«LE VRAI MOTEUR DE L'HISTOIRE,
 C'EST LA CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ INDIVIDUELLE»

Son anticipation repose sur l'idée selon, laquelle
«l'histoire s'écoule de manière entêtée dans une direction unique»

A quoi vont ressembler les cinquante prochaines années ? Économiste et écrivain, Jacques Attali publie «Une brève histoire de l'avenir» dont certaines prédictions font froid dans le dos.

Une brève histoire de l'avenir. De Jacques Attali. Fayard, 423 p
L'Hebdo, 7 décembre 2006
[Texte intégral]

Bienvenue dans un prochain demi-siècle tempétueux, si l'on en croit les prévisions de Jacques Attali qui publie Une brève histoire de l'avenir. Avant d'imaginer ce qui sera, son livre remonte jusqu'aux origines de l'homini- sation pour dégager des invariants historiques ouvrant les portes du futur. Ils permettent à Jacques Attali de décrire l'extension de l'échange marchand à toutes les dimensions de la vie. L'Etat abandonnant au marché tout ce qui relève de la santé, de l'éducation, de la sécurité et même de la souveraineté. Le nomadisme de retour à la pointe de la modernité.

Le crépuscule de l'empire américain. L'entrée dans un monde polycentrique. Les guerres qui vont se priva- tiser. Et un avenir pour le moins chaotique avant qu'advienne le règne de cette «hyperdémocratie» que l'auteur appelle de ses voeux. Jacques Attali conduit la visite de l'avenir au pas de charge, avec une belle efficacité narrative. On est saisi de vertige : moins que jamais, les lendemains ne semblent disposés à chanter.

Vous faites le pari de raconter l'histoire des cinquante prochaines années. Cela veut dire qu'il existe des lois qui déterminent l'histoire ?

Si l'on se place au niveau de l'individu, rien n'est facilement prévisible. Mais, sur la longue durée, on constate que l'histoire s'écoule de manière entêtée dans une direction unique.

Il existe en effet un vrai moteur de l'histoire qui est la conquête de la liberté individuelle. Autrement dit, il s'agit d'échapper à la rareté puisque celle-ci définit les limites mises à la liberté individuelle.

Quand vous décrivez une extension de l'économie marchande à tous les domaines de la vie, cela implique que toute alternative au marché serait derrière nous ?

Non, c'est au contraire devant nous. Plus précisément, la question n'est pas celle d'une alternative entre le marché et autre chose : ce que j'essaie de montrer dans mon livre, ce n'est pas ce qui pourrait venir à la place du capitalisme, mais ce qui viendra après lui. J'appelle cela l'hyperdémocratie ou l'économie relation- nelle. C'est une économie de l'altruisme qui n'obéira pas aux lois de la rareté, où les entreprises cesseront de considérer le profit comme une finalité, et qui permettra de produire et d'échanger des services réellement gratuits de distraction, de santé, d'éducation, de relations, etc. On voit déjà fonctionner des entreprises relationnelles qui annoncent l'avenir. Ce sont les ONG, Médecins sans frontières, Greenpeace, ou encore la Croix-Rouge qui en constitue sans doute le premier exemple.

«Certaines grandes organisations comme ta FIFA ou le CIO permettent de voir aujourd'hui à quoi ressemblera la gouvernance de demain.»

Pourtant, telle que vous la décrivez, cette économie relationnelle du futur n'imlique pas une abolition de l'économie de marché. 

On peut comparer cela avec la naissance du système capitaliste qui est apparu dans les interstices du système féodal. De même, le système de l'économie relationnelle est né, avec les ONG, dans les interstices du système capitaliste. Et, comme le capitalisme ri a pas entièrement détruit le système féodal puisqu'il existe encore, aujourd'hui, du servage, de l'esclavage ou de la rente foncière, on peut penser que l'économie relationnelle ne détruira pas non plus le capitalisme. Loin de là : il demeurera là pour une bonne part de l'activité humaine.

L'avenir de l'humanité serait également nomade, dites-vous. C'est une histoire qui se boucle ?

En effet. La sédentarité est contraire au principe de liberté. Et le mouvement représente la première des libertés. Il existe donc une grande demande de mouvement qui se traduira par un retour au nomadisme, même si la sédentarité ne disparaît pas pour autant. Dans mon livre, je fais la distinction entre trois catégories de personnes.

    Il y aura les grands nomades de luxe que j'appelle hypernomades : stratèges financiers ou d'entreprise, patrons des compagnies d'assurance ou de loisirs, juristes ou artistes, qui constitueront une nouvelle classe créative.

    Il y aura les infranomades qui seront les plus pauvres: contraints de se déplacer sans cesse pour fuir la misère et trouver un emploi, ils représenteront la grande majorité de la population.

    Et, au milieu, il y aura les nomades virtuels qui seront très contents d'être sédentaires, enfermés, bunkerisés, et qui vivront le nomadisme par procuration à travers des spectacles leur donnant l'illusion d'être dans le nomadisme de luxe.

Dans ce monde devenu très mobile, vous prédisez une déconstruction des Etats qui débutera vers 2050 voire avant. Est-ce que les sentiments d'appartenance nationale, qui se manifestent avec vigueur aujourd'hui, ne vont pas contrarier ce scénario ?

Vous avez raison, cela n'ira pas sans crispations, réactions identitaires, fermetures de frontières, etc. Le mouvement dont je parle n'aura pas lieu sans secousses. Mais, après tout, au début du XXe siècle, tout était en place déjà pour ce mouvement vers davantage de liberté, davantage de démocratie. Or on a quand même essuyé le choc de deux guerres mondiales et de deux totalitarismes avant de revenir à ce qui était déjà inscrit dans les gênes du XIXe siècle, le marché et la démocratie.

Vous estimez que la décomposition des Etats devrait aller de pair avec le retour des cités-Etats. C'est un nouveau Moyen Age qui s'annonce ?

L'avenir comportera effectivement certaines dimensions d'un Moyen Age planétaire. Notamment avec le rôle que joueront certaines grandes corporations, dont beaucoup sont aujourd'hui basées en Suisse comme la FIFA ou le CIO. Ces grandes organisations gèrent déjà des structures mondiales de façon corporatiste. Ce qui se passe dans le sport est très révélateur : cela permet de voir aujourd'hui à quoi ressemblera la gouver- nance de demain.

D'un autre côté, l'avenir de l'Occident pourrait aussi ressembler à l'Afrique d'aujourd'hui ...

C'est le risque. Si l'on n'est pas capable de mettre en place les institutions planétaires nécessaires, on n'ira nulle part. A commencer par les nations européennes. Le désordre se traduira par la destruction des Etats, le développement des économies criminelles, des guerres chaudes ou froides, privées ou étatiques, et des populations civiles prises entre tous ces feux.

Comment déjouer ce risque ? Vous écrivez que quelques désastres pourraientse révéler utiles pour nous ouvrir les yeux.

Je voudrais que la prise de conscience suffise et j'écris dans ce but. C'est pourquoi je parle d'un altruisme intéressé où les gens se rendront compte que tout le monde a intérêt au mieux-être des autres. Pour y arriver, il n'est pas fondamental d'en passer par des catastrophes; on peut espérer les éviter.

Vous n'en êtes pas à votre premier livre prédictif. Est-ce qu'il s'agit d'un domaine où l'on apprend, où l'on progresse ?

Oui, on apprend d'abord que l'important n'est pas l'extrapolation des tendances quantitatives, qu'il faut plutôt saisir les grands mouvements culturels. On apprend qu'il y a des lois comme par exemple celles que j'ai dessinées dans Une brève histoire de l'avenir à propos des lieux où se rassemble la classe créative d'une époque. On apprend qu'il ri y a pas de véritable rareté parce que l'humanité trouve toujours des façons de contourner ses manques par de nouvelles technologies. Enfin, on apprend que les bifurcations décisives arrivent souvent plus tôt qu'on le pensait.

Pour imaginer l'avenir, vous avez recours à des penseurs du passé ?

Dans le domaine de l'histoire, Fernand Braudel a beaucoup conditionné mon travail : il est pour moi un maître. Mais, pour comprendre l'avenir, je crois que les romanciers m'ont été infiniment plus précieux que les théoriciens.

Propos recueillis par MA

«Une brève histoire de l'avenir». De Jacques Attali. Fayard, 423 p.       

1943  Naissance à Alger.

1970  Termine l'ENA et entre au Conseil d'État.

1981  Conseiller spécial de François Mitterrand à l'Élysée jusqu'en 1990.

1991  Président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).

1998  Fonde PlaNet Finance, qui soutient le développement de la microfinance.

2005  Publie Karl Marx ou l'esprit du monde (Fayard).