise, à l'aveugle, sans savoir où elle va.

Autrefois, les individus ne se posaient pas de questions sur leur identité...

Dans la société traditionnelle, c'est à peine si la notion d'identité a un sens. Chaque individu est dans une place sociale qui le définit. C'est une société du destin: le chemin est écrit, il n'y a qu'à suivre. Le maréchal-ferrant sait quel comportement il doit adopter, quel type de partenaire conjugal il doit choisir, à quelle morale collective il doit obéir. Et l'on n'est pas responsable de tout.

Avec la première modernité, les Lumières et la naissance de l'Etat, les artistes et les intellectuels veulent échapper au destin et écrire leur vie. Mais la plupart des Français sont encore inscrits dans la tradition.

La vraie grande rupture aura lieu au cours des années 1960. On assiste alors à l'émergence du sujet, glorieuse, libératrice, considérée alors comme positive. Dans un premier temps, nous mangeons notre pain blanc. Maintenant, il faut se rendre à l'évidence: être sujet, c'est extraordinaire, mais c'est compliqué.

En quoi est-ce si exaltant, et si angoissant ?

C'est la démocratie qui s'inscrit dans la vie quotidienne: chacun choisit sa vérité, sa morale, son avenir, ses liens sociaux. Tous les aspects de la vie quotidienne, les uns après les autres, sont passés dans le domaine du questionnement personnel. Prenons un exemple. Comment élever l'enfant ? Il y a un siècle, on se transmettait le savoir-faire de mère en fille, avec l'aide des voisines. Aujourd'hui, la jeune future mère, sur fond d'angoisse, ne demande rien à sa maman, mais elle va lire plein de bouquins et de magazines et se poser mille questions sur la pédagogie.

Prenons un autre exemple: l'alimentation. Il y a dix ans, on mangeait ce qu'il y avait dans notre assiette. Aujourd'hui, OGM, obésité, santé, régime, tout est soumis à des interrogations multiples. Or cette autonomi- sation du sujet est invivable: l'individu explose s'il s'expose à un questionnement sur tout. Il faut une autre logique, contraire, qui fixe l'individu sur des certitudes.

C'est normalement le rôle des institutions ...

Qui ne jouent pas leur rôle, car l'individu est devenu le centre. On dit souvent qu'il y a une crise des valeurs et des idéologies. Les individus ne réfutent pas les institutions. Non, elles sont mises en flottement parce que chacun décide pour soi. Souvent, au cours de mes enquêtes sur tel ou tel sujet, je pose la question: «C'est bien ou c'est mal ?» On me répond immuablement: «Chacun fait ce qu'il veut.» Certes, si j'écoute mieux, j'entends: «Chacun fait ce qu'il veut, mais...»

Certes, il y a des normes secrètes, on vit en société. Chacun fait ce qu'il veut, mais... «Elle a 40 ans, elle n'a pas d'enfant, pourquoi ?» Mais bon, «chacun fait ce qu'il veut». Dans la limite des grands interdits, la société ne dicte plus le bien ni le mal. Et plus l'individu décide pour lui-même, plus le poids des institutions devient marginal. C'est le prix à payer pour la liberté.

Comment devient-on soi, aujourd'hui ?

Pas en s'accrochant à l'idée qu'on a une identité faite d'une addition de savoirs sur soi: les racines, les gènes, le terroir, bref tous les critères objectifs qui constituent l'individu. Il ne faut pas croire que l'identité est donnée, qu'on peut la découvrir. L'identité, ça se construit: on se fabrique une idée de soi et c'est un processus nouveau dans l'Histoire.

Désormais, nous sommes condamnés à trouver le sens de notre vie. Face à la multiplicité des chemins possibles, il nous faut fermer le jeu: choisir.

(*) Jean-Claude Kaufmann, sociologue, auteur de L'invention de soi (Armand Colin)