- La
découverte du christiannisme: le bouc émissaire
était innocent !
-
- Le
Temps, nov 1999,
- Propos
recueillis par Joëlle Kuntz et Patricia Briel
- [Texte
intégral]
-
- Pour
René Girard, qui ouvrait lundi les Rencontres internationales de Genève, les Evangiles sont une
théorie de l'homme avant d'être une théorie de Dieu.
A ce titre, ils nous
renseignent sur les pratiques de la violence humaine.
Le philosophe français explique comment, par
la Passion, les chrétiens bouleversent complètement
les
valeurs. Le droit du vainqueur chez les Romains fait place au droit de la victime, qui devient «innocente».
C'est
une «révélation anthropologique»
-
- Le Temps
: Vous situez l'origine de la violence dans
le désir de l'homme un désir inassouvissable, dites-vous
de
«ressembler» à des modèles, de les «imiter», de posséder
les mêmes objets et donc de se mettre en riva-
lité avec
eux pour les acquérir. Ii s'agirait d'un mécanisme déclencheur
presque automatique. Comment en arrivez-vous à cette
hypothèse ?
-
- René Girard: L'analyse des récits mythologiques
et bibliques m'a mis clairement sur cette piste. Dans
les mythes fonda- teurs, tout commence, en règle générale,
par une violence si extrême qu'elle décompose la communauté
ou l'empêche de se fonder. D'où vient cette violence
?
Il est souvent question de frères jumeaux: deux semblables
qui désirent la même chose se battent pour l'avoir
et finissent par se haïr parce qu'ils n'y arrivent pas.
-
- Un exemple: le pharaon et Moïse, «l'endurcissement du
pharaon» contre Moïse car tous deux veulent pour eux
le peuple juif. Ils ont un même désir, ils ne peuvent
l'assouvir, il s'ensuit un immense chaos en Egypte.
Ce désir de la même chose, pour imiter l'autre, devenir
exactement comme lui, que j'appelle «le désir mimétique»,
est la source de la rivalité, du chaos et du conflit,
donc de la violence.
-
- - Tous les hommes sont-ils pris dans cet engrenage
du désir et de la haine ?
-
- - C'est un cercle vicieux. D'abord limitée au cadre
d'une relation interpersonnelle, la violence s'exacerbe
et se se généra- lise par contagion, par transfert. Le désir
du même se renforce au fur et à mesure qu'il rencontre
des obstacles. Les Evan- giles ont un mot pour désigner
ce renforcement réciproque du désir et de son obstacle:
le «scandale», que certains textes nomment aussi «pierre
d'achoppement». Cet emballement se transforme en
crise «mimétique» et conduit vers une violence
toujours plus grande : la violence de tous contre tous.
Le phénomène aboutirait à la destruction totale de la
société si, à son paroxysme, il ne déclenchait son propre
mécanisme d'arrêt : on voit en effet cette violence de
tous contre tous se retourner, spectaculairement, contre
un seul individu (ou un seul groupe d'individus).
-
- Celui-ci
va devenir l'objet commun de la haine, sur lequel
vont se focaliser tous les scandales. C'est une victime
qu'on va «lyncher» et dont le sacrifice permettra de
recréer l'unité de la communauté. Le lynchage apparaît
alors comme le moyen que la société met en Å“uvre pour
retrouver la paix. Et la victime, de malfaitrice, devient
bienfaitrice. Le mythe la fait accéder au divin. Aussi
les dieux archaïques sont-ils à l'origine de la notion
de victime.
-
- - Dans les mythes, la violence collective a une
valeur positive.
-
- - Ils opèrent une transfiguration esthétique de
la violence. Mais ils occultent l'horreur qui consiste
à sacrifier un individu pour la paix de la communauté.
C'est pourquoi, dans les mythes, la victime sacrifiée
a toujours tort, c'est quelqu'un de coupable. Les persécuteurs
se donnent raison de la prendre pour cible de leur haine
et de la lyncher.
-
- - Comment se fait-il que pour nous, au contraire,
la victime soit en général innocente ?
-
- - C'est que la Bible hébraïque et les Evangiles sont
passés par là. Malgré leur ressemblance de structure,
et le sujet qui les préoccupe, mort et résurrection,
les récits mythiques et le récit chrétien sont différents.
Dans les mythes, les acteurs ne sont pas conscients
du mécanisme d'unanimité collective dans lequel ils sont englués.
Ils croient réellement
à la culpabilité de la victime qu'ils vont sacrifier.
Le phénomène du «bouc émissaire» n'est donc jamais
révélé en tant que tel. Tandis que la Bible hébraïque et les Evangiles non seulement le dévoilent,
mais en dénoncent la cruauté.
-
- Prenez Oedipe. L'oracle annonce qu'un jour il tuera
son père et épousera sa mère. Les parents tentent de
faire périr l'enfant, mais Oedipe échappe à la mort et
se fait expulser par sa famille. Quelques années plus
tard, alors qu'il est roi de Thèbes, les prédictions
de l'oracle se réalisent. Apollon envoie une peste auxThébains,
qui tiennent Oedipe pour coupable et l'expulsent afin
de retrouver l'équilibre. Dans les mythes, l'expulsion
du héros ou sa mort sont toujours justifiées au premier
degré : c'est quelqu'un qui a fait du mal.
-
- Les persécuteurs ne se savent responsables ni de
léurs rivalités mimétiques ni du phénomène collectif
qui les en délivre. ils rejettent sur leur victime
la responsabilité de leurs malheurs. Mais en suite, l'ayant sacrifiée et s'en trouvant mieux,
ils font d'elle le symbole de leur délivrance. Ainsi,
après avoir démonisé leur victime, ils la divinisent.
-
- Prenez maintenant le récit de Joseph dans la Genèse. Ses frères jaloux veulent d'abord
le tuer, puis se décident à le vendre comme esclave
à une caravane en partance pour l'Egypte. Là, Joseph
sort de l'esclavage grâce à ses talents. Il réussit
à prouver qu'il est innocent du crime d'adultère dont
il est accusé et devient même premier ministre de pharaon.
La Bible donne raison à Joseph, la victime, contre ses
frères et les Egyptiens qui l'emprisonnent. Tout au
long du récit, Joseph apparaît comme innocent.
-
- Le gouffre qui sépare les mythes de la Bible est
là : au lieu de répéter que la victime est coupable
et les persécuteurs innocents, la Bible et les Evangiles
proclament que la victime est innocente et les persécuteurs
coupables. Qui plus est, les Evangiles révèlent la cause
de l'illusion mythologique. C'est une rupture extraordinaire.
Elle nous amènera à cette notion moderne de «bouc
émissaire» qui met l'accent sur l'innocence de la
victime et sur l'absurdité du mimétisme transférentiel.
-
- - Comment survient-elle dans l'histoire des idées,
et pourquoi ?
-
- - Ah, ah! Si on le savait
! C'est ce que j'appelle
pour ma part la révélation anthropologique du christianisme
Elle survient dans la chrétienté au début de l'ère moderne,
avec la notion «d'agneau de Dieu», Jésus-Christ, qui
dit mieux encore que «bouc émissaire» l'innocence
de la victime et l'injustice de son sacrifice.
-
Paris,
Juin 1994
- René
Girard: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? demande
la Bible.
- La question est nouvelle dans l'histoire
des hommes.»
-
- La
réhabilitation du bouc émissaire par le récit biblique
commence avec le meurtre d'Abel, le premier de
l'histoire humaine. «Caïn, qu'as-tu fait de ton
frère ?» demande la Bible. La question est nouvelle.
A la différence des Romains qui louent Romulus comme
le fondateur irréprochable de la ville de Rome
du simple fait qu'il a tué son frère Remus en premier,
avant que l'inverse ne se produise, les chrrétiens
reprochent à Caïn d'avoir tué Abel. Les situations
sont presque identiques, deux frères rivaux, les
résultats aussi, l'un des frères tue l'autre, mais
c'est le jugement qui diffère : tandis que Rome
applaudit le vainqueur, le plus fort, Dieu condamne
le meurtrier. La Bible discrédite la violence triomphante
des plus forts - bien qu'elle leur pardonne «car
ils ne savent pas ce qu'ils font».
-
- -
C'est dans cette évolution que nous devrions comprendre
la Passion ?
-
- -
Oui. La foule se déchaîne contre Jésus, et les apôtres,
eux aussi, sont happés par la violence mimétique.
Même Pierre, le fidèle des fidèles, y succombe.
Il renie Jésus, trois fois, avant de se rendre compte
de ce qu'il a fait. La Bible signale ainsi qu'il
est difficile d'échapper à l'unanimité contre Jésus.
Le petit groupe des disciples est presque submergé
par
la conta- gion mimétique. Mais il parvient à y échapper,
il décide de braver la colère de la foule au risque
de perdre la vie pour proclamer l'innocence de Jésus
et annoncer la Résurrection. Le christianisme,
c'est cette petite minorité qui s'oppose à la foule
trompée par son appétit de ressemblance. Nous arrivons
ici au triomphe de la Croix, qui permet de démonter
le mécanisme victimaire et de le refuser. Jésus
nous invite à exercer notre désir mimétique de façon
positive, en suivant le modèle qu'il offre au monde.
-
- -
Est-ce le début d'une expérience de la liberté ?
Vous parlez peu de la liberté dans votre démonstration.
-
- -
Il ne faut pas croire que c'est à nousmêmes que
nous devons nos différences d'avec le monde archaïque.
Il s'agit plutôt de l'évolution de l'homme en tant
qu'espèce. Sous l'effet du christianisme, l'homme
est devenu plus capable de percevoir ses propres
tendances à décharger sa violence sur des victimes
innocentes.
-
- Le christianisme élargit les
possibilités
humaines, il donne à l'homme la liberté de se perdre
ou de se sauver à chaque instant. L'espoir du Royaume
de Dieu est là pour l'inspirer mais il peut ne pas
le vouloir. Cette double possibilité traverse d'ailleurs
nos sociétés modernes. Avec les armes existantes,
nous avons les moyens de nous détruire, avec toute
la planète - nous sommes en état d'apocalypse objective-,
mais nous n'allons pas le faire parce que, arrivés
à ce stade de village global, nous n'avons plus
de bouc émissaire. Et privés. de bouc émissaire,
nous n'avons plus le moyen d'évacuer la violence.
Lors de la crise des missiles à Cuba en 1964, Khrouchtchev
a refusé l'escalade nucléaire qui aurait abouti
à la guerre atomique. C'est comme s'il avait «tendu
l'autre joue» ! Cette rationalité est celle des
Evangiles.
-
- -
Pourtant, il n'y a jamais eu autant de violence
dans le monde, dans ce monde christianisé à l'extrême
!
-
- -
Je ne dis pas, loin de là, que la chasse au bouc
émissaire a cessé. Nous cherchons toujours des coupables,
nous trouvons toujours des victimes à sacrifier,
ce n'est pas la fin de la violence, au contraire.
Mais le mécanisme de l'illusion a été percé à jour
et par conséquent il ne fonctionne plus, il n'y
a plus que des embryons de boucs émissaires, auxquels
nous ne croyons plus vraiment. La magie ne marche
plus. Les vrais coupables sont démasqués.
-
- Quant
au christianisme, c'est un faux procès qu'on lui
fait de ne pas nous avoir apporté la paix. II n'est
pas une pénicilline contre la violence. Jésus n'a
jamais promis la paix, tout au contraire. II dit
:
«Je suis venu apporter le feu sur la terre,
et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé.»
II y a une dimension apocalyptique dans la Bible
qui est la révélation de la Violence humaine. Une
violence toute crue débarrassée des protections
symboliques que procurait le sacrifice du bouc
émissaire. Les rivalités mimétiques qui ne se résolvent
plus par le sacrifice sanglant d'une victime innocente
ne disparaissent pas pour autant. On peut avoir
la trêve des boucs émissaires mais ce n'est pas
la paix du Royaume de Dieu, qui dépasse l'entendement
et dont les hommes ne veulent pas.
-
- -
Si le Christ, comme vous le dites, est le premier
à révéler le mécanisme victimaire
et à le détrôner, on peine à voir
les effets d'une telle révélation dans l'histoire,
et au XXe, siècle moins que jamais.
-
- -
Pourtant, notre monde est de plus en plus imprégné
par cette vérité évangélique de l'innocence des
victimes. L'attention
qu'on porte aux victimes a commencé
au Moyen Age, avec l'invention
de
l'hôpital.
-
- L'Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait
toutes les victimes, indépendamment de leur origine.
Les sociétés primitives n'étaient pas inhumaines,
mais elles n'avaient d'attention que pour leurs
membres. Le monde moderne a inventé la «victime
inconnue», comme on dirait aujourd'hui le «soldat
inconnu».
-
- La victime devient même objet de concurrence
entre les bienfaisants, ce qui n'est pas une raison
de se moquer du souci qu'on a d'elle. C'est d'ailleurs
l'erreur de Nietzsche dans son jugement sur le christianisme:
il a pris la caricature de la victimisation chrétienne
pour la vérité du christianisme.
-
- -
Le
christianisme ne s'est pas privé d'utiliser massivement
la violence à son profit et s'est complu dans la
chasse aux boucs émissaires à différentes époques
de l'histoire. (Ndlr: exemple en 1632 à Genève)
-
- -
Oui, mais il ne faut pas confondre le message avec
le messager. Si le messager a souvent corrompu et
trahi le christianisme, le message chrétien ne
s'est jamais perdu. Quand Cluny s'oublie, les cisterciens
apparaissent. Le processus de réforme est constant.
On peut aussi voir l'histoire du christianisme comme
une série de progrès qui n'ont pas de précédent
dans l'histoire. Je songe notamment aux droits
de l'homme.
-
- -
On ne cesse de parler aujourd'hui de la crise du
religieux. Vous-même évoquez une société devenue
massivement antichrétienne. Le christianisme est-il
en train de' quitter ce monde ?
-
- -
Non, le christianisme peut maintenant continuer
à s'étendre même sans la loi, car ses grandes percées
intellectuelles et morales, notre souci des victimps
et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs
émissaires, ont fait de nous des chrétiens
qui s'ignorent.
-
- Propos
recueillis par Joëlle Kuntz et
Patricia Briel
-
- René Girard, «JE VOIS SATAN TOMBER COMME L'ÉCLAIR»,
Paris, Grasset, 1999,298 pages.
|