Accusés
de détenir un pouvoir occulte, de favoriser l'entrisme
ou d'entretenir un mystère suspect sur leurs activités,
les francs-maçons fascinent toujours autant qu'ils inquiètent.
Mais peut-on pour autant comparer les loges à des sectes
?
Ancien
grand maître du Grand Orient de France, la principale
obédience française, Alain Bauer a une réponse
imparable. «Les sectes, il est facile d'y entrer, mais
difficile d'en sortir. La franc-maçonnerie, c'est exactement
l'inverse.»
Devenir
maçon exige d'être initié, une démarche
qui prend généralement de longs mois. Toujours
considéré comme l'un des piliers du Grand Orient,
Alain Bauer est aujourd'hui devenu un proche du chef de l'État.
Criminologue
reconnu, chantre de la «tolérance zéro»,
l'ancien Grand Maître commence à travailler avec
Nicolas Sarkozy lorsque ce dernier arrive Place Beauvau,
en 2002. Homme de réseaux, il a passé sept mois,
dix ans plus tôt, entre San Diego et Washington pour le
compte d' une société américaine. «Une
couverture de la CIA», ironisent ses détracteurs.
Mais ses contacts permettent surtout à Alain Bauer de
s'immiscer dans les relations franco-américaines, sérieusement
mises à mal par la crise irakienne et le discours de
Dominique de Villepin face aux Nations unies.
Deux ans
plus tard, c'est lui qui organise le voyage de Nicolas Sarkozy
à New York pour les commémorations du 11-Septembre.
Une étape cruciale dans lacampagne du futur président
qui n'oubliera pas, une fois élu, de désigner
Bauer comme référent officieux de la franc-maçonnerie
à l'Élysée. Un poste clé au moment
où les frères de la rue Cadet, siège parisien
du Grand Orient, s'inquiètent des positions du nouveau
chef de l'État sur la laïcité.
Fin 2007,
son discours de Latran sur la morale religieuse est très
mal perçu. «C'est la première fois qu'un
président de la République affiche cette nouvelle
conception des rapports entre l'État et la religion.
Derrière ça, il y a une idéologie très
américaine», raille Jean-Michel Quillardet, le
nouveau Grand Maître.
Un mois
plus tard, Nicolas Sarkozy récidive à Riyad. Puis
c'est au tour d'Emmanuelle Mignon, sa directrice de cabinet,
de qualifier les sectes de «non-problème».
Pour
les maçons du Grand Orient, la coupe est pleine.
Temple
de la laïcité, pilier de la loi de 1905, la principale
obédience maçonnique française considère
au contraire que certains «nouveaux mouvements religieux» peuvent constituer une grave menace pour la société
et doivent donc être surveillés de près.
Une position violemment combattue par la Scientologie.
Accusées
d'utiliser les sectes pour défendre une laïcité
obsolète, certaines personnalités politiques sont
régulièrement épinglées pour leur
appartenance maçonnique et diffamées dans la presse
scientologue. Siège supposé de la culture amisecte
à la française, le Grand Orient a aussi dû
faire face à des tentatives d'infiltrations. «Nous finissons toujours par les déceler», confiait
Barrer en 2001, tout en amettant avoir été confronté,
quelques années plus tôt, à une offensive
de la Scientologie (1)
«Se
revendiquant de la liberté de conscience que nous accordons
à chacun, huit scientologues s'étaient regroupés
dans une loge.»Soupçonné durant des années
d'appartenir à la secte, le maçon Serge Bornstein
a pourtant toujours démenti ces accusations jusqu'à
la révélation de l'affaire (2). Initié
au Grand Orient depuis 1982, ce psychiatre a longtemps été
l'un des piliers de la loge parisienne «Droiture et Solidarité».
Expert auprès des tribunaux, spécialiste des comportements
criminels,auteur de nombreux ouvrages et enseignant à
l'université, Bomstein est alors surtout considéré
comme une sommité dans le milieu médical.
Fin 1998,
il est contacté pour présider un prestigieux congrès
sur le thème de l'adolescent et la loi. Sur les cartons
d'invitation, les organisateurs revendiquent aussi le «haut
patronage» des ministères de la Justice, de la
Santé et de l'Éducation nationale.
Problème:
aucun des ministres concernés n'a donné son accord.
Certains d'entre eux portent même plainte pour publicité
mensongère. «C'est une maladresse», se défendra
le responsable du colloque, soupçonné d'avoir
voulu faire un coup pour remplir les caisses de son association.
Mais il y a plus grave. Plusieurs psys invités accusent
la Scientologie d'être derrière cette manipulation
grossière.
Principal
suspect: le Dr Bomstein lui-même, dont les prises de position
publiques en faveur de la secte ont fait couler beaucoup d'encre
quelques années auparavant.
En 1993,
le psychiatre avait déjà été répertorié
dans la fameuse liste des «appuis potentiels» chers
à l'organisation. Un soutien plutôt inattendu quand
on connaît l'aversion de l'organisation de Ron Hubbard
pour la psychiatrie. Dès 1979, pourtant, Bomstein qualifie
la secte de «mouvement religieux récent [...] sans
rapport avec la profusion des sectes».
Il récidive
deux ans plus tard dans Les Dossiers de l'Histoire, la revue
dans laquelle s'était également illustré
Denis Huisman. «La Scientologie s'impose comme une des
figures marquantes du xxe siècle et sa philosophie religieuse
se range parmi les plus grands courants spirituels de l'humanité»,
y explique l'éminent médecin.
Étrange
complaisance de la part d'un homme qui sera décoré,
dix ans plus tard, de la légion d'honneur. Curieusement,
ces différentes prises de position resteront longtemps
confidentielles, tout comme la présence du psychiatre
sur les listings scientologues. «Je n'étais au
courant de rien avant l'affaire du congrès», jure
même un ancien vénérable de la loge occupée
par Serge Bornstein.
Chez les
maçons, la fraternité est une valeur cardinale.
Mais au sein de «Droiture et Solidarité»,
plusieurs frères estiment à l'époque que
le psychiatre est allé trop loin. Certains l'accusent
ouvertement d'être un cadre occulte de la Scientologie.
Secouée par de violentes luttes internes, «Droiture
et Solidarité» traverse la plus grosse crise de
son histoire. Face au scandale, la chambre suprême de
la justice maçonnique est finalement saisie du dossier.
Sommé
de s'expliquer, Bornstein reconnaît alors avoir rédigé
un article à la demande d'un avocat de la secte, mais
refuse de renier ses écrits. «Serge a eu peur de
se rétracter par rapport à la Scientologie»,
croit savoir un ancienvénérable de la loge. L'organisation
a-t-elle cherché à infiltrer le Grand Orient en
approchant Bornstein ?
Le principal
intéressé a toujours dénié s'exprimer
sur la question. Mais, en janvier 2000, il est officiellement
radié du Grand Orient de France. Après son exclusion,
plusieurs frères quitteront à leur tour la loge
par solidarité.
Le
Grand Orient versus les sectes
nocives
L'affaire
aura d'ailleurs une autre conséquence: le vote d'une
résolution interdisant l'appartenance d'un maçon
du Grand Orient à l'une des cent soixante-douze sectes
citées dans le rapport parlementaire de 1996.
Depuis,
les frères de la rue Cadet n'ont pas baissé la
garde. Dans un communiqué officiel publié en janvier
2008, ils appelaient ainsi à la résistance contre
«une offensive en règle de la Scientologie en Europe».
Nouveau coeur de la stratégie d'expansion de la secte
depuis l'effondrement du communisme, le Vieux Continent offre
aujourd'hui une cible idéale aux lobbyistes scientologues.
En ligne de mire: les principales institutions européennes
et leurs nouveaux membres.
- 1.
L'Express, 4 octobre 2001
- 2.
L'Express, 26 septembre 2002
- Source: