|
|
|
L'ÉDUCATION DES FILLES AU XVIIIe SIÈCLE Un précurseur nommé Jean-André Venel
C'est dans la lignée de Rousseau que le Romand Jean-André Venel, né le 28 mai 1740, peut s'inscrire: père d'une méthode et d'appareils orthopédiques qui lui valurent de son vivant le titre de père de l'orthopédie moderne, il se montra également pionnier dans le domaine de l'obstétrique, en créant à Yverdon une école de sages-femmes, fait unique en Europe à cette époque. Dans ses ouvrages d'une rigoureuse clarté scientifique, Venel révèle non seulement des préoccupations d'homme de l'art, d'ingénieur et d'écologiste avant la lettre, mais aussi celles d'un sociologue et d'un hygié- niste. C'est cette facette moins connue de l'homme que nous vous présentons ici en nous appuyant sur son livre paru à Yverdon en 1776: Essai sur la santé et sur l'éducation des filles destinées au mariage. On s'aperçoit qu'on n'a rien inventé ! Parcourir cet ouvrage, c'est aller à la découverte d'un homme aux conceptions d'un modernisme étonnant, dont certaines peuvent s'appliquer encore à notre époque. Ainsi, dans la première partie, après avoir exposé d'une manière scientifique, en anatomiste très éclairé, les «conditions essentielles à une bonne génération» et les défauts qu'on observe le plus souvent chez la femme, il passe à la seconde partie, consacrée à l'étude des causes de l'affoiblissement des filles».
En décrivant les «mécanismes» du corps humain, dont le «flux menstruel», Jean-André Venel s'arrête aux «habitudes nocives»: l'habitude de se protéger du froid, de craindre l'air, de manger sans retenue. On croirait lire les lignes de la chronique santé d'une de nos revues à la mode, quand Jean-André Venel écrit que «les conditions et les différentes modifications de la beauté sont les mêmes, et prennent leur source dans les mêmes principes que ceux de la santé», ou que de «toutes les sortes d'aliments nuisibles, celle qui l'est le plus aux femmes et aux jeunes filles, ce sont les graisses», et de citer les «choses grasses, visqueuses et glaireuses, comme les pâtisseries, la plupart des sauces, les crèmes, les beignets, les fritures». On pourrait multiplier les exemples de ce genre de remarques. Il proteste contre la contrainte dans laquelle on élève les demoiselles. «Quelque acception étendue que puissent avoir dans ce siècle les mots de modestie et de réputation chez le sexe, il paroît qu'on étend généralement trop les bornes de la retenue chez les jeunes filles, ou du moins qu'on leur en fait sentir les entraves trop de bonne heure.» Plus loin, après des vues hardies sur l'hygiène nécessaire à la formation d'une bonne constitution et des comparaisons entre les filles des villes et celles des campagnes, Jean-André Venel déclare que «de toutes les choses qui peuvent être utiles au corps humain, il n'en est aucune qui le soit autant et aussi généralement que l'exercice». Il suggère alors qu'on donne «la prééminence aux talents qui exercent le plus le corps. Il constate que «la danse est presque la seule branche d'exercices corporels qui entre aujourd'hui dans le plan de leur éducation, et l'on ne sauroit aussi trop la recommander. Outre le mouvement universel qu'elle procure au corps, elle développe les beautés et les grâces, donne de l'extension à chaque partie et au tout, et rend le corps souple, agile, droit et ferme.» Sus aux corps baleinés Mais c'est au paragraphe 50 de l'article III de ce livre composé avec soin qu'on découvre une proposition certainement inspirée de son séjour étranger: «Enfin, une branche de l'éducation corporelle, malheureuse- ment trop négligée pour les femmes dans la plus grande partie de l'Europe, qui concourt beaucoup au développement des grâces, qui est de la plus grande utilité à la santé, et dont les dames anglaises, qui sont presque les seules qui la cultivent, connoissent: c'est l'exercice du cheval.» Jean-André Venel, tout en rendant hommage à ses prédécesseurs, se mue en psychologue pour examiner les passions et défendre les jeunes filles contre le «renversement que les mÅ“urs civilisées ont apporté dans l'ordre naturel, et même dans le moral». Aussi vaut-il mieux leur expliquer les principes de la vie que de les laisser dans l'ignorance. Plus loin, Jean-André Venel s'en prend violemment aux «corps baleinés». «La pression immédiate que ces corps exercent sur toutes les parties du bas-ventre contribue infiniment à l'affoiblissement, de l'utérus dont nous avons parlé, et à tous les désordres qui en sont la suite: l'engorgement de ses vaisseaux, leur dilatation excessive et par conséquent les règles immodérées, les pertes de sang.» Entre autres dangers, il souligne que «les corps baleinés, employés pendant la grossesse, gênent les mouve- ments et l'accroissement du foetus, lui occasionnent très facilement des difformités, peuvent procurer et procurent vraisemblablement l'avortement, ou tout au moins rendent l'accouchement fâcheux, par la mauvaise situation qu'ils font prendre à l'enfant et à la matrice. Ces corps sont sans doute une des plus grandes causes des vices de conformation du bassin osseux, qu'on sait être si communs chez les femmes.~ Nous ne saurions refermer l'ouvrage de Jean-André Venel sans signaler que notre auteur avait déjà prévu le planning familial en 1776, quand il juge que «les parents des jeunes personnes seroient très prudemment de ne pas décider à les établir, qu'après les avoir fait examiner par quelques habiles médecins; il seroit même très nécessaire qu'aux objets importants qui feroient partie de cet examen on joignît encore celui de juger des tempéramens respectifs des parties contractantes. En suivant cette méthode, aussi aisée qu'utile, on formeroit moins souvent des unions mal assorties, et presque toujours infructueuses et malheureuses.» Et le problème de la natalité, dans tout cela ? «Il est très probable, répond notre sociologue, que la population ne perdroit rien par les entraves qu'un pareil tribunal mettroit aux mariages; il s'en feroit moins, mais étant mieux assortis ils seroient plus féconds; ou, en supposant qu'il naquît moins d'enfants, comme ils seroient plus vigoureux et plus sains, il en périroit moins, et cela reviendroit au même pour la génération présente, indépendamment du profit qui en résulteroit pour les générations futures.» Ainsi Jean-André Venel, ce Romand de bonne souche, par ailleurs inventeur de machines hydrauliques et aréostier, peut s'inscrire par ses conceptions sociales dans la lignée des Rousseau et d'autres écrivains du Siècle des Lumières. |