CAPITAL
dénonce les méthodes de la scientologie

Le drôle de commerce de l'Eglise de scientologie
- Source:
Capital
n° 212 mai 2009
- par Gilles Tanguy
Censé libérer l'âme de ses fidèles, le mouvement de
Ron Hubbard est surtout efficace pour alléger leur portefeuille. Zoom sur ses
méthodes de vente.
Le bouquin
n'est pas remboursé par les mutuelles, mais il est clair
qu'il devrait l'être. A en croire l'un des vendeurs de
la boutique de scientologie de Paris, «ceux qui ont lu
"La Source de l'énergie vitale" n'ont plus
jamais besoin de lunettes».
L'argumentaire
est bien rodé, comme nous avons pu le constater après
avoir adhéré à l'Eglise de scientologie,
début mars, pour les besoins de cette enquête (nous
en sommes sortis au bout de trois semaines). A 200 euros
pièce, le livre miracle n'est certes pas donné.
Pourtant, le commercial pousse à la dépense: il
nous a ainsi proposé avec insistance les oeuvres complètes
du fondateur, Ron Hubbard, soit 18 volumes et 14 CD, au prix
sacrifié de 3'175 euros. «Regarde autour de toi
comme les gens sont heureux, tous les ont achetées.»
D'ailleurs, il était prêt à des arrangements
pour faciliter les choses.
Notre
compte est insuffisamment provisionné ? «Pas de
souci, tu me fais un chèque et je l'encaisse la semaine
prochaine.» Nous avions oublié notre chéquier
à la maison? «Je t'accompagne chez toi et
tu me le signes.» Après mûre réflexion,
nous avons quand même décliné l'offre.
Les employés
de l'Eglise ont été très déçus.
Comme aux dizaines de nouveaux adeptes qui croisent leur chemin
tous les mois, ils s'apprêtaient en effet à nous
refiler, dans le désordre et dans la foulée: un
électromètre (pour mesurer notre «masse
mentale») [c'est ce que croient les scientologues - note
d'anti-scientologie], des «vitamines de purification»,
une ceinture griffée «scientologie», ainsi
qu'une série de cours sur la dianétique (la fameuse
méthode Hubbard) facturée, comme le reste, à
des tarifs prohibitifs. «Au total, les
scientologues doivent débourser entre 45'000 et 76'000
euros
s'ils veulent accéder à l'état suprême
de "Clair"», calcule Arnaud Palisson, l'ancien
monsieur sectes des Renseignements généraux.
Danièle
Gounord, la porte-parole de l'organisation en France, ne conteste
pas ce coût. Mais, «pour en finir une fois pour
toutes avec le stress et découvrir son propre chemin»,
il ne lui paraît pas tellement élevé.
L'avocat
Olivier Morice n'est pas de cet avis. Du 25 mai au 10 juin prochain,
ce ténor du barreau parisien défendra une ancienne
femme de ménage à qui la scientologie a soutiré
plus de 20'000 euros en six semaines. Et il espère bien
obtenir au passage la dissolution de cette organisation qui
compte entre 2'000 et 4'000 fidèles dans ses onze antennes
françaises. «Son but principal est de capter la
fortune des adeptes», s'étrangle-t-il. «Pas
du tout, nous nous battons pour libérer les âmes»,
répondent en choeur ses dirigeants.
Chaque
jeudi, à 14 heures, ceux-ci sortent néanmoins
leur calculette, selon un rituel immuable pratiqué dans
le monde entier. «On comptabilise tout, les produits vendus,
le chiffre d'affaires, jusqu'au nombre de personnes entrées
dans la librairie». Les vendeurs, eux, croisent les doigts, car leur paie
dépend directement des recettes. Et s'ils enchaînent
les mauvais chiffres, ils risquent de passer en «condition
basse», antichambre de l'exclusion. On comprend leur nervosité.
Mais les hauts dirigeants ne sont pas non plus à l'abri
des sanctions.
Comme
dans une vulgaire chaîne de magasins, ils risquent de
voir leurs primes passées à la guillotine si leur
antenne ne crache pas assez de profits. Pour l'instant, celle
de Paris s'en sort bien: mi-février, le tableau que nous
avons pu consulter la plaçait en tête de toute
l'Europe. Choquant? Peut-être, mais cette âpreté
au gain fait partie intégrante de la sagesse scientologue.
«Faites de l'argent, faites plus d'argent, obtenez que
les autres produisent plus pour faire plus d'argent»,
clamait dès 1972 Ron Hubbard dans une lettre à
ses collaborateurs. Plutôt que de fidéliser les
nouveaux arrivants, les scientologues préfèrent
donc les tondre le plus vite possible, quitte à les voir
s'enfuir en courant au bout de quelques semaines.
- En
France, au-delà du noyau dur de
pratiquants,
- ils auraient ainsi allégé
le portefeuille de 50'000 personnes
Pour recruter
de nouvelles proies, la scientologie n'hésite pas à
avancer masquée. Ainsi, sous couvert de lutte contre
la toxicomanie, ses adeptes distribuent régulièrement
dans les rues des fascicules de prévention qui ren- voient
vers l'antenne la plus proche. Fin 2007, la chaîne de
télé pour enfants Gulli et les salles de cinéma
UGC se sont également fait piéger en diffusant
un clip sur les droits de l'homme signé d'une association
gravitant autour de la galaxie Hubbard.
- Les
combines sont tellement bien montées que nos
grandes entreprises
- elles-mêmes
finissent par tomber dans le panneau
Ainsi
Carrefour, la Société générale,
SFR ou encore Novotel ont-elles eu recours à Eagle's
Flight
pour former leurs cadres. Se doutaient-elles que Guy Bergeaud,
le patron de cette officine, était l'un des membres d'honneur
de l'Eglise française de scientologie ? «Mon appartenance
religieuse n'a rien à voir avec mes formations»,
se défend cet homme de foi. Selon nos informations, la
société de Guy Bergeaud est pourtant adhérente
à Wise, le réseau mondial des entreprises scientologues.
Et, comme les autres, elle s'engage à «utiliser
les méthodes de management de Ron Hubbard» dans
ses activités professionnelles.
Selon
la CGT, la banque BNP Paribas s'est pareillement fait berner
par les toqués de la dianétique. Le syndicat pointe
du doigt les séances animées jusqu'en 2007 par
André-Paul
Emmenecker, un ancien adepte patenté de la scientologie.
Même si ce dernier l'a quittée, les concepts qu'il
développe dans ses cours – «quatrième voie»,
«outre-vie», «sixième sens» –
fleurent bon les élucubrations hubbardiennes. Certes,
depuis l'alerte syndicale, il n'intervient plus chez BNP Mais,
en une décennie de prêche, combien de salariés
de la maison est-il parvenu à ramener dans ses filets
?
Les
recettes
de la seule branche française atteindraient 10 millions
d'euros par an
Dopées
par ces techniques marketing bien rodées, les recettes
de la seule branche française de la scientologie atteindraient
chaque année 10 millions d'euros. Une vraie fortune,
au regard des coûts de fonctionnement très faibles
de l'organisation. Les bouquins et autres objets de culte sont
en effet fabriqués au Danemark par une société
amie, New Era Publication, pour une bouchée de pain,
et de nombreux employés oeuvrent bénévolement.
Comme toutes les filiales du monde, l'antenne parisienne peut
donc reverser une bonne partie de ses gains à la maison
mère, installée sur Hollywood Boulevard, à
Los Angeles. Et lui permettre de réaliser des investissements
de prestige à l'échelle internationale. Entre
autres merveilles,
l'Eglise
de scientologie s'est offert le «Freewinds», un
paquebot de 134 mètres de long, le magnifique manoir
de Saint-Hill, en Angleterre, ainsi qu'un impressionnant «centre
spirituel» à Clearwater, en Floride. Sans parler
de l'achat, depuis 2006, de trois luxueux immeubles dans les
beaux quartiers de Londres, Montréal et Auckland, pour
42 millions d'euros.
La filiale
française cherche aussi à déménager
dans un siège flambant neuf. Et ce n'est pas une éventuelle
dissolution par la justice, à la suite du procès
de mai prochain, qui l'en dissuadera. «Même interdite,
elle parviendrait à renaître sous d'autres formes,
comme elle l'a déjà fait», prévient
Georges Fenech, le président de la Miviludes, la mission
anti-sectes du gouvernement. Afin d'essayer de limiter les dégâts,
cet empêcheur de s'enrichir en rond va publier dans les
prochains mois un manuel de prévention à l'égard
des esprits vulnérables. Espérons qu'il ne nous
le vendra pas 200 euros.
Gilles
Tanguy
La
carte d'adhérent:
3'850 euros
En 2007,
l'inscription annuelle à l'association internationale
de scientologie coûtait 385 euros. Mais il est très
fortement recommandé d'adhérer à vie pour
3'850 euros. L'adepte peut devenir sponsor pour 7'700 euros
et «crusaders» pour 19'250 euros.
Le
stage de purification:
1'464 euros
Pour «nettoyer
son corps des drogues», les scientologues doivent transpirer
quatre heures par jour dans les saunas de l'Eglise pendant trois
semaines et absorber impérativement ces vitamines. Les
membresà vie ont droit à un discount de 20%.
L'heure
d'audition:
400 euros
Pilier
de la dianétique, ce tête-à-tête permet
aux fidèles de raconter un souvenir douloureux à
un conseiller. La séance d'une heure avec un adepte expérimentécoûte
autour de 140 euros, mais elle peut grimper jusqu'à 400
en fonction du niveau de l'auditeur.
Les adeptes
doivent acheter une collection d'accessoires à plusieurs
milliers d'euros
L'électromètre:
3'800 euros
Relié
au corps par deux électrodes, cet appareil est censé
mesurer «la pression de la masse mentale liée à
un souvenir douloureux». Il est conseillé de l'acquérir
très vite. En fait, il ne s'agit que d'un ohmmètre
rudimentaire, dont le prix de revient ne dépasse pas
900 euros.
Le
dépliant de propagande:
25 euros
Outre
un DVD très court résumant la bonne parole de
l'Eglise, ces dépliants commerciaux contiennent un bon
de commande: les fidèles sont invités à
acheter des lots de petits livres à distribuer au public.
Ces derniers peuvent être facturés plusieurs milliers
d'euros.
La
collection de livres:
3'175 euros
Quelques
jours après son inscription,il faut déjà
s'acheter les fondements de la scientologie: 18 livres rédigés
par Ron Hubbard et 14 CD audio de conférences. Et, à
chaque réédition, il est conseillé de renouveler
toute la série.
La
ceinture:
84 euros
Ornée
du symbole de la dianétique, elle est exposée
dans la vitrine de la librairie scientologue à Paris.
Selon le syndicat de la ceinture, qui l'a expertisée
pour Capital, elle coûterait à peine 7 euros à
fabriquer. «Au détail, on pourrait la vendre 25
euros», précisent ces professionnels.