Élisabeth BADINTER

«Je n'étudie pas l'histoire des intellectuels, mais leurs passions»

 
Elisabeth Badinter
 

HISTOIRE. Élisabeth Badinter publie le dernier volume de sa vaste fresque consacrée aux passions intellectuelles du XVIIIe siècle. Michel Audétat l'a interrogée sur ces philosophes du passé qui font résonner tant de préoccupations actuelles.

Elisabeth Badinter nous rend le siècle des Lumières proche et aimable. Elle possède l'art de conjuguer l'histoire des idées et celle des individus., le souffle des passions et la retenue d'une écriture harmoniuse, souple et précise. Si bien qu'on n'éprouve qu'un seul regret en terminant le troisième volume de ces Passions intellectuelles: celui de voir s'achever avec lui ce prodigieux panorama d'une époque où l'intelligence philosophique brillait de ses feux.

Dans la période que traite ce dernier volume, de 1762à 1778, on voit comment se nouent des liaisons entre l'intellectuel, le pouvoir et l'opinion publique. Alors au sommet de son prestige, le philosophe se rapproche du prince pour peser sur la marche du monde tandis que le prince, de son côté, se rapproche du philosophe pour profiter de son aura: l'un et l'autre s'appuient sur l'opinion publique dont la puissance apparait de plus en plus grandissante. On suit ainsi Condillac dans ses fonctions de précepteur princier à Parme. D'Alembert à la cour de Frédéric II. Diderot chez Catherine II de Russie. Turgot et Malesherbes dans leurs tentatives d'accorder les idées nouvelles à la pratique politique...

Le livre se termine sur le retour triomphal de Voltaire à Paris mais aussi sur le désenchantement d'une époque qui a déjà mesuré les limites auxquelles se heurte nécessairennent l'intellectuel «engagé».

- Vous venez de mettre un point final à votre travail sur les passions intellectuelles au siècle des Lumières: qu'éprouvez-vous devant cet achèvement ?

Un sentiment mélangé entre le soulagement d'avoir accompli la tâche que je m'étais proposée il y a quinze ans et la mélancolie d'abandonner ce compagnonnage avec des hommes et des femmes qui n'ont cessé de m'enchanter. Cela a été un immense bonheur de les fréquenter quotidiennement et, en particulier, de chercher leurs traits d'humanisé à travers leurs correspondances puisque c'est surtout là qu'on trouve un peu de chair. D'où la mélancolie de les quitter, même si je continuerai à travailler sur le XVIIIe siècle.

- Ce troisième volume débute en 1762 l'année où Voltaire mobilise l'opinion publique avec l'affaire «Calas. C'est la naissance de l'intellectuel moderne ?

Oui, c'est à ce moment-là que naît l'intellectuel engagé, presque un siècle et demi avant l'affaire Drevfus. Grâce à Voltaire, toute la République des Lettres comprend que l'opinion publique est une puissance, et qu'elle est très largement influencée par les philosophes qu'elle admire. Trois mois plus tard, en Russie, un autre événement va révéler cette puissance nouvelle et le poids des intellectuels. Quand Catherine II fait assassiner son mari en prétendant qu'il serait mort d'une crie d'hémorroïdes, l'explication fait hurler de rire toutes les chancelleries d'Europe.

L'impératrice se dit alors que la seule manière d'effacer cette tache de sang est de montrer à l'opinion européenne éclairée qu'elle est une adepte des valeurs nouvelles portées par la philosophie. Elle va donc faire appel à d'Alembert, l'intellectuel le plus prestigieux de l'époque, pour lui demander de devenir le précepteur du tsarévitch.

Catherine II ne s'est pas ne sait pas trompée: trois ou quatre mois plus tard, tout le monde a oublié qu'elle a été la meurtrière de son mari. Elle a très vite compris comment on peut instrumentaliser les intellectuels.

- 1762, c'est l'année où paraît «Le contrat social». Pourquoi Rousseau est-il absent de ce dernier volume ?

Il est en effet absent de ce volume. mais pas des autres. S'il n'y figure pas en dépit du Contrat social, c'est parce que je n'étudie pas l'histoire des intellectuels, mais leurs passions. Or Rousseau s'est exclu de la république des lettres. Non pas par ses ceuvres, mais par son caractère.

En 1762. il est brouillé avec tout le monde et n'entretient plus aucun lien intel- lectuel ou affectif avec tous ceux qu'il fréquentait dans les années 1750. Il se situe alors en dehors des clans et du leurs rapports passionnels que je suis pas à pas.

- Mais Rousseau n'est-il pas le plus fidèle que ces clans à l'idéal d'indépendance et de dignité intellectuelle qui avait élé formulé quelques années plus tôt ?

C'est vrai. Dans sa folie paranoïaque. Rousseau était totalement obsédé par l'idée de devoir quelque chose à quiconque. Finalement, cela lui a permis de porter haut l'exigence de dignité intellectuelle qu'avait formulée d'Alembert en 1753: dignité dans l'indépendance à l'égard des grands, dans, dans le mépris de l'obséquiosité, dans le refus de céder sur ses principes pour plaire.

- A propos de Malesherbes, homme éclairé qui fut ministre de Louis XVI, vous écrivez qu'il a «déçu au pouvoir et excellé dans l'opposition». N'est-ce pas le sort de tout intellectuel qui accède au pouvoir ?

C'est ce que je me dis. Parce que les qualités requises ne sont pas les mêmes. Quand les intellectuels doivent négocier avec leurs principes, leurs pairs considèrent qu'ils se rabaissent eux-mêmes. Alors que le travail du politique suppose une constante négociation avec les forces en présence sous peine d'échouer. Il réclame de savoir ruser, biaiser, accepter que ses principes soient malmenés par les exigences de la réalité. Je ne vois pas beaucoup d'intellectuels qui ont réussi au pouvoir, pour ne pas dire aucun.

- Malgré cela, est-ce qu'on observe pas chez les intellectuels le rêve persisatant de devenir le conseiller dit prince ?

Aujourd'hui, en France en tout cas, les hommes politiques veulent bien des intellectuels comme groupies ou comme caution. mais je n'en vois pas un seul qui voudrait se les attacher comme conseillers. Les intellectuels leur inspirent souvent une forme de mépris. Un peu à la façon de Catherine II qui disait à Diderot: «Vous pouvez écrire tout ce que vous voulez, ce sera sans conséquence. Moi, je travaille sur la peau humaine».

- L'an dernier, le siècle des lumières a été beaucoup célébré, mais aussi beaucoup critiqué...

J'ai été partie prenante de ce débat pour défendre la philosophie des Lumières contre les critiques dont elle fait l'objet. Le grand conflit idéologique qui traverse aujourd'hui toute l'Europe oppose d'un côté les valeurs universelles héritées des Lumières et, de l'autre, le différentialisme anglo-saxon qui les ronge.

La vraie question est de savoir si les droits de l'homme sont valables pour tous les hommes de la terre ou non.

Dénoncer l'impérialisme des Lumères, c'est se ranger du côté du particularisme selon lequel ce serait à chacun ses valeurs. C'est une façon de tuer l'universalité des droits de l'homme et de justifier qu'on ne traite pas les femmes en Orient comme en Occident. A l'extrême limite du raisonnement, c'est même une façon de justifier les talibans.

- Dans un essai publié l'automne dernier, («Aveuglantes Lumières», Gallimard, 2006). Régis Debray soutient que les philosophes du XVIIIe siècles n'ont pas compris grand-choses aux religion ! Il a tort ?

Régis est un ami, mais je suis en complet désaccord avec lui. Depuis une quinzaine d'années, il est fasciné par la renais- sance de l'imperium religieux et, au lieu de le combattre, il milite pour qu'on redonne aux religions une place qu'elles avaient perdue depuis deux cent ans.

Pour ma part, j'estime que la réapparition du pouvoir religieux marque un échec relatif de la philosophie des droits de l'homme.

- Au dernier paragraphe de votre livre, vous vous autorisez un petit saut vers l'époque actuelle en écrivant que les intellectuels d'aujourd'hui sont esclaves de l'opinion publique. Peuvent-ils se libérer de cet esclavage ?

C'est une question de volonté, mais ce sera difficile dans la mesure où cela exige de l'ascèse dans ce nouveau siècle qui ne lui est guère favorable. Un retour sur soi des intellectuels est nécessaire. Aujourd'hui. nous sommes à l'opposé des grands philosophes du XVIIIe siècle qui, eux, ont préparé la possibilité d'un monde meilleur et radicalement nouveau, alors que nous ne savons pas appréhender ce qui est en train de nous arriver.

Je crois que les intellectuels retrouveront prestige et respect quand ils seront capables d'offrir une véritable réflexion sur la manière de maîtriser cette mondialisation qui fait peur à tout le monde. Mais pour cela il faut beaucoup travailler. Et il faut préférer la solitude des couvents du Moyen-Age aux plateaux de télévision de M. Ardisson.

 

Les passions intellectuelles III
Volonté de pouvoir (1762-1778)
D'Elisabeth Badinter. Fayard. 391 pages.