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RÉSEAUX
ET LOBBYING SECTAIRES
- par
DANIÈLE MULLER-TULLI,
- déléguée
au Conseil de l'Europe, vice-présidente
de la FECRIS (1)
- Source:
http://www.lecourrier.ch
- 09 Novembre 2009
- [Texte
intégral]
A Genève,
l'ONU a repoussé cet été une tentative
d'infiltration en ses murs par un organisme d'obédience
sciento- logue. Une illustration des stratégies d'influence
déployées par certains groupes à connotation
sectaire, aux fins d'instrumentaliser les institutions, selon
la spécialiste Danièle Muller-Tulli.
Le 28
août 2009, la Tribune de Genève consacrait un important
article à la mise en échec, par l'ONU, d'une tentative
d'infiltration dans ses locaux de Genève par la multinationale
scientologue. Cette prise de position de l'organisation onusienne
a été répercutée dans le monde entier
tant elle fut exemplaire.
Pour mémoire,
le vendredi 28 août, l'organisation
«Des Jeunes pour les droits de l'homme international»
YHRI, organisait, conjointement
avec l'ONG Village
Suisse, une grande manifestation
à l'occasion du 6e Sommet annuel international des droits
de l'homme 2009.
Il faut
savoir qu'YHRI dépend de la Scientologie, bien que celle-ci
s'en défende tout en disant soutenir les mêmes
valeurs morales, et s'attaque à un angle très
prisé par les sectes, celui des droits de l'homme. YHRI
sillonne l'Europe et délivre des messages d'éducation
aux droits de l'homme, enregistre une vidéo superbe passant
en revue les articles de la Déclaration universelle des
droits de l'homme déclinés et illustrés
par des jeunes, sains, beaux et de toutes races et couleurs.
Quant
à l'ONG Village Suisse, il s'agit d'une organisation
non gouvernementale ayant un statut consultatif à l'ONU,
le statut ECOSOC. Ce titre donne des droits à l'ONG accréditée
qui peut faire entendre sa voix dans les diverses commissions
de l'organisation onusienne. Cela ne présente aucun intérêt
pour la Scientologie. Par contre, utiliser des locaux mis à
disposition pour organiser des conférences ou des réunions,
obtenir des documents et avoir accès aux documents de
presse répond à ses objectifs. C'est là
qu'entre en jeu l'ONG Village Suisse. Elle est le Cheval de
Troie. C'est elle qui formulera la demande à l'ONU.
Grâce
à la vigilance d'ONG «non contaminées»,
l'ONU s'aperçoit du stratagème et refuse ses locaux
à la manifes- tation, qui se replie alors sur les salons
de l'Hôtel Intercontinental, tout en annonçant
sur son invitation «à l'occasion de la semaine
des droits de l'homme aux Nations Unies, Village Suisse, ONG
ayant un Statut Consultatif à l'ONU (ECOSOC) organise
avec Des Jeunes (sic) pour les Droits de l'Homme International
le 6e Sommet, etc.».
La stratégie
de séduction du public est claire. On va lire «Nations
Unies», «des jeunes», «droits de l'homme».
Des sujets d'actualité. La caution d'un organisme prestigieux
fait le reste. On ne se méfie pas d'une ONG à
but humanitaire.
Voilà
clairement établie une des stratégies de la Scientologie
pour conquérir son public, à défaut de
la planète, bien que cela soit un des objectifs poursuivis.
Pour cela, une somme de «cibles vitales»dans lesquelles
il faut investir temps et argent est définie dans les
écrits de Ron Hubbard, le fondateur de la multinationale:
-
Prendre le contrôle ou obtenir l'allégeance
des dirigeants et propriétaires de tous les médias
d'actualités;
-
Contrôler ou obtenir l'allégeance de personnalités
politiques clés. L'avocat américain Graham
Berry, véritable «bête noire» de
la Scientologie, cite des noms prestigieux dans son pays.
Il en est de même dans nos pays européens;
-
Utiliser des groupes similaires comme alliés.
Il
y a donc bien des «réseaux» d'influence.
L'OSCE,
Organisation pour la sécurité et la coopération
en Europe, organisme créé en 1973 et constitué
sous sa forme actuelle en 1999 pour ouvrir puis maintenir le
dialogue entre tous les pays européens dans le respect
des droits de l'homme et de la démocratie, tient annuellement
la conférence de son Bureau des institutions démo-
cratiques et des droits de l'homme (BIDDH) à Varsovie.
Le BIDDH
est l'une des trois institutions de l'OSCE susceptible d'oeuvrer
contre les «manifestations d'intolérance et les
pratiques discriminatoires» et de protéger la liberté
de pensée, de conscience, de religion ou de conviction.
C'est
le rendez-vous annuel des groupes à dérives sectaires,
ou sectes, se réclamant de l'appellation religieuse pour
pouvoir venir, sans aucune vergogne, s'asseoir aux côtés
de réelles victimes de gouvernements au compor- tement
totalitaire pour se plaindre de «manifestations d'intolérance
et pratiques discriminatoires» à leur encontre.
On y voit, tous les ans, la Scientologie, Moon, les Raëliens,
les Témoins de Jéhovah, les Hare Krishna, entre
autres, unis contre ceux qui les «victimisent»,
dont l'organisation française la MIVILUDES, Mission interministérielle
de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires,
qui dépend du cabinet du Premier Ministre, François
Fillon, et la FECRIS, Fédération européenne
des centres de recherche et d'information sur le sectarisme,
qui fédère plus de 50 associations européennes.
Les premiers ne demandent rien moins que la dissolution de ces
organisations de défense des victimes de leurs dérives.
Lobbying
intensif
A l'intérieur
de l'OSCE, des réseaux d'influence permettent à
ces groupes de pratiquer un lobbying intensif et de pouvoir
ainsi être «très attentifs à la composition
du panel d'experts du BIDDH sur la liberté de religion
et de croyance» (2). Lors de la dernière session
de septembre 2009, à Varsovie, le Président de
la FECRIS fut vertement rabroué par la modératrice,
Mme Elena Miroshnikova, professeur au département d'études
religieuses à l'université de Toula, en Russie,
pour avoir employé le mot «secte». Puis la
modératrice passa la parole à un représentant
de la Scientologie. Le 20% des intervenants de cette session
provenaient de mouvements sectaires !
L'appel
à la caution de sociologues, historiens des religions
ou autres experts universitaires est aussi une pratique courante
dans ces réseaux lobbyistes. Pas étonnant puisque
certains d'entre eux, en Suisse comme ailleurs, les soutiennent
dans leur volonté d'être reconnus comme «religion».
Le lobbying au sein des institutions européennes et onusiennes
conjugué avec le soutien des universitaires a fait que
certains pays ont reconnu en tant que religions des sectes estimées
dangereuses pour les individus. On peut citer l'Espagne pour
la Scientologie, la Bulgarie et l'Arménie pour les Témoins
de Jéhovah. Ces groupes ont par ailleurs des procès
en cours pour des faits graves. On trouve des requêtes
identiques dans les rapports du Département d'Etat américain,
à travers sa Commission des libertés religieuses,
ainsi qu'à l'ONU ou encore au Conseil de l'Europe.
Dans son
rapport de septembre 1999, ladite Commission des libertés
religieuses stigmatise la politique européenne de répression
des activités criminelles des sectes, la taxant d'atteinte
aux libertés religieuses. Ce qui ne manque pas de faire
le miel des Raëliens (qui vont régulièrement
se plaindre à l'ONU, interpellant l'experte nommée
par le Département d'Etat étasunien, Mme Asma
Jahangir), et autres Moonistes, Témoins de Jéhovah
etc. qui fréquentent assidûment l'OSCE. Cette organisation
se met, dès lors, à auditionner un certain nombre
de témoins et victimes de la «ségrégation
religieuse en Europe» commise par des Etats, des institutions
et, bien entendu, nos organisations. Parmi les membres du panel
figure l'avocat des Témoins de Jéhovah.
La FECRIS
fut elle-même victime des actions de ces mêmes réseaux
lobbyistes. Alors que toute ONG se voit attribuer le statut
participatif au Conseil de l'Europe dans l'année qui
suit le dépôt de sa demande, la FECRIS a du attendre
trois années tumultueuses pour l'obtenir. Entre 2002
et 2005, les
bureaux du secrétariat des Organisations non gouvernementales
du Conseil de l'Europe étaient inondés de littérature
destructrice concernant les membres de la FECRIS, des tracts
s'empilaient sur les tables et de plus, des dossiers disparaissaient.
Impossible sans infiltration ou complicités internes.
Or, à
cette époque, quatre personnages arborant un badge de
visiteurs ont été repérés fréquentant
le bar des parlementaires à chaque session du Conseil
(ce que les visiteurs ne font habituellement pas) – «Une
dame à cheveux blancs qui fume clope sur clope, un bellâtre
à chemise turquoise, un chauve respectable et un jeune
loup en costard», selon le journaliste Antonio Fischetti
(3). Pas difficile de monter ensuite dans les étages
et de pénétrer dans les bureaux, toutes les portes
étant ouvertes et les bureaux souvent vides durant les
sessions parlementaires.
En avril
2001, un groupe de parlementaires signe une déclaration
dénonçant les menaces sur la liberté religieuse
en France.
En novembre
2002, une résolution invite le gouvernement français
à revoir la loi About Picard (4).
En janvier
2003, une déclaration recommande les bienfaits de Narconon,
le centre de désintoxication pour toxicomanes de la Scientologie.
Coïncidence? On a de la peine à le croire.
Pour en
revenir à l'article d'Alain Jourdan dans la Tribune de
Genève du 28 août 2009, il mentionne ceci: «Les
anti-sectes vont siéger avec les ONG». Effectivement,
la FECRIS, qui jouit déjà du statut participatif
auprès du Conseil de l'Europe, a obtenu le statut spécial
ECOSOC en août dernier. Qu'en attend-elle ? Elle sera
représentée à New-York, Genève et
Vienne, dans les sessions concernant le respect des droits de
l'homme, de la femme, de l'enfant. Ces deux derniers étant
les victimes dont on parle le moins. Or le travail abusif, l'exploitation
sexuelle, les mauvais traitements, voire la pédophilie
ne sont pas absents du comportement abusif des groupes déviants.
Sans oublier la précarité et le manque de couverture
sociale la plupart du temps.
lls
font des victimes et il faut agir
Il est
donc important que les représentants de la FECRIS rappellent
aux gouvernements représentés tant à l'ONU
qu'aux institutions européennes que ces problèmes
sont bien réels, qu'ils font des victimes et qu'il faut
agir. Les sectes sont présentes dans les institutions
européennes et internationales, certaines y sont reconnues
comme ONG, leur infiltration dans les instances politiques est
claire et pas seulement limitée à l'Europe de
l'Ouest.
La chute
du Mur de Berlin a permis un déferlement de ces groupes
dans les pays de l'Est. La Croatie est infestée par la
Scientologie, la Méditation transcendantale, etc. La
Russie est un terrain de choix où l'on ne compte plus
les mouvements. Les autres pays de l'Est ne sont pas épargnés.
Moon, Brahma Kumaris, Soka Gakkai, entre autres, sont à
l'ONU depuis des années.
La FECRIS
souhaite faire le contrepoids à ces «groupes dont
le comportement constitue un véritable défi aux
droits de l'homme, dès lors qu'ils se réfugient
derrière un droit – la liberté de religion – pour
mieux en bafouer d'autres» et qui instrumentalisent les
institutions internationales et européennes dans le seul
but «de figurer dans les actes de leurs travaux, et par-là
même acquérir une légitimité»
(5).
Note:
1.
Fecris: Fédération européenne des Centres
de recherche et d'information sur le sectarisme
2. MIVILUDES,
Rapport au premier ministre 2007, La documentation française.
3. Charlie
Hebdo – Hors série, «La secte la plus bête
du monde», Antonio Fischetti, mai 2004.
4. Loi
française de 2001, qui «tend à renforcer
la prévention et la répression des mouvements
sectaires, portant atteinte aux droits de l'homme et aux libertés
fondamentales», ndlr.
5. Déclaration
d'un représentant de la FECRIS à L'OSCE, Varsovie,
septembre 2007.
- Réaction
de M. Jürg Stettler, porte parole de la scientologie
- au texte
intitulé «Réseaux et lobbying sectaires»,
paru le 10 novembre 2009
- http://www.lecourrier.ch
- 9 décembre 2009
- [Texte
intégral]
Lettre
de lecteur
RÉACTION
DE LA SCIENTOLOGIE
Juerg
Stettler répond au texte intitulé «Réseaux
et lobbying sectaires», paru le 10 novembre dans le
cadre de la rubrique «Contrechamp».
Une fois
de plus, on constate que les principaux intéressés
n'ont pas été consultés afin de donner
leurs avis avant la parution de cet article. Le fait d'être
critiqué n'est pas nouveau. Toute religion établie
a été la cible d'attaques lors de ses débuts,
chacune d'elle fut mise au pilori par les pouvoirs établis.
Chrétiens, Luthériens, Mormons etc., en ont fait
les frais, comme l'exemple de l'Armée du Salut en Suisse
romande accusée d'organisation cupide et interdite dans
le canton de Vaud. Les déclarations faites dans cet article
dénotent une méconnaissance de l'histoire des
religions et de leur réel parcours.
Mais
pourquoi autant de virulence, d'acharnement sur la scientologie?
Les actions
qu'elle mène, comme d'autres mouvements religieux, pour
endiguer les fléaux de notre société, peuvent
sembler une menace pour ceux qui bafouent en permanence les
droits de l'homme. Oui, nous soutenons des programmes d'éducation
sur les droits de l'homme, la prévention contre la drogue,
souhaitons une restauration des valeurs morales. Comment peut-on
accuser ces activités d'infiltration? Ce critère
subjectif pourrait tout aussi bien s'appliquer aux autres institutions
religieuses, chrétiennes ou pas!
A l'inverse,
que dire de la manière dont la FECRIS cherche à
infiltrer les organisations internationales, envoyant sans cesse
ses lobbyistes à Bruxelles, Genève et autres instances
politiques de par le monde. N'est-ce pas de l'infiltration ça
?
Enfin,
il serait important de rappeler que le Sommet des droits de
l'Homme à Genève, organisé par l'association
des jeunes pour les droits de l'homme, a été accueilli
très positivement par les nombreux participants. Ils
ont confirmé l'importance de mener une telle campagne
et de faire connaître et appliquer les droits de l'homme
partout dans le monde.
Jürg
STETTLER, porte-parole pour la Suisse, Eglise de scientologie
de Zürich
Précisions
de la rédaction
Le Courrier
a invité la Fédération européenne
des centres de recherche et d'information sur le sectarisme
(FECRIS) à rédiger un état des lieux sur
le lobbying sectaire dans les organismes onusiens et les institutions
européennes. Ce texte a suscité plusieurs réactions
à charge, adressées dans le cadre du courrier
des lecteurs. A ce propos, quelques précisions s'imposent.
1. Il
s'avère que les différents auteurs de ces lettres
entretiennent des liens avec la scientologie, bien que certains
n'aient pas jugé utile d'en faire mention. En conséquence,
nous avons, par souci de transparence, fait le choix de publier
uniquement le texte émanant d'un porte-parole officiel
de l'Eglise de scientologie.
2. Pour
répondre à M. Juerg Stettler au sujet de l'unilatéralité
du texte publié, il nous semble utile de repréciser
ici que la
rubrique «Contrechamp» est un espace d'expression
réservé aux contributions extérieures au
journal, dans le but de stimuler le débat démocratique.
Les
intervenants s'y expriment en leurs qualités propres
ou en tant que représentants de groupes d'intérêts.
Leurs contributions, qui ne sauraient être assimilées
à des productions journalistiques, ne sont pas soumises
aux contraintes de la profession. Dans le cas présent,
le fait que l'Eglise de scientologie n'ait pas été
consultée ne peut constituer un manquement déontologique.
D'autant que nous lui ouvrons ici un espace de réaction.
3. Nous
laissons à M. Stettler la responsabilité de ses
propos mettant en cause la légitimité de la FECRIS.
Il faut cependant souligner que l'organisation décriée,
qui bénéficie du statut consultatif Ecosoc et
du statut participatif auprès du Conseil de l'Europe,
est reconnue d'utilité publique et subventionnée
par le gouvernement français.
LA RÉDACTION
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