«Et si les marchands dépendaient des Poètes ?»

Par Philippe Le Bé
L'Hebdo 19 octobre 2006
Texte intégral
AU-DELÀ DU CAPITALISME
 
Dans le deuxième tome de son antimanuel de l'économie, Bernard Maris annonce l'arrivée des cigales après le temps des fourmis laborieuses. Comme des points de lumière dans les ténèbres.
 

ONCLE BERNARD

 

Agrégé et docteur en économie, Bernard Maris est professeur à l'Université de Paris VIII, après avoir enseigné aux Etats-Unis et à Toulouse, où il est né le 23 septembre 1946. Prenant un malin plaisir à ruer dans les brancards et à secouer le cocotier des idées politiquement correctes, il s'est vu décerner en 1995 le titre de «meilleur économiste» par le magazine français Le Nouvel Economiste.

Connu pour ses ouvrages décapants tels que sa Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles, Malheur aux vaincus ou Ah Dieu Que la guerre économique est jolie, il est aussi chroniqueur à France Inter.

Sous le nom d'Oncle Bernard, il anime la page économie de Charlie-Hebdo. Il prépare son premier roman. Car la fiction est sans doute le meilleur moyen de rendre La réalité plus crédible !

S'il faut du temps pour devenir jeune, Bernard Maris aura mis une bonne soixantaine d'années pour le devenir. En cultivant, avec art, une sage impertinence. C'est dans les locaux de Charlie Hebdo que nous avons pris rendez-vous, au 44, rue de Turbigo, dans le troisième arrondissement de Paris. L'économiste distingué et professeur d'université est ici chez lui. L'hebdomadaire satirique, auquel il collabore, colle à sa peau d'écorché vif. Dans ce monde tel qu'il est, il préfère encore en rire qu'en pleurer.

Le second tome de son antimanuel d'économie, qui vient tout juste de sortir aux éditions Bréal, se situe aux frontières ou au-delà de l'économie. Bernard Maris n'est pas seul. Il a invité des économistes et des penseurs peu ordinaires, comme Nicholas Georgescu-Roegen, ainsi que des valeurs sûres. Serge Latouche et la décroissance côtoient Jean-Pierre Dupuis et le mimétisme girardien. Avec John Maynard Keynes, «la» référence, René Girard est en effet l'un des fils conducteurs de cet ouvrage, très riche mais accessible à un large public.

Pourquoi un antimanuel de l'économie ?

J'ai voulu être pédagogique, et dire ce que l'on ne trouve pas vraiment dans les manuels d'économie. Le premier tome racontait la rareté et le partage. Qui fait le gâteau, qui tient le couteau ? Il était question d'offre, de demande, de concurrence, de commerce et d'argent. C'était le temps des fourmis, laborieuses, raisonneuses, égoïstes, épargnantes. Après avoir lu ce tome, le lecteur avait à peu près compris comment fonctionne l'économie. Un peu étonné, il découvrait que la concurrence et la compétition ne constituaient pas le moteur des échanges, comme on avait tenté de le lui faire croire, et qu'elles laissaient souvent le champ libre aux phénomènes de pouvoir, de mimétisme et de foule.

Bernard Maris a illustré son livre avec des oeuvres iconoclastes.

Poulets en pots remplis d'eau, de Nick Vechas & Associés  

Cheval paissant dans un paysage urbain, de Julia Trevelyan.

Voici donc, avec le deuxième tome, venu le temps des cigales ?

Voici en effet le temps d'affirmer que l'inutile crée de l'utilité, que la gratuité crée de la richesse, que l'intérêt ne peut exister sans désintéressement. Et si les marchands dépendaient des poètes ? Et si la fourmi n'était rien sans la cigale ?

Est-ce un livre d'économie ou un livre de poésie ?

On dit toujours que le marché et le travail créent de la valeur. Certes, mais le bénévolat, la gratuité et le don de soi, tous les échanges non onéreux qui se tissent entre les hommes créent également de la valeur sonnante et trébuchante. Et cela, les économistes ne le voient pas.

Prenez le naufrage de l'Erika. L'économie officielle ne compte pas la déperdition de valeur issue de ce naufrage sur l'économie réelle. Elle ne tient pas compte non plus de la valeur créée par tous les gens qui vont récupérer le mazout sur les plages avec leurs seaux et leurs pelles. Autre exemple d'une comptabilité nationale absurde : en France, la diminution récente du nombre des accidents de la route, due à une limitation plus drastique de la vitesse, entraîne une baisse de la richesse nationale. Pour la bonne raison que les mécaniciens, les carrossiers, les médecins dans les hôpitaux travaillent relativement moins. Cela n'a aucun sens !

Dans votre livre, vous aimez jongler avec les paradoxes. L'humanité vit plus longtemps en Occident, écrivez-vous, mais au prix d'un appauvrissement de la vie.

Notre avenir n' a rien de radieux. Toujours plus nombreuses sont les personnes âgées qui vivent plus longtemps qu'au début du siècle passé mais qui trop souventvégètent dans des mouroirs. En France, 800'000 d'entre elles sont maltraitées, voire battues par des gens stressés. Faisons en sorte que la vie ne soit plus considérée comme une quantité, comme le fait l'économie, incapable de la présenter autrement. Une quantité de marchandise, de travail, de kilomètres, de pays visités, etc. Cette obsession, ce règne de la quantité se fait au détriment de la qualité.

Autre paradoxe. Vous affirmez que la concurrence, a priori source de libre choix, est en fait comme de la glu dans laquelle nous nous enlisons.

Je vois la concurrence comme un phénomène de panurgisme. Autrement dit, j'essaie de faire ce que les autres font, je les copie. Concurrence, cela signifie courir ensemble. Courir après quoi ? Comme des chiens qui courent après un lièvre ou un leurre ? Mais ces questions ne concernent pas les économistes qui ne se préoccupent guère du pourquoi des choses. Pourquoi accumuler, vouloir être plus riche, exiger sans cesse des augmentations de salaire? A leurs yeux, ce sont des interrogations de Martiens.

Est-ce que vous préférez une situation de monopole ?

Non, évidemment. Mais, souvent, le monopole permet des rendements d'échelle, des effets de taille qui peuvent entraîner une baisse des prix. La concurrence, en revanche, les fait grimper. Regardez le marché de l'énergie ouvert à la concurrence. Les prix montent ! Si je suis en concurrence, je serais vraiment stupide de pratiquer les prix les plus bas. Je vais donc afficher les prix les plus hauts de mes voisins. C'est cela le panurgisme.

Contrairement à ce que prétendent les publicitaires, l'économie n'a jamais été faite pour les consommateurs mais pour les marchands. Qui sont des passeurs, des «intermédiaires». S'ils font passer des idées, c'est un peu malgré eux. Quant au consommateur, canalisé par les circuits commerciaux et la publicité, il me fait quant à lui penser à l'automobiliste circulant sur le boulevard périphérique. Impossible de s'arrêter. Je prie le ciel de ne jamais tomber en panne sur le périphérique.     

SYMBOLE
Bernard Maris évoque la légende du Roi Midas qui avait le pouvoir de changer
en or tout ce qu'il touchait, mais qui a fini avec des oreilles d'âne.
(Illustration d'Arthur Rackham, 1914)

Notre société occidentale n'a jamais produit autant d'objets. Mais paradoxalement, écrivez-vous, la plupart de ces objets sont inutiles. N'exagérez-vous pas un peu ?

Cette société, obsédée par l'efficacité et l'utilité, qui sans arrêt se demande à quoi sert ceci ou cela, produit une foule de choses inutiles. Par exemple, les 4x4 dans Paris, véritables dinosaures des temps modernes. Alors que nous sommes obnubilés par la vitesse, nous n'avançons plus dans les grandes villes, encombrées par les automobiles. Ces objets à quatre roues sont-ils à ce point indispensables ? Je n'en suis pas si sûr.

Vous n'êtes pas tendre non plus avec la spéculation. Quel procès lui faites-vous donc ?

Spéculer, c'est se regarder les uns les autres, à l'infini, comme une myriade de miroirs. Je te regarde, tu me regardes, je vais faire ce que tu vas faire. Notre société ressemble à Narcisse qui voit son reflet dans l'eau et en tombe amoureux. La longue contemplation de sa propre image la conduit inexorablement au suicide collectif.

Y a-t-il une manière capitaliste d'appréhender la mort?

Je le crois. Le capitalisme est un système infantile qui refuse de grandir et de vieillir. Il maintient les hommes dans l'enfance, dans l'insatiabilité. Nous voulons en faire toujours plus dans le travail, nous voulons consommer toujours davantage.

Le temps, devenu laïque, n'appartient plus aux dieux ou à Dieu, mais aux hommes qui cherchent à le rendre de plus en plus élastique, à l'allonger. C'est cela le rendement : faire en une heure ce que l'on faisait en un jour, en une minute ce que l'on faisait en une heure, etc. En dérobant le temps à Dieu, nous nous sommes aussi accaparé la question de la mort. Celle-ci est devenue une sorte de maladie mal soignée. Nous la fuyons, nous la refusons. Et pour mieux y parvenir, nous nous divertissons, comme le relevait déjà Pascal. Nous nous étourdissons.

En quoi cela concerne-t-il le capitalisme ?

Dès que nous introduisons la notion du temps, nous plongeons dans le capitalisme, fondé sur l'accumulation des biens, dans la seule perspective du lendemain. Le capitalisme refuse de regarder l'instant présent; il préfère l'agitation stérile à l'introspection et à la méditation, le travail et son pendant, la consommation hystérique, à la frugalité. Il joue sur le fait que nous aimons souffrir. Et il en profite. Quelle perversion ! Au vrai, il faut un énorme courage pour refuser de souffrir et sortir de ce cercle infernal. Il faut avoir le courage du sage.

En quoi l'argent nous donne-t-il une immortalité illusoire ?

L'argent, c'est précisément du temps. L'accumuler, c'est s'imaginer que l'on accumule du temps. Mais c'est illusoire. Le temps glisse comme du sable tandis que l'argent que l'on a entassé n'est pas utilisé. Il faut également être très courageux pour utiliser son argent.

Le dépenser à tous vents n'est pas forcément mieux ! Dans votre livre, vous donnez l'impression de diaboliser l'argent et le marché.

J'observe simplement, à l'instar d'autres économistes tels que Michel Aglietta etAndré Orléan, que l'argent est le bouc émissaire, le chiffon rouge qui canalise les pulsions humaines les plus violentes. Nous reportons notre instinct de mort vers cet objet abstrait qui a la faculté de grossir au fur et à mesure de notre démence.

Véritable leurre, l'argent ne parvient toutefois à calmer la foule que provisoirement. Il est condamné à enfler jusqu'à son suicide inéluctable. Lequel s'exprime notamment dans les krachs immobiliers ou boursiers. Certes, le marché finit par renaître de ses cendres, tel le phénix, mais il porte en lui le germe de l'autodestruction. Keynes a magnifiquement pressenti cette théorie de la foule et de l'argent bouc émissaire dans le chapitre XIV de sa Théorie générale où il décrit les phénomènes boursiers.

Et vous, êtes-vous un homme sage, calme et raisonnable ?

Pensez donc. Je suis un hystérique, moi aussi. Et j'en souffre.

Dans ce tableau sombre que vous nous brossez, observez-vous malgré tout des ones de lumière ?

Je décèle des frémissements heureux.

Ah, tout de même ! Lesquels, par exemple ?

Pour la première fois depuis une trentaine d'années en France, le taux d'utilisation des voitures a diminué. De seulement un pour cent. Mais, après une croissance ininterrompue, c'est révélateur. Autre signe, la Californie décide, contre la position des Etats-Unis, de suivre le protocole de Kyoto.

Par ailleurs, dans les entreprises, plus personne ne s'oppose au développement durable, un concept il est vrai assez ambigu. Il y a deux cents ans, Jean-Baptiste Say affirmait que les ressources de la terre étaient infinies. Il n'avait pas conscience de la finitude du monde dans lequel il vivait. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Sur qui comptez-vous pour changer le cours des choses?

Les seuls qui peuvent nous sauver sont les puissants, les aristocrates. Sans Mirabeau et Condorcet, il n'y aurait pas eu de Révolution française. Celle-ci a pu avoir lieu car une partie de la noblesse s'est dit que cela ne pouvait plus durer.

Qui sont les nobles, aujourd'hui ?

De nos jours, la noblesse éclairée et intelligente est incarnée par des gens tels qu'Arnold Schwarzenegger, gouverneur de la Californie. Bien que ce dernier soit probablement un grand opportuniste, il rejoue le rôle tenu par Condorcet au XVIIIe siècle. En misant sur l'écologie face au pétrolier Bush, il va du bon côté. Autre exemple, l'ex-pilote Alain Prost, qui a fait le métier le plus idiot de la planète qui consiste à tourner en rond sur un circuit de formule 1 en faisant beaucoup de bruit. Il est désormais en quête de nouveaux carburants verts. Lui aussi est un nouvel aristocrate.

Comment expliquez-vous l'évolution de ces personnes ?

Le fait que la planète se transforme progressivement en un immense bidonville doit quelque peu les gêner. Notre monde n'est plus aussi beau que celui qu'on leur a présenté quand ils étaient enfants. Ils ont peut-être gardé un sens de l'esthétique.

Finalement, le monde progresse !

En effet, on ne vit plus dans le crétinisme collectif absolu qui prévalait, il y a encore dix ans. Dans la campagne présidentielle française, la question de l'écologie est devenue omniprésente. Ségolène Royal envisage un vice-premier ministre chargé de l'environnement. Cela fait rêver. Nicolas Sarkozy annonce de son côté qu'il soumettrale ministère des Transports et celui de l'Equipement au ministère de l'Environnement. Auparavant, c'était l'inverse. Ce sont des petits signes encourageants.


L'Antimanuel d'économie : Tome 2, les cigales. De Bernard Maris. Editions Bréal, 359 p.